Mixel
ETXEKOPAR & François ROSSÉ
Une certaine Soule
musique
Les Pyrénées
atlantiques, leurs remparts montagneux, leurs béances
maritimes et leurs bergers arpentant les sentiers de transhumance...
autrement dit, le cadre idéal pour voir naître des sons,
des musiques qui connectent l'âme à son environnement, à
son histoire, à sa préhistoire même, bref, des
notes qui relient l'esprit au souffle de toute vie. Et là,
dans un sentier qui mène ou qui débute au village de
Gotein, dans la Vallée de la Soule, une province du pays
basque, on peut croiser Mixel ETXEKOPAR, l'un des plus étonnants
passeurs de mémoire locale. Instituteur, tambourinaire,
siffleur et joueur de cette flûte à trois schtroumpfs
qui se nomme « xirula », il cultive
paradoxalement les traditions sans bagages superflus, les folklores
imaginaires, les rencontres artistiques instantanées, les sons
de l'immédiateté... Sans doute pour cette raison, il
n'a jamais enregistré de disque sous son seul nom, mais on le
croise volontiers sur ceux de Joan-Francés TISNER.
Adepte des joutes sonores sans préalables, au même
titre qu'un Beñat ACHIARY,
qu'un Christian VIEUSSENS ou qu'un Bernard LUBAT, Mixel
ETXEKOPAR arpente les sentiers de traverses avec qui veut bien tenter
l'expérience de la tradition en marche, quitte à ne pas
être un musicien traditionnel, comme le pianiste François
ROSSE, qui évolue depuis une trentaine d'années
dans le domaine de la musique contemporaine. Leur rencontre a
engendré une performance entièrement improvisée
qu'ils ont présentée à l'édition 2004 du
festival De Bouche à Oreille de Parthenay et à
l'édition 2005 du festival Planètes Musiques. Sans
fards, sans effets, et même parfois sans micros, les deux
compères projettent l'auditeur un tant soi peu ouvert dans un
espace-temps affranchi des pesanteurs « classifiantes »
où seule compte l'écoute réciproque et où
s'esbaudit le souffle du moment. Pour ETHNOTEMPOS, ETXEKOPAR et
ROSSE développent leur perception d'une « musique
Soule » entre tradition et improvisation...
Entretien avec
Mixel ETXEKOPAR et François ROSSÉ
Mixel
ETXEKOPAR, comment avez-vous découvert la musique
traditionnelle et par quel instrument avez-vous commencé ?
Mixel
ETXEKOPAR : J’ai commencé par le (sifflements), par
l’oiseau, et par la flûte à trois trous, qu’on
appelle la xirula chez moi. J’ai commencé ça à
douze-treize ans pour apprendre des danses et j’ai joué dans
les rituels de carnavals, dans les théâtres
pastorals, dans les rituels de la vallée de la Soule, ma
petite vallée qui est la plus petite du Pays-Basque, située
au Nord des Pyrénées et tout près du Béarn.
Dans les Pyrénées occidentales, on a un peu les
mêmes fonds de danses, de chants et de traditions, et on a
aussi quelque part les mêmes instruments : parmi ces
instruments, une flûte à une main, qu’en vallée
de Soule on appelle la flabute ; elle est plus grande que la
mienne, la xirula. Comme elle se joue d’une main, on joue de
l’autre main du ttun ttun, le tambourin à cordes, qui se
joue depuis le XVe siècle à peu
près.
Quelqu’un
de génial a inventé ça à la Renaissance.
Je ne sais pas si c’était à Rome, à Saragosse
ou à Lisbonne, mais ça a circulé un peu à
la Renaissance jusqu’à faire école dans les
Pyrénées occidentales. Et un beau jour ça m’est
tombé entre les mains et ça ne m’a plus quitté !
Et puis je me suis rendu compte
plusieurs années après que c’était connecté
au monde du souffle, au monde des oiseaux qui me titillait depuis ma
naissance ou peut-être même avant, et donc j’ai fait
des connexions entre la flûte et le souffle des oiseaux, tout
simplement en apprenant une mélodie, un saut basque, puis
deux, puis trois, etc. Et puis après en faisant des rencontres
avec François ROSSÉ et avec d’autres ; c’est
un régal.
Vous
avez combien de sortes de flûtes ?
ME :
Je ne sais pas. Là, je n’en ai qu’un type. Mais certaines
ont une embouchure, un bec, juste un tube comme le ney égyptien
ou du maghreb, et j’en ai même une du même acabit mais
qui est taillée dans un os de vautour. C’est une copie
de la flûte préhistorique qu’on a trouvée dans
les grottes d'Isturiz au Pays Basque et dont se servaient les
Cro-Magnons, mes grands-parents, 20 000 ans avant notre
ère. Voilà, on n’a rien inventé et je me rends
compte de plus en plus qu’on n’invente rien, on ne fait que
regarder, écouter et puis s’exprimer.
