Parmi les curiosités musicales que peut nous offrir l’Europe du Nord, le joik (prononcez : «yoïk») se place sans peine en tête de liste. Cette forme de chant a capella est intimement lié au mode de vie des Lapons, ou plutôt, comme ils préfèrent qu’on les nomme, les Sami. Ce peuple nomade n’a jamais eu de «nation» à lui, et pourtant, ce que l’on désigne comme la Laponie («Samiland», ou «Sapmi») couvre un territoire immense qui va du centre de la Scandinavie à la péninsule de Kola et traverse les frontières de quatre états : la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie.
A défaut d’avoir un pays géopolitiquement délimité, les Sami ont une culture qui leur est propre. Pas moins de dix langues sami ont été répertoriées, toutes appartenant à la souche finno-ougrienne. On distingue ainsi trois grandes aires linguistiques : celle du Nord, celle du Sud et celle de l’Est. A cette division tripartite fait singulièrement écho celle que l’on peut opérer dans le domaine musical et vocal. Ce que l’on nomme communément le joik se divise effectivement en trois grands styles de chant : «luohti», «vuolle» et «leu’dd». Un joik a pour fonction de décrire l’essence d’une personne, d’un lieu ou d’un animal. Ainsi, chaque homme ou femme sami possède sa mélodie qui est en quelque sorte son «portrait musical». Le joik est ainsi lié à la spiritualité sami et par conséquent à ses racines chamaniques. La caractéristique principale des joiks est l’utilisation de syllabes répétées à plusieurs reprises. Si certains joiks comportent également des mots, des paroles, d’autres ne comprennent ni vocables ni syllabes mais sont des imitations animalières (grognements, mugissements, etc.). Construit sur une échelle pentatonique, le joik porte les caractéristiques des styles de chants gutturaux des peuples montagnards. On peut le comparer au «yodel» des Alpes, mais il présente également de fortes similitudes avec les chants amérindiens ou encore avec les chants de gorge des peuples d’Asie centrale.
Sans joik, on peut dire que l’identité sami serait inconcevable. Ainsi, la colonisation opéré par les missionnaires chrétiens au début du XIXe siècle (à commencer par celle de Lars Levi Laestadius, qui a donné naissance à une branche spécifique du christianisme nordique, la branche «laestadienne») a placé les Sami devant la triste réalité du génocide culturel. La prohibition du chant traditionnel et du seul instrument qui l’accompagne, le tambour chamanique, aurait pu avoir définitivement raison de la tradition sami. Mais, obstiné et profondément enraciné, le joik a survécu à cette entreprise de «démonisation». Aujourd’hui reconnus comme minorité indigène, les Sami luttent pour recouvrer leurs droits. Il reste encore beaucoup à faire, mais la culture sami a malgré tout gagné du terrain. Il existe des programmes télévisuels et radiophoniques en sami, et la langue est de nouveau enseignée.
Quant au joik, il s’est intégré ces trente dernières années à presque toutes les formes musicales occidentales : rock, jazz, pop, classique, country et... world music, tant qu’à faire ! La production discographique sami a connu également un développement important depuis la parution en 1968 du premier disque enregistré par un artiste sami : l’album Joijuka, de Nils-Aslak VALKEAPAA (de son nom indigène AILOHAS), un chanteur à la carrière prolifique et protéiforme qui a profondément marqué les nouvelles générations de musiciens sami. A la fin des années 1980, la reconnaissance internationale dont a bénéficié la chanteuse Mari BOINE a permis à la cause sami de se faire entendre à travers ses textes engagés et militants. Grâce à elle, le joik a obtenu droit de cité sur la scène des musiques du monde et s’est imposé comme une expression capable de s’adapter et de s’intégrer dans les musiques actuelles sans rien perdre de son souffle originel. Dans le sillage de Mari BOINE, d’autres artistes sami (WIMME, TRANSJOIK, Ulla PIRTTIJÄRVI) ont développé une forme musicale originale et innovante, une fusion ethno-électro-acoustique audacieuse aux couleurs ancestrales et futuristes tout à la fois. Ce dossier présente les figures emblématiques de ce courant novateur de Laponie.
Dossier réalisé par : Stéphane Fougère
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