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MARI
BOINE BAND - Bálvvoslatjna (Room of Worship)
(Lean / Verve / PolyGram)
Depuis quelque temps déjà, le
silence discographique de Mari BOINE, la seule chanteuse sami (lapone)
qui bénéficie d'une renommée internationale,
alimentait nos plus inquiètes interrogations, son dernier
album, Leahkastin (Unfolding), remontant à 1994. Et
voici que Bálvvoslatjna (Room of Worship), son cinquième
opus, paraît sans crier gare pour rasséréner
nos consciences. Enfin, rasséréner, c'est beaucoup
dire ; la conscience de Mari, elle, ne n'est pas adoucie face
aux répressions et aux injustices que son peuple a subies
et est toujours déterminée à en évoquer
les épisodes peu glorieux (Risten).
Cependant, la militante cède souvent
le pas à la poétesse instruite par des panoramas naturels
uniques, où rivières et montagnes, lune et soleil,
mettant à contribution leurs contrastes respectifs, invitent
l'être humain à dissoudre ses égarements dans
une communion régénératrice. Ainsi Bálvvoslatjna
(Room of Worship) s'ouvre-t-il sur une prière adressée
à la Vie (Eallin), principe souverain dont plus que
jamais le joik (chant traditionnel sami), murmuré ou déclamé,
reste l'expression légitimement privilégiée
de Mari. Elle ne le délaisse qu'une fois au profit de l'anglais,
à l'occasion d'une reprise de Eagle Man / Changing Woman,
issu du répertoire de Buffy SAINTE-MARIE, célèbre
chanteuse folk d'origine cree (voisine des nations sioux (lakota)
et blackfeet) ; manière de signifier que les civilisations
amérindiennes et sami partagent des aspirations et une sagesse
similaires.
Comme ses prédécesseurs, ce nouvel
album atteste du souci de Mari BOINE d'inscrire ses revendications
dans un propos musical ouvert à des sons non vernaculaires.
Il n'est pas pour autant question ici de fusion ethnique à
tout venant. Si les percussions ont toujours une place privilégiée,
les instruments à consonnance folklorique, tel le violon
de Hege RIMESTAD ou les flûtes du péruvien Carlos Z. QUISPE,
battent cette fois en retraite tandis que la guitare électrique
(Roger LUDVIGSEN) et la basse (Gjermund SILSET) prennent les devants.
C'est dans des morceaux comme Alddagasat Ipmilat (Gods
of Nature) et Don it Galgan (Thou Shalt not) que l'évolution
musicale du MARI BOINE BAND est la plus flagrante. La basse y gronde
dans une fixation hallucinatoire obsédante, alors que la
guitare, sur le premier morceau cité, affiche un penchant
acide et mordant, certes de circonstance vu le contexte (" Raging
Rivers, Howling Winds, Lightning Flashes... "). Le dernier
morceau, Etno Jenny, en impose par sa tension progressive,
stimulée par un rythme solennel et obstiné sur lequel
les vocalises tribales de Mari se font de plus en plus éloquentes.
Délaissant ainsi la tendance pluri-ethnique,
l'album oscille entre complaintes épurées et envols
psyché-transe. Si l'on veut bien ne pas s'offusquer de ce
(relatif) nouveau décor, cette " chambre d'adoration "
(Room of Worship) ne démérite pas de son appellation.