Vous
les fabriquez vous-même ?
ME :
Non, malheureusement. Les joueurs qui m’ont précédé
souvent les fabriquaient. J’avoue que je suis bien piètre
fabricant, même si quelquefois j’arrive à faire
des choses qui sonnent. Je travaille avec un ami qui lui ne sait pas
jouer, et entre nos deux moitiés on arrive à faire un
menestrier un peu convenable. Il fabrique de très bonnes
flûtes et moi je vais là-bas non pas pour l’aider mais
pour les essayer, pour les modifier aussi. On fait à deux le
métier de musicien.
Connecter
et Transmettre
Vous
enregistrez très peu sous votre nom, mais avec les gens que
vous rencontrez ?
ME :
C’est vrai, c’est peut-être un signe. C’est par la
rencontre que des choses fécondes naissent, les enfants par
exemple. Ce qui me plaît, c’est de faire des connexions, des
rencontres et des ponts, des ponts entre les gens mais entre les
musiques aussi.
Quand
on m’a dit «c’est bien ce que tu fais mais c’est de la
musique traditionnelle», j’ai été déçu
parce que je ne croyais pas qu’il y avait des classifications
lorsque j’étais tout jeune, moi qui étais aussi ému
par des fugues de BACH que par la chanson de belasta, l’épervier,
que j’ai apprise avec mon voisin berger. Alors, je m’applique
consciencieusement à faire des ponts entre ces musiques-là,
à remettre en connexion des choses qui auraient dû être
connectées, c’est-à-dire la transmission de la vie,
ce qu’on appelle pompeusement la tradition, avec ce qu’on peut
créer aujourd’hui. Ça c’est l’aspect
jubilatoire de tous les jours, de faire sauter les cloisons, sans
mélanger tout parce que ça s’appellerait la « world
music », mais par la rencontre féconde.
Vous
avez surtout joué avec des musiciens du Pays-Basque, Beñat
ACHIARY par exemple ?
ME :
Tout à fait, oui. Avec lui, ça a été une
grande rencontre parce que je le connaissais en tant qu’artiste,
chanteur et secoueur de prunus de mon pays, et ça m’a
touché. Il avait une classe, qu’il a toujours d’ailleurs,
au conservatoire de Bayonne. Pourtant je suis un peu retors à
l’institution, mais c’étaient des classes complètement
atypiques où j’ai rencontré des musiciens de mon
pays : l'un était guitariste classique, en fait il s’est
révélé être un très bon
compositeur et un ami ; un autre était percussionniste,
tout jeune à l’époque ; et des joueurs de gaita.
Chacun amenait ses bagages. Moi j’amenais les miens de la Soule,
les autres amenaient le jazz, le free jazz, le contemporain, le
free-rock aussi. Nous avons fait des expériences et c’était
naturel ; ce n’était pas du cours avec un professeur et
des élèves. On s’est mis à vivre, en fait on
n’avait pas arrêté à vivre musicalement, et ça
c’est un bonheur. On a fait des expériences tout à
fait simples mais où on traversait des passerelles entre des
musiques qui n’auraient peut-être jamais pu se rencontrer.
Avec
François ROSSÉ, c’est votre première rencontre
«non basque» ?
ME :
Non, j’ai joué aussi avec Christian VIEUSSENS, un Gascon
pure souche, pur sucre, et avec Bernard LUBAT. Grâce à
Beñat, j’ai connu Bernard LUBAT, et ça m’a touché
aussi musicalement évidemment, on ne peut pas être
indifférent ; on peut ne pas aimer si on veut, mais on ne
peut pas être indifférent. Et l’indifférence
est la pire des choses, c’est bien connu. Ce qui m’a touché,
c’est qu’il est dans le village d’Uzeste (moi je suis dans le
village de Gotein) à batailler contre des moulins à
vent. Ça peut paraître dérisoire, n’empêche
qu’on a besoin de ça pour vivre dans un pays rural qui a ses
aléas de la ruralité d’aujourd’hui, et ça
m’a beaucoup touché humainement. Et quand les jeunes
disent « c’est toujours la même chose »,
je leur dis « viens chez nous pendant l’hiver, tu vas me
dire si c’est facile de vivre ».
C’est
vrai que LUBAT et sa Compagnie font un peu bouger la région.
ME :
Oui et c’est bien, ils secouent le cocotier. Avec lui, j’ai
découvert ces choses-là et des chanteurs traditionnels
de chez moi aussi. On a fait un ou deux disques même. Et puis
des gens comme Xavier GARCIA et Alfred SPIRLI de l’ARFI. C’est
rigolo, rien que le nom, ça m’avait titillé
l’imaginaire même avant de les connaître :
l’Association à la recherche d’un folklore imaginaire !
