Sheila
CHANDRA - Moonsung - A Real World retrospective
(Real World/Virgin)
C'est bien la première fois que le label
de Peter GABRIEL publie une compilation consacrée à
un seul artiste. S'agit-il d'un cadeau offert par la maison à
l'occasion de son dixième anniversaire ? Certainement.
Surprise : contre toute attente, l'artiste qui a été
choisi pour être " rétrospectivé "
n'est pas Nusrat Fateh ALI KHAN, mais la chanteuse d'origine asiatique
Sheila CHANDRA ! C'est que, mine de rien, elle a déjà
réalisé trois albums pour Real World, et qui forment
de surcroît une trilogie tant cohérente que somptueuse.
On a donc décidé que l'heure était venue d'établir
un bilan de sa carrière sur le label (en espérant
que ce ne soit pas non plus un dépôt de bilan !).
L'entreprise est louable, sachant que la démarche
créatrice de la chanteuse est de celles qui méritent
une attention toute particulière. (" Je fais des
albums dont je sais que l'on ne trouve pas l'équivalent dans
le commerce ", dit-elle fort lucidement.) Il n'empêche
qu'on aurait préféré un nouvel album !
Mais ne tendons pas non plus la perche aux " marketeurs ",
qui exigent toujours du neuf pour renflouer les caisses, peu importe
que ce neuf soit bon ou non. Sheila CHANDRA ne réfléchit
pas ainsi, et c'est son indépendance farouche (elle a monté
sa propre maison de production) qui lui a évité de
faire des faux pas. Sa quête tourne délibérément
le dos aux modes, et c'est pourquoi il n'est jamais trop tard pour
la découvrir.
Moonsung a donc pour fonction de rameuter
les retardataires. Rappelons donc que l'ancienne vedette du groupe
MONSOON, après avoir réalisé cinq albums solo
chez Indipop, s'est lancée au début des 90's dans
une expérience extrême : composer uniquement pour
voix (la sienne) et un bourdon. De nombreuses traditions musicales
sont là pour témoigner des liens, subtils et indéfectibles,
qui existent entre ces deux éléments essentiels, le
second cité servant souvent de support harmonique au premier.
Le reste, à savoir le choix des ornementations vocales, n'est
(serait-on tenté de dire) qu'une affaire de préférences
culturelles, en rapport avec des rôles rituels, sociaux ou
religieux.
On imagine l'étendue du champ qui s'offre
alors à l'expérience et c'est dans cette perspective
que Sheila CHANDRA s'est définie artistiquement comme une
citoyenne du monde plutôt que comme une chanteuse indienne
émigrée en Angleterre. Ses chants drainent des résonances
des cultures indiennes, islamiques, soufies, irlandaises, grégoriennes,
et l'on ne peut qu'admirer sa maîtrise des techniques vocales
(tons, ornements, vibrato.). La " pythie " de
Real World a tenu a rappeler ici ce qu'elle avait dit à l'époque
de son premier album sur ce label : " La fusion ne
consiste pas uniquement à réunir des instruments issus
de différentes cultures ou à superposer des voix,
elle peut surgir d'une même voix, d'un même esprit. "
Dont acte.
Moonsung ne donnera qu'une envie aux
non-initiés : se précipiter sur les disques
Weaving My Ancestor's Voices, The Zen Kiss et ABoneCroneDrone.
L'objet aurait pu être superflu pour les connaisseurs s'il
ne contenait deux morceaux inédits. C'est rageant, non ?
Stéphane Fougère

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Sheila CHANDRA - This Sentence is True (The Previous
Sentence
is False) (Indipop/Shakti/Virgin)
Voilà, ça fait cinq ans qu'on attendait un nouvel
album de Sheila CHANDRA, et c'est tout juste si elle ne s'excuse pas de sortir
celui-ci, qu'elle dit avoir fait «comme par inadvertance» (sic) ! On nous
annonce qu'elle joue sur ce disque avec un groupe, le GANGES ORCHESTRA...
