JOHN GREAVES
Chroniques
Kew. Rhone (1977, Virgin – rééd. 1997, Voiceprint /
Les Corsaires)
A la faveur d’un hasard objectif
ou d’un acte manqué, Kew. Rhone. a fait tâche dans le panorama musical de 1977.
C’est sans doute pourquoi, avec le recul, il apparaît aujourd’hui
comme le point final de l’expansion à grande échelle
d’un certain état d’esprit artistique, désormais voué
aux gémonies de l’establishment, en même temps que
le valeureux étendard d’une marge authentique et incorruptible
que Rock in Opposition et Recommended Records allaient incarner
peu de temps après…
En 1976, Peter BLEGVAD étant
en chômage de SLAPP HAPPY et John GREAVES ayant senti le vent
tourner dans HENRY COW, tous deux s’envolent vers New-York avec
la ferme intention de concrétiser leur collaboration sous
forme d’un album, avec la bénédiction (la dernière)
de Virgin Records. Après trois mois de torture pour BLEGVAD,
pendant lesquels il s’échine à écrire des textes
collant aux compositions de GREAVES, l’enregistrement a finalement
lieu à Woodstock, au studio de Michael MANTLER et de Carla
BLEY. Ces derniers ont du reste généreusement participé
à l’album, de même que le batteur Andrew CYRILLE et
une poignée d’autres musiciens, avec force trompette, trombone,
sax ténor, violon, flûte et vocaux.
Crédité à
la fois à John GREAVES (piano, orgue, basse, voix), Peter
BLEGVAD (voix, guitare, sax) et Lisa HERMAN, la chanteuse principale,
Kew. Rhone. est
une œuvre à l’intelligence rare où textes et musiques
convolent en une juste symbiose qui a tout du trait de génie.
Ni totalement pop, ni complètement jazz, ni franchement contemporain,
le disque navigue cependant dans toutes ces eaux, mais avec une
effronterie telle qu’il échappe à tous les filets
de pêche des étiqueteurs marketing. Son écriture
privilégiant les structures malléables, l’album chavire
de festivités jubilatoires en mélancolies et intimismes
émus, avec un sens aiguisé de l’humour en coin, que
la littérature vient renforcer.
Proverbes européens, anagrammes
(" We who knew no woe, We who where her hero… Kew Rhone "),
palyndromes (" Set animal laminates "), définitions
de dicos, acronymes et citations (Apricot) passent ainsi à la moulinette blegvadienne qui,
en extrayant la substance signifiante des signifiés, redonne
à tous ces avatars sémiologiques leur musicalité
refoulée.
Hormis ces jongleries sémantiques
(pour ne pas dire séminales : Three
Tenses Onanism), nous prenons part à
des casse-têtes phénoménologiques (Pipeline), avec croquis
à l’appui, et le tableau illustrant la pochette est même
prétexte à interprétations échevelées
(et encore, c’est de la peinture figurative !).
En fait, Kew.
Rhone. est un tissu de relations tortueuses
entre notes, mots et images, et c’est pour préserver cet
espace triaxial que la réédition Voiceprint est accompagnée
d’une plage CD-ROM (précisément baptisée Kew Rom !) comportant
de nouveaux indices susceptibles d’aider l’auditeur à sortir
de ce labyrinthe digne de l’Oulipo (le fameux ouvroir de littérature
potentielle fondé entre autres par Raymond QUENEAU dans les
années 60). Harry MATTEWS, oulipien reconnu, est du
reste évoqué, et chaque artiste qui a pris part à
l’aventure dévoile son interprétation de Kew. Rhone., y compris Robert
WYATT, sûrement le plus grand fan du disque, à qui
John GREAVES avait confié le soin de réinterpréter
Kew. Rhone. (le
morceau) et Gegenstand
dans l’album Songs.
Mais autant le dire, les considérations
des uns et des autres ne font qu’épaissir le mystère
de Kew. Rhone.
Il faut savoir respecter une légende…

Accident (1982, Europa – rééd. 1997, Blueprint)
Cet album, réalisé
sur le label indépendant de Jean-Pierre WEILLER, Europa,
est en fait le premier crédité au seul nom de John
GREAVES. Mais si ce dernier en a écrit la musique, les textes
sont en majorité, et une fois encore, le fait de Peter BLEGVAD.
Le disque est cependant loin de s’inscrire dans la lignée
musicale de Kew. Rhone. Autre temps, autre époque : les échappées
free jazz ne sont plus au goût du jour, reste le format " pop "
et, avec ses onze compos, Accident dépasse difficilement 33 minutes en durée
totale ! (Et si l’ordre des morceaux a été passablement
modifié sur cette réédition, il n’y a aucun
bonus track…) Co-produit par John GREAVES et Armand FRYDMAN, qui
assure