Si c’est pas beau ça, moi qui suis dans le folklore
imaginaire ! ...comme tout le monde ! On a fait des
rencontres et on en a provoquées aussi. Moi aussi, j’organise
dans mon village un festival depuis 16 ans qui s’appelle Xiru,
où nous faisons des expérimentations entre tradition et
création, entre la vie et la vie, avec des enfants, des
jeunes, des adultes, des amateurs, des professionnels, et on se
régale.
Joutes
sur écoute
Avec
François ROSSÉ, vous vous êtes rencontrés
où et comment ?
ME :
C’est sa faute !
François
ROSSÉ : Ah non, c’est la tienne ! C’est une
rencontre accidentelle, comme toutes les rencontres souvent.
C’était à Poitiers dans l’église St-Germain,
qui est transformée en lieu de concerts ; il y avait
Beñat, Mixel. Ça a été là nos
premiers moments musicaux. Après on a dîné, on a
bu. Les rencontres ultérieures se sont faites surtout à
Uzeste, qui est un lieu effectivement de rencontres. Et puis, je ne
sais plus comment ça s’est fait.
ME :
Je sais, moi. C’est lui qui m’a téléphoné.
Il m’a dit : « Tu veux venir jouer avec moi à
l’Amphi 700 de la fac de Bordeaux ? » 700 places !
J’ai dit oui parce que je n’aurai peut-être pas eu
l’initiative ; il l’a eue et l’allumette s’est allumée !
On a joué dans cet endroit, l’émotion et la
fraîcheur étaient là, et ça c’est un
gage de sincérité, c’est un bonheur.
Vous aviez préparé
des morceaux ensemble ?
FR :
Non, c’était de l’improvisation totale. Là, nous
nous rencontrons ce soir et on ne sait pas du tout comment va se
dérouler la soirée. C’est un travail sur l’écoute,
une chose naturelle. Je crois que le son a un sens, il est porteur de
beaucoup de choses mélangées, dont l’émotion.
Et ce qui peut se passer entre deux personnes, je pense que c’est
une logique expressive : c’est ce qui se construit dans
cette immédiateté, une espèce de joute comme les
joutes poétiques ; là ce sont des joutes de sons.
D’ailleurs, nous nous sommes recroisés aux Joutes musicales
de Correns.
ME :
Les Joutes musicales, c’est un beau titre ! C’est un peu
l’esprit de la chose : provoquer des rencontres ; ces
joutes sont plus poétiques que guerrières.
Dans
l’improvisation, est-ce plus facile de s’écouter à
deux qu’à trois-quatre, voire quinze ?
ME :
Je n’ai pas fait souvent cet exercice à quinze. Il me
semble que plus on est nombreux, plus les personnalités sont
là et plus de paramètres se croisent ; mais
François peut en parler mieux que moi.
FR :
Effectivement, jusqu’à trois... trois est un bon chiffre,
c’est un chiffre théâtral : deux contre un,
chacun pour soi, tout le monde ensemble ; c’est souvent
deux contre un d’ailleurs. Improviser à quatre est déjà
plus difficile, parce qu’on arrive presque à des fonctions
qu’il faut pressentir. Au-delà, on peut toujours faire des
choses par une qualité d’écoute et de partage
des tâches, mais plus on est nombreux, plus on est obligés
quasiment de sentir les fonctions de chacun et on prend beaucoup de
risques. Après, cela dépend aussi beaucoup de ceux qui
ont vraiment une grosse habitude d’improviser.
Interroger
la préhistoire
FR :
L’improvisation, ce n’est pas seulement jouer sans partition.
C’est un phénomène qui se développe un peu
même dans le milieu classique, qui n’en a pas trop
l’habitude. Je pense que l’improvisation est une démarche
quasiment préhistorique qui est en nous. C’est remonter à
sa préhistoire et interroger sa préhistoire, et
c’est peut-être à ce moment-là qu’on peut se
rejoindre. Parce que je dirais qu’avant les cultures il y a les
hommes, et ça m’a toujours intéressé en tant
que compositeur, de réfléchir sur cette notion
musicale. Qu’est-ce qui dans la musique appartient à la
Terre, à la Planète ? Qu’est-ce qui dans la
musique appartient au monde biologique ?
ME (en
débouchant une bouteille avec bruitages) : Le
vin !
FR :
Voilà ! Et qu’est-ce qui appartient après à
l’anthropologie ? Après, on arrive peu à peu à
discerner ce qui peut appartenir à une culture. Donc dans le
fond, on arrive à se rencontrer même avec des cultures
très différentes parce qu’il y a déjà
énormément de points communs. C’est le fait d’être
un bipède et de respirer, et d’avoir vu des forêts,
des rochers, etc.