Surprise : ce groupe n'existe pas, c'est une entité virtuelle ! Le
titre de ce disque («Cette phrase est vraie. La phrase précédente est fausse.»)
est un casse-tête métaphysique qui tourne au non-sens et, histoire de ne pas
nous rassurer, on nous assure qu'aucun animal n'a été blessé durant
l'élaboration de cet album !! C'est vraiment de l'encens qu'ils ont humé,
chez Indipop ?
A force d'avoir fait passer Sheila CHANDRA pour
l'artiste la plus influente et la plus populaire dans le domaine de la
world-fusion asiatique dont les albums réalisés sur Real World constituent des
sommets d'expérimentation pointue sur la relation «voix-bourdon», la voix devenant
pur effet, pur instrument, capable de modifier son noyau culturel au travers
d'une simple phrase (vraie ou fausse, au fait ?), on avait fini par lui
interdire par procuration le droit de se payer quelque récréation régénératrice.
Et Sheila avait bien besoin de se régénérer, surtout après une période de
chômage technique dûe à une affection de la gorge, raison qui explique son
silence discographique depuis ABoneCroneDrone
(1996).
Avec ce nouvel album, Sheila CHANDRA s'offre le luxe
de casser l'image qu'elle avait donné d'elle dans sa période Real World
(résumée il y a peu de temps avec la compilation Moonsung), tout en s'inscrivant dans la continuité de celle-ci. (La
phrase précédente a-t-elle un sens ?) Produit par Steve COE et mixé par
Hugh JONES (voilà la bonne vieille équipe de MONSOON qui réapparaît !) This Sentence is True reprend le contenu
de deux mini-albums parus confidentiellement et dont le contenu s'apparente à
un assemblage fantasque d'idées qui ne le sont pas moins et qui ne pouvaient décemment pas figurer sur
un disque solo de Sheila CHANDRA. Le concept du GANGES ORCHESTRA symbolise
cette attitude en forme de pied dans la marge.
Ainsi Sheila CHANDRA a-t-elle cessé de donner dans
la «mégalomanie vocale» (sic) où le chant était omnipotent ; elle joue
désormais avec des «soundscapes», des paysages de son, dans un espace entre le
verbe et la vibration. Ces soundscapes ont été conçus à partir de collages
sonores et l'on y trouve à la carte des percussions, des bagpipes, des rythmes
digitaux, de la guitare électrique, des effets vocaux basiques, des mandolines,
etc. On enregistre, on échantillonne, on mixe, on coupe-colle, on ajoute, on
supprime, on compile, on sale, on poivre et on remue bien allégrement, et on
se retrouve avec une série de textures ahurissantes !
C'est ainsi
que, sur This, les vocalises de
Sheila se dédoublent, sont renforcées par des jets de guitare électrique puis
sont suivies d'une danse de percussions indiennes ; sur Mien, des fragments d'un discours de
Sheila sont ponctués par des notes de piano et soutenus par de joyeux
parasites ; une prière en latin croise un rasoir électrique sur True ; vocalises et murmures se
baignent dans un océan stellaire dans Sentence
et, dans Is, des onomatopées
rythmiques echappées de Speaking in
Tongues et du chant harmonique voisinent avec une fanfare électronique
passablement délurée. Autre curiosité, Not
a Word in the Sky reprend l'histoire de Major Tom là où David BOWIE l'avait
laissée sur Space Oddity : le héros
est perdu dans le néant spatial et perçoit à la fois la mort du verbe et sa
naissance. Et en dessert, ABoneCroneDrone
7 poursuit l'expérience voix-bourdon du précédent album et la développe sur
un format plus étendu (un bon quart d'heure ! - cela explique pourquoi la
pièce n'avait pas pu paraître sur ledit album).
On ne vous garantit pas que vous pourrez tout
digérer dès la première écoute, et ce n'est vraisemblablement pas l'objectif de
cet opus martien. Déroutant, sidérant, hallucinant et somme toute séduisant, This Sentence is True inaugure pour
Sheila CHANDRA une phase nouvelle, «mais pas nécessairement une nouvelle
direction» (sic). Reste à savoir si cette phrase est vraie...
S. F.