Saïd El MEFTAHI
la voix du malhoune
Né au Maroc à Meknès,
Saïd El MEFTAHI entre à l’âge de 16 ans à l’École nationale de musique de
Meknès où le grand maître du malhoune (ou « melhoun »), Hadj Houcine
TOULALI, devient son guide. Il fonde l’Orchestre de malhoune de Meknès et
devient l’un des plus grands représentants de cet art de poésie chantée propre
au Maroc.
Saïd El MEFTAHI vit
depuis peu en France et son album L’Art du Malhoune, sorti en novembre
2004, devrait permettre de faire découvrir cet art peu connu à un plus large
public.
L’audace d’affronter l’inconnu
Le
melhoun a été et restera un genre musical basé avant toute chose sur la parole.
Au commencement était le verbe, et ce n’est pas par hasard si les artistes et
les amateurs de melhoun ont désigné leur art par le terme de
« Parole », ils avaient en effet bien compris qu’il représentait, à
un degré élevé, l’art de la parole. Et puisque les dimensions purement musicale
et mélodique ne viennent qu’en second lieu, c’est comme s’ils avaient voulu
délibérément par cela que le mot reste la force prépondérante du melhoun.
Tant
qu’il en sera ainsi, cet art ne parviendra à l’auditeur que par un canal que je
nomme personnellement le « canal de la maîtrise de la parole » ; sans
artistes maîtres de la parole, l’essence du melhoun n’arrivera pas à toucher
l’esprit ni les sentiments de ceux qui l’écoutent. Combien cet art n’est-il pas
dans le plus grand besoin d’artistes qui soient capables de lui faire toucher à
la fois les esprits, les cœurs et les sens tout ensemble. Et combien les
auditeurs n’ont-ils pas toujours été ouverts et sensibles à toutes les voix,
les essais et les expériences qui ont eu pour but de rendre les paroles plus
intelligibles, plus sincères et plus pures. Nous en trouvons la meilleure
preuve dans l’accueil positif réservé à l’époque aux voix de feux les Hadj
Houcine TOULALI, Tehami HAROUCHI et Abdelkrim GANNOUN. Tout comme nous trouvons
une autre preuve du désir d’ancrer cet art dans les esprits, dans l’expérience
du groupe de melhoun JIL JILAILA. Parmi toutes ces voix et toutes ces
expériences, l’étoile de l’artiste Saïd El MEFTAHI rayonne, portant les
spécificités de son monde bien à lui, orné d’une authenticité qui se fait rare
et d’une créativité résolument tournée vers l’avenir que l’on attendait
impatiemment.
Saïd
El MEFTAHI, tel que je le perçois, est un instant de bonheur rare au milieu de
la banalité et de la médiocrité.
Lui
qui est né et a grandi à l’école de la pureté de la langue et de la maîtrise de
la parole n’est pas seulement un chanteur, il représente, à mon sens, une
expérience en tant que telle, basée sur un certain nombre de données :
*
El MEFTAHI ne se contente pas d’être un simple chanteur traditionnel de
melhoun, il est aussi un chercheur qui s’applique à étudier la métrique de cet
art, ses thèmes, ses mélodies et ses rythmes. Cela signifie qu’il ne s’arrête
pas aux frontières de l’amateurisme mais qu’il s’abîme dans l’étude du melhoun,
abattant des barrières, exprimant son avis sur telle ou telle question avec un
courage hors du commun, souvent incompris.
*
El MEFTAHI est, pour moi, dans son art, l’équivalent de ce qu’est mon
professeur et ami Abdelkrim BARCHID dans la création théâtrale. En effet,
celui-ci assure à ses innovations une base théorique à l’intérieur même de ses
textes. L’artiste Saïd El MEFTAHI, de la même façon, suit cette voie lorsqu’il
élabore une théorie sur la manière de chanter le melhoun telle qu’il la
conçoit. Je suis persuadé que si El MEFTAHI veut un jour s’adonner à la poésie,
il assurera certainement à ses poèmes une dimension théorique.
*
El MEFTAHI œuvre à rendre la coexistence harmonieuse entre le melhoun et tous
les genres et styles du patrimoine musical populaire marocain, grâce à un
contrat de réconciliation qui évitera que ces genres et styles différents ne se
regardent en chiens de faïence. Nous avons constaté que, dans ce but, El
MEFTAHI présente toujours le melhoun comme partie d’un ensemble plus vaste
comprenant d’autres styles, au premier rang desquels le « taîsawit »,
le « tahamdouchit » et la musique andalouse. De cette façon, il
rattache la branche à son arbre avec une confiance et un enthousiasme qui le
distinguent de tout autre chanteur, en ce que l’intérêt se limite
habituellement à présenter du tout prêt de façon abrupte et froide mais lui a
dépassé les frontières, à tel point que nous nous sommes trouvés, par exemple,
confrontés à des voix d’hommes au timbre féminin.
C’est
ainsi, succinctement, que je vois l’artiste Saïd El MEFTAHI.
A
qui je souhaite bon courage, et le succès qu’il mérite.
L’art authentique est désormais
célébré au Nord !
Il
est de notoriété publique que nul n’est prophète en son pays. A cette vérité
connue de tous, j’ajoute simplement : nul n’est créateur en son pays.
Tous
les grands de ce monde se sont trouvés un jour ou l’autre contraints et forcés
de s’exiler vers des contrées parfois lointaines, dans lesquelles se trouvent
réunies les conditions de la création ainsi que celles de sa diffusion et de sa
réception, sans qu’il soit besoin de recourir à des pistons, relations, réseaux
plus ou moins douteux, dont le principal intérêt est la réalisation de
substantiels profits.
Vers
ce monde qui apprécie l’art, surtout s’il est authentique, à sa juste valeur et
lui ouvre tout grand les horizons, Saïd est parti, après avoir porté le rocher
de Sisyphe. A Paris, lui qui manque désormais à son pays, a rejoint le cénacle
des créateurs arabes qui ont émigré pour renforcer les liens entre deux mondes
que tout s’acharne à séparer. Il a choisi d’offrir ce magnifique art universel
à l’Homme à Paris. Cet art que de pseudo intellectuels ont qualifié de
« populaire », « local », « relevant du passé ».
Il s’agit bel et bien du melhoun, art véritablement populaire et qui en est
fier, car il constitue la plus fidèle expression poétique de l’essence de tout
un peuple, de son mouvement, sa permanence, ses douleurs, ses espoirs. C’est
justement par l’enracinement conscient au plus profond d’un terroir dans toutes
ses dimensions que cet art accède à l’universel.
Quant
au fait qu’il relèverait du passé... eh bien oui ! Il relève du passé et
du présent et de l’avenir, car il traduit les battements de cœur du peuple.
C’est l’art, le savoir, la pensée et la création qui façonnent le présent et
l’avenir, pas seulement la technologie.
Il
apparaît clairement à travers son nouvel album, sorti en novembre 2004, que
Saïd El MEFTAHI a misé sur cet avenir. Il l’a orné de quatre poèmes choisis
avec une extrême rigueur ; leurs thèmes, leurs tons, leurs mélodies et
leurs rythmes se déclinent en diverses colorations qui montrent le grand soin
dont fait preuve El MEFTAHI pour faire entrer le melhoun dans l’avenir. Cet art
n’aspire qu’à se renouveler, vivre, bouger tout en conservant les
caractéristiques fondamentales que lui a légué son passé. Dans cet album, dont
l’exil a vu la genèse, l’âme communique avec des poèmes rendus avec extrême
talent, incarnant divers sentiments et émotions. J’espère que vous aurez le
privilège de pouvoir l’apprécier ; cette mosaïque sur laquelle se profilent
toutes les grandes figures : celles des aînés et des cadets : Sidi
Qaddour El ALAMI, Cheikh ANJAR, El Hadj Ahmed TRABALSI, Cheikh El MASMOUDI…
Ce
projet est trop grandiose pour s’arrêter en si bon chemin, c’est pourquoi j’ai
trouvé Saïd, au cours de la visite que je lui ai rendue en août 2004, penché
sur un ouvrage portant sur l’influence qu’a exercé l’art aïssawi, qui a rendu
célèbre Meknès, sur certaines pièces du melhoun. C’est d’ailleurs cette ville
qui a donné le jour aux plus illustres représentants de cet art : Tayyeb
El OUNSTIRI, Ben Aïssa El DRAZ, Hadj Houcine TOULALI… et son disciple Saïd El
MEFTAHI.
Lors
de la visite que je lui ai rendue, il m’a été donné l’occasion d’une séance de
travail avec Saïd, j’ai pris connaissance de son projet, prévu pour la fin de
cette année in châ’ Allâh. J’ai hâte de retrouver achevé ce que j’y ai trouvé à
l’état d’ébauche. Nous nous délecterons alors de cet art authentique, c’est le
nouveau défi relevé par Saïd, qui nous exhorte à suivre son chemin, celui d’un
jeune cheikh du Sud, venant proclamer l’avènement d’un art authentique au Nord.
Réalisé par Abdelmajid Fennich, Chercheur -
Traduction :
Michaël Chik - Photos : X - Remerciements à : Fatima
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