L’improvisation
serait aussi en quelque sorte la base de la musique traditionnelle ?
FR :
C’est une des bases de la musique, tout simplement. Je pense que
même dans les musiques dites « classiques »,
puisque souvent on les oppose, chez BACH, MOZART et au
Moyen-Age, il y avait très peu d’écriture ;
l’écriture avait une justification spéculative si on
peut dire, mais l’essentiel de la tradition était orale.
BACH et MOZART ont improvisé mille fois plus qu’ils ont
écrit, et ils en ont écrit ! Ils fonctionnaient
comme des musiciens traditionnels quelque part.
Maintenant c’est peut-être
un peu trop formaté ?
FR :
C’est-à-dire que le régime a changé après
la Révolution française. Nous avons un système
plus concentré dans les conservatoires des grandes villes,
alors qu’avant les musiques étaient beaucoup plus
dispersées même dans de petites villes et
«sponsorisées» par les châtelains, ceux qui
en avaient les moyens.
Mettre
les bagages à l'eau
Que
pensez-vous des cours d’improvisation ?
FR :
C’est une question... je ne dirai pas qu’elle soit piège,
mais enfin... Le meilleur cours d’improvisation, c’est
l’apprentissage de la vie et la mise en relation de la musique à
la vie et à soi-même. Je n’ai jamais eu de professeur
d’improvisation ; en plus je suis malheureux de dire ça
parce que j’enseigne un peu vers ce domaine-là ; enfin,
je prends bien soin de leur dire aussi qu’il est important, à
ce niveau surtout, d’être autodidacte, de savoir s’ils en
ont envie et de s’interroger eux-mêmes.
Après,
ce n’est pas de la cuisine toute faite, puisqu’il y a déjà
un aspect polyculturel. Je ne peux pas enseigner à la fois
dans le domaine du rock, du jazz, du baroque... Donc à un
moment, il faut se poser la question sur un plan humain, c’est-à-dire
quelle relation on va avoir avec le son. Après, à
chacun sa culture et à chacun de développer ce qu’il
a envie à sa façon. Là, je ne peux pas
intervenir. La meilleure leçon est d’improviser.
Je
sais que quelque chose existe malheureusement : l’apparition
d’un grand traité d’improvisation, en plus par quelqu’un
dont je ne suis pas persuadé qu’il improvise beaucoup, mais
enfin... Je ne le nommerai pas !
ME :
J’ai entendu quelqu’un dire que l’improvisation, c’est avoir
beaucoup de bagages et puis se jeter à l’eau. Et moi
j’aurai tendance à croire que c’est mettre les bagages à
l’eau et continuer à marcher.
En
tout cas, pour revenir chez moi, il existe des formes d’improvisation
très codifiées au Pays-Basque : la poésie
chantée versifiée qui s’appelle bertsularis.
Quelqu’un improvise des poésies dans l’instant, sur ce
qu’on veut, sur le vin, sur l’eau, etc., avec des codes très
précis. Et la poésie, quand elle est dans l’esprit,
c’est aussi de l’improvisation. Ça existe dans pas mal de
pays du monde entier. Dans les musiques d’Asie, d’Inde par
exemple, où il y a aussi des improvisations qui sont
extraordinaires. On n’a rien inventé là-dessus.
FR :
Je crois que l’improvisation, c’est un peu la prose de la
musique. La prose peut être très belle. C’est se
parler en musique en fin de compte. En même temps, cela permet
de savoir que le langage musical se parle d’abord, avant de
s’écrire.
Va-t-il
y avoir une trace sur disque de votre rencontre ?
ME :
Je ne sais pas. Il y a un petit extrait qui a été capté
dans un concert qu’on avait fait à Parthenay (NDLR : au
festival De Bouche à Oreille en août 2004) et puis,
peut-être...
FR :
Mais ici c’est enregistré.
ME :
Oui, France Culture enregistre, mais pas à des fins
commerciales.
Ce
n’est pas votre but ?
ME :
Pas pour l’instant, mais il pourrait y avoir une photographie du
projet à un moment précis de sa vie. Je n’aime
pas écouter les choses, mais quand on les oublie un peu après
c’est vrai que c’est toujours agréable de regarder dans un
album photos, même s’il est sonore.
FR :
Ou si on a le blues...
Réalisé par :
Sylvie Hamon et Stéphane Fougère
A écouter :
-
Christian VIEUSSENS
– Noche en Vela (Cirma/Modal)
-
Mixel AROTZE, Maddi
OIHENART, Mixel ETXEKOPAR - Lürralde Zilarra (Agorila)
-
Joan-Francés
TISNER – Camelica (Menestrers Gascons)
-
Joan-Francés
TISNER – 12 Receptas de JA Lespatlut (Menestrers Gascons)
-
(voir cahier spécial
consacré au festival Planètes Musiques, en préparation)
|