Stéphane Fougère

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Mari BOINE / Inna ZHELANNAYA / Sergey STAROSTIN –
Winter in Moscow (Jaro)
Nous sommes en 1992. La chanteuse sami Mari BOINE a
sorti trois ans auparavant son second album, Gula Gula, chez Real World. Dû à l’énorme travail de promotion fait
autour de ce label, Mari et son groupe bénéficient d’une reconnaissance
internationale, et son disque est aujourd’hui une référence indispensable
d’une certaine musique du monde évolutive émanant du Grand Nord. Nous sommes en
1992, cette fois-ci à Moscou. La chanteuse et guitariste folk-rock russe Inna
ZHELANNAYA et le chanteur traditionnel russe Sergey STAROSTIN n’ont pas encore
formé l’étonnant groupe folklo-jazz-rock THE FARLANDERS (deux CD chez Jaro),
mais Inna travaille déjà à une certaine conception d’un rock ethnique avec son
groupe ALLIANS et Sergey s’investit dans le MOSCOW ART TRIO (voir chronique
dans ce numéro) du pianiste Misha ALPERIN. 1992 : l’homme de radio qu’est
Sigborn Nedland parvient enfin à organiser dans un studio moscovite une
rencontre entre ALLIANS et le MARI BOINE BAND. Grand bien lui en a pris. Une
semaine durant, les membres des deux formations, augmentés de Sergey
STAROSTIN, Andrej MISIN (chant, claviers) et Narodnyj PRAZDNIK (chant) élaborent
un répertoire qui fusionne les traditions russe et norvégienne tout en mettant
en valeur l’identité et les idées avant-gardistes de tous les musiciens
conviés.
Trois morceaux, trois perles rares, illustrent cette
union, et c’est eux qui sont placés en exergue de Winter in Moscow. Cela commence par un thème de Mari BOINE, Das Aiiggun Cuozzut, qui ressurgira peu
après dans son troisième album, Goaskinviellja,
sous une forme évidemment très différente. Au chant sami (le joik) de Mari
répond le chant russe de Sergey STAROSTIN, qui joue également d’une flûte
traditionnelle (une corne de vache en fait) superbement rustique. Cerise sur
le gâteau : un choeur de femmes russes inattendu, et dont c’était la
première performance en studio, ajoute une dimension supplémentaire à cette
pièce incantatoire. Changement de décor avec Pjesna Ljesorubov : cette pièce d’Andrej MISIN invite à une
célébration festive à la mode nordique. Inna, Sergey et Mari conjuguent leurs
ivresses vocales au banquet instrumental de leurs musiciens, et il ne reste
plus qu’à pousser les tables ! The
Corridor Song invite pour sa part à un autre type de communion :
mystique, sans appel. C’est le type de pièce marquée par la grâce :
enregistré dans un couloir du studio, alors que tout le monde faisait une
pause salutaire. Et l’inspiration a surgi sans prévenir...
Ces trois pièces constituent des exemples
parfaitement probants du métissage des cultures et des genres quand il aboutit
réellement à l’avènement d’une expression musicale novatrice, à la faveur
d’une communion riche et lumineuse. D’autres morceaux complètent l’album (qui
sinon eut été assez court), mais ne sont pas le fruit de cette rencontre entre
MARI BOINE BAND et ALLIANS. Ils ne sont pas négligeables pour autant et
s’inscrivent parfaitement dans la continuité et l’esprit des précédents, car
ils représentent en effet les démarches individuelles des principaux artistes
qui ont pris part à cette collaboration. Sjestra
Maja Notsj met en évidence le chant limpide de Inna ZHELANNAYA, qui est
ici exceptionnellement accompagnée par un musicien du groupe ASHKHABAD (auteur
d’un CD chez Real World). Les ALLIANS affichent leur intérêt pour la tradition
russe avec Vozlje Tvojej Ljobvi,
auquel s’adjoint Sergey STAROSTIN, avec encore une autre flûte traditionnelle. Odinotsjestvo-Sestritsa est la contribution
folklorique d’Andrej MISIN, tandis que Mari BOINE signe un émouvant Roahkadit Rohtte Luodi Manazan,
traduction d’un poème amérindien. Enfin, Sergey STAROSTIN (accompagné des
ALLIANS) ferme la marche, avec un non moins envoûtant Balada O Gorje.
Voilà : cet «hiver (passé) à Moscou» est de
ces instants qu’on est heureux d’avoir connu, car on sait qu’ils sont uniques.
