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 JORGE REYES

LE JAGUAR PREHISPANIQUE

    Au-delà de la world music et de ses " fusions " conceptualisées à l'emporte-pièce, il y des magiciens irréductibles pour lesquels l'acte musical est à la fois une plongée dans la mémoire d'une culture plus ou moins étouffée et une offrande aux Esprits qui en ont gardé les secrets. Jorge REYES est l'un d'eux. Il a commencé sa carrière de musicien dans un groupe de rock progressif mexicain, CHAC MOOL, qu'il délaissera dans le milieu des années 80 pour confectionner son propre jardin sonore, qui mêle instruments électriques, synthétiques et ethniques. Son intérêt très marqué pour les traditions précolombiennes le poussera vers une esthétique épurative, privilégiant de plus en plus les sonorités antiques et leurs résonances avec les mythes aztèques, toltèques, mayas et autres civilisations qui ont laissé leur empreinte au Mexique. Les passages de Jorge REYES en France sont autant de l'ordre de la surprise que du miracle. Ainsi nous a-t-il rendu visite l'an dernier pour célébrer un événement très particulier sous forme d'un concert rituel. Retour sur les lieux, suivi d'une rétrospective discographique à l'usage des néophytes.

Jorge REYES
Paris, mardi 2 novembre 1999, jour des défunts
Dans l'antre de " La Maroquinerie "

Difficile de parler de ce concert autrement qu'avec des superlatifs, mais il faut avouer que ce mardi-là nous étions réellement ailleurs : bien sûr, la qualité de la musique, bien sûr l'intensité scénique (pas du tout, mais alors pas du tout new-age), mais avant tout la Vérité que dégage un événement spirituel ont ravi (au sens fort) l'assistance. A peu près une petite centaine de personnes (dont visiblement 90 invités par l'ambassade du Mexique, plus une dizaine de pékins qui pensaient savoir à quoi ils allaient s'exposer), une centaine de personnes disais-je ont subi l'enchantement, en forme de coup de bambou, de cette cérémonie aztèque. L'introduction des hostilités se fera sur le titre Comala, le reste étant semi-improvisé. Trois silhouettes hiératiques chapeautées qui de masque de jaguar, qui de masque de cajote, le tout flanqué par des plumes de faisan, sortent des coulisses. L'assemblée et le devant de la scène sont purifiés par de la fumée de copal soufflée par le Danseur (Niuk-Niuk). Après un quart d'heure d'ambiance éthérée, les rythmes vont crescendo : le danseur suit, et c'est un miracle qu'avec le peu de place dont il dispose, et l'intensité de sa danse, qu'il ne percute personne. Les pas sont frappés avant tant de force que la scène menace de tomber. Par moment, l'orage s'apaise et une narratrice, froide comme la main de la mort (qui est la compagne de Jorge dans la vie) déambule entre la scène de face occupée par les symboles mortuaires indiens, et l'espace perpendiculaire droit occupé par les symboles mortuaires chrétiens, baignant dans le bleu. Elle déclame des textes en anglais, en espagnol et en nahualt.

Niuk-Niuk part puis revient avec un petit bûcher consacré. Il enflamme deux demi-mâchoires de cheval, et jongle avec. Là aussi couvert d'un costume de plumes, constamment léché par les flammes qui devraient logiquement le transformer en torche vivante, le danseur nous sidère. Puis prenant lentement et hiératiquement des braises flambantes dans sa main gauche, puis sa main droite, il nous explique par un sourire démoniaque et amusé, en nous montrant ses paumes indemnes, son secret : un pacte avec le feu a été passé, qui le rend indemne de cet élément. Le crescendo des percussions reprend. Pour finir, les trois protagonistes s'avancent vers le devant de la scène, Jorge rythmant la musique à grands coups de poing dans la poitrine. Leur violence est telle qu'on entend l'air s'échapper de ses poumons dans le micro. Nous sommes au bord de la transe. Ou plutôt ils sont au bord de la transe ; quant à nous, depuis longtemps nous avons quitté la Terre pour suivre ce chaman.

Le concert se termine. Depuis 10 ans, Jorge ritualise le jour des morts. Par chance, il était à Paris ce jour-là. Je crois bien que j'ai été l'un des derniers à m'arrêter d'applaudir. " Simplement merci à l'homme s'il repousse le glas. " (René Char).

Parcours discographique

Ek-Tunkul (1985-Paraiso). - Le titre La Casa Oscura pose les bases de l'ouvre future de Jorge REYES, tant dans la tessiture (l'alternance de musique qu'on n'appelle pas encore ambiante et de musique ethno-amérindienne). Les autres titres, au grain sonores plus épais, où la guitare sert souvent de base mélodique et rythmique comme dans le rock " normal ", sont encore imprégnés d'un relent post-progressif. L'homme visiblement s'ajuste, se cherche dans cet album adressé uniquement aux fans et aux collectionneurs.

A la Izquierda del Colibri (1986-Paraiso). - Cet album, fait en collaboration avec Antonio ZEPEDA aux instruments précolombiens, est dans la lignée d'Ek-Tunkul, mais plus solide. Jorge REYES se lance dans un titre assez long, qui donne d'ailleurs son nom à l'album, sur lequel se greffent des moines nahualts, écrits par le roi-visionnaire-poète Nezahual Coyolt (Roi éclairé qui voulut abolir les sacrifices humains). Le " Colibri ", qui est le Dieu de la guerre chez les Aztèques, donne encore à entendre de grosses percussions synthétiques pré-programmées, et des guitares rythmiques. Malgré les tessitures des nappes également encore un peu épaisses (DX9 oblige) l'album se laisse écouter avec plaisir.

Comala (1989-Geometric). - Comala est l'espace inculte laissé aux Indiens dépossédés de leurs terres, un enfer mythologique qui vient subitement s'incarner dans leur histoire. Les synthés, encore un peu épais, effacent ici totalement les ombres progressives. Les rythmiques amérindiennes prennent dans cet album toute leur importance. Elles le font s'envoler et posent le style du bonhomme pour les albums à venir. On notera l'utilisation très réussie de samples de la voix de Maria Sabina, la chamane aux champignons la plus célèbre du Mexique (voir son autobiographie éditée aux éditions Le Seuil). Une voix qui " charge " magiquement l'album, au demeurant un très bon album.

Nierika (1989-Silent). - Un disque superbe, bien équilibré, qui s'écoute et se réécoute sans difficulté. A partir de Nierika, l'homme maîtrise totalement son sujet, peaufine les rythmes, les sons, les ambiances. On le sent complètement à l'aise dans son élément. A la fois fluide et structuré, ce très bel album annonce d'évidence ses successeurs qui, sur de tels prémices, ne pouvaient être que les excellents Préhispanic et Bajo el Sol Jaguar.

Prehispanic (1990-Paramusica). - Voir la chronique dans Ethnotempos n° 3 (réédition Spalax).

Suzo SAIZ & Jorge REYES - Cronica de Castas (1991-NO-CD). - Avec le guitariste espagnol, fort injustement peu connu, Suzo SAIZ, REYES semble souffler sur ce Cronica de Castas, naturellement d'inspiration amérindienne. Pureté et légèreté (au sens rythmique) sont ici les maîtres mots de cet album qui sonne comme l'écho lointain de l'ouragan qui vient de passer.

Bajo el Sol Jaguar (1991-NO-CD). - Un album où Jorge REYES est touché par la grâce. Profusion des idées, production à la fois profonde et précise, inspiration rythmique et mélodique, équilibre des compositions, tout y est. On déplorera toujours la faible durée en général des albums de Jorge REYES (resté au format vinyle) et en particulier de ce joyau (38 minutes). La diversité des sources d'inspiration (chant grégorien, voix off, influences amérindiennes) est complètement gommée par la cohérence de l'ambiance, à la fois puissante et planante, terrestre et éthérée. La qualité exceptionnelle de ce " feulement du jaguar solitaire ", propulse son auteur au niveau des plus grands du genre ethno-ambient. Par un concours de circonstances étrange, REYES fera d'ailleurs la rencontre du plus grand d'entre eux, Steve ROACH.

Steve ROACH, Jorge REYES & Suzo SAIZ - Forgotten Gods (1992-Hearts of Space). - Juste retour des choses pour Jorge REYES, que cette association on ne peut plus osmotique avec Steve ROACH et Suzo SAIZ. Les trois hommes donnent ici le meilleur d'eux-mêmes, voire se transcendent. Ils sont enfermés live en studio pour le bonheur intense des Dieux. Qui joue quoi ? Nul, même eux, ne le surent. Signe d'une alchimie réussie. L'album est (je sais j'ai utilisé ce terme 20 fois, mais ici il est vrai dans son sens premier) MAGIQUE. Puissance, aisance se conjuguent sur cette ouvre où chaque intervention tombe à pic. On pourra l'écouter dans 1000 ans sans jamais en épuiser la signification ni l'analyse, tant il est foisonnant, riche, complexe. Un chef d'ouvre qui pose une borne pour les générations à venir.

El Costumbre (1993-Paraiso). - Cet album est certainement le plus abouti de Jorge REYES sous son seul nom d'artiste. La source amérindienne est Huichole. Jorge REYES aura séjourné dans les montagnes pour participer aux cérémonies des Indiens Huichols, ces fameux consommateurs de champignons hallucinogènes (le culte du peyolt qui se répandit jusque dans les réserves sioux est d'origine huichole). Le disque, qui commence de manière assez construite, se déstructure lentement, non sans élégance, pour se restructurer à son final. Jorge REYES aurait-il par hasard voulu calquer son ambiance sur quelque prise hallucinogène ? Toujours est-il que la chose est forte avec tant de goût et de subtilité (la présence des claviers de Steve ROACH, également à la production, sert de liant) que ce semi-chaos crépusculaire deviendra désormais la nouvelle orientation de Jorge REYES. Indispensable.

The Flayed God (1994-Staalplaat). - Après Bajo el Sol Jaguar, deuxième révolution chez Jorge, qui décide de ne faire appel qu'à des instruments et des rythmes précolombiens. Loin de tomber dans la world music ou dans le sous-plagiat indigène pur et simple, Jorge joue, à l'instar de John HASSELL, de ce que ces musiques peuvent avoir de dramatique, d'envoûtant et de hiératique tout en étant appréhendable pour un rocker moyen. Le final est excellent. Moins mélodique que Bajo el Sol Jaguar mais plus radical dans sa conception, il est l'un dans l'autre aussi fort que celui-ci.

Steve ROACH, Jorge REYES, Suzo SAIZ - Earth Island (1994-Hearts of Space). - Après l'ultime Forgotten Gods, le trio ne pouvait plus monter aussi haut. En effet, le niveau moyen est forcément moins bon, malgré une production plus fine ; mais l'album contient " la " perle, qui se détache du lot, et qui manquait à Forgotten Gods, j'ai cité : First Blessing. Ce morceau à lui seul vaut l'achat, en triple, de Earth Island. Sinon, c'est quand même de la bonne, de la très bonne musique.

Tonami (1995-NO-CD). - Produit par Steve ROACH, cet album fait un peu écho à The Flayed God. Comme lui, il est construit uniquement autour d'instruments amérindiens précolombiens, sans l'ombre d'un synthé ou d'une guitare. Mais la structure des titres, l'utilisation " roachienne " des reverbs (qui tend à faire résonner des percussions normalement secondaires très en avant, forçant l'auditeur à chercher loin derrière le motif principal), et la production en général donne à Tonami une planance (excusez le néologisme) qui se passe facilement de l'artillerie technologique des musiques pour planétarium. Spirituellement, la spatialité, c'est-à-dire la respiration mentale intrinsèque des deux hommes (ROACH et REYES), est telle que je ne m'aperçus de l'absence de synthé que plusieurs semaines après l'achat du CD. Un album fort pour vous évader (certains dont mon voisin y voit des monstres. ?)

Mort aux Vaches (1996-Staalplaat). - C'est le titre d'une émission de radio hollandaise qui enregistre live des artistes. Le packaging délirant, genre vache folle (ou peut-être hallucinée), et le titre (en français ? !) sont en décalage complet avec la musique toujours aussi hiératique, mystérieuse, mystiquement vaporeuse. Le demi-chaos d'El Costumbre trouve, dans ces sessions enregistrées avec Suzo SAIZ, son prolongement le plus naturel. On notera une petite baisse de qualité, quelques tics, mais difficile après tant d'albums prestigieux d'être à son meilleur niveau.

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Pour être exhaustif sur la période solo de Jorge REYES, on peut l'entendre également sur l'excellentissime Spiritual Bending (1994) de Vidna OBMANA, aux côtés de Steve ROACH et de Robert RICH, ainsi que sur Truth & Beauty (1999) de Steve ROACH qui, entre autres, ressort des bandes du trio SAIZ, ROACH, REYES. Celles-ci sont d'une telle qualité qu'on se demande pourquoi elles ne figurent pas sur les albums de l'époque (à ce titre, Truth & Beauty est certainement le meilleur album de Steve ROACH depuis 3-4 ans). De purs moments de grâce y figurent.

Notons qu'un label allemand a réédité dans la collection Authentic Precolombian music I et II les albums Tonami et The Flayed God (Tonami a été rebaptisé Forgotten Spirits et The Flayed God est devenu Rituals) sans même citer l'artiste sur leur jaquette principale. Ah la vilaine arnaque ! (En France, ces rééditions ont été rééditées (!!) par Spalax.)

Quant à la collaboration de Jorge REYES avec DEEP FOREST, gageons que c'est par politesse ou par visée promotionnelle que notre Mexicain préféré s'est mouillé avec ces. avec ces marchands de soupe. Enfin, on peut dire que le futur album sera une collaboration avec Steve ROACH et, selon les dires de Jorge REYES lui-même, promet de restituer l'intensité scénique qui manquait parfois à ses ouvres. Reprenons à son compte la devise d'un mensuel connu, voué à la géographie et aux belles images : " Un nouveau monde : la Terre. "

Article publié en juillet 2000 (Héry - Stéphane Fougère)

 

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