Cet album avait déjà fait naguère l’objet d’une parution pour le moins discrète
qui n’a pas dû être couverte en Europe. C’est enfin chose faite grâce au label
allemand Jaro, qui réédite le disque tel quel, sauf qu’une pièce a été
remplacée par une autre (celle d’Andrej MISIN). Autant dire que, même si cet
album ne court pas les rues (un volontaire pour le distribuer en
France ?), il faut le convoiter sans tarder.
Stéphane Fougère

MARI BOINE – Eight Seasons (Gavcci Jahkejuogu)
(Emarcy/Universal)
Deux surprises majeures sont à l’actif du nouvel
album de la plus célèbre chanteuse sami de Norvège. D’abord, Mari BOINE a fondé
un nouveau groupe, suite à la dissolution du MARI BOINE BAND peu après la
sortie de son précédent album, Room of
Worship (1998). Les ingrédients acoustiques sont globalement les mêmes
qu’auparavant, d’autant qu’on retrouve dans cette nouvelle formation deux
rescapés de l’ancien groupe : le guitariste Roger LUDVIGSEN et le
flûtiste et joueur de charango Carlos Z. QUISPE. La principale innovation
sonore vient surtout de ce que Mari BOINE s’est laissée convaincre de tenter la
fusion électro-ethnique, comme tout bon artiste world qui se respecte et qui
respecte les tendances du moment ! Certains morceaux de Room of Worship annonçaient déjà cette tentation de l’électronique.
Mais c’est surtout le claviériste Bugge WESSELTOFT, connu pour ses travaux
électro-jazz avec Nils PETTER MOLVAER et initiateur d’un (discutable) album de
remixes de morceaux de Mari BOINE paru l’an dernier, qui a encouragé cette
dernière à soulever ces dernières réticences face à l’intégration de rythmiques
programmées et de textures synthétiques. C’est donc à WESSELTOFT qu’est revenu
l’honneur de produire le nouvel opus de la chanteuse.
La musique de Mari BOINE étant par nature nourrie
par la tradition sami (le chant joik) et par voie de conséquence inspirée par
la transe chamanique, tenter la jonction avec les expressions plus modernes de
la transe musicale n’avait rien d’indécent. Or, sans doute par crainte de trahir
l’identité sonore à laquelle Mari BOINE nous avait habitués, Eight Seasons n’épouse la cause de
l’électro qu’avec parcimonie et velléité. Il en résulte une sensation
d’inachevé, de trop-peu, d’hésitation malhabile. Le morceau d’ouverture, I Come
from The Other Side, croit ainsi pouvoir nous la jouer avec sa rythmique
dance et ses nappes fluettes maintes fois entendues, et l’anecdotique participation
de Jan GARBAREK. Il se passe heureusement des choses plus intéressantes sur By The Source of Aurora B., Let Silver
Protect ou Soul Medicine, où les
expérimentations guitaristiques de LUDVIGSEN, les esprits volatils de QUISPE
et Richard THOMAS, la basse ronronnante de Svein SCHULTZ, les pulsations
percussives électro-acoustiques de Kenneth EKORNES, combinés aux programmations
de WESSELTOFT, parviennent à créer un décor intriguant, envoûtant, dont les
reliefs auraient gagné à être plus creusés. Mais d’autres morceaux, strictement
acoustiques (l’émouvant Give me a Break,
où Mari, avec sa voix d’enfant blessée, s’accompagne à la guitare), séduisent
davantage, faisant apparaître tout effort de surcharge électronique, si bien
motivé soit-il, comme surfétatoire. Nul dérapage vers une techno au rabais ou
de la new age bon marché n’est malgré tout à déplorer, et, somme toute, on
apprécie le charme de cette «saison» nouvelle à laquelle nous convie Mari
BOINE, vocalement toujours très en forme, ce qui est bien le principal. On
accordera donc à Eight Seasons la
bonne grâce dont jouit tout album de transition.
Stéphane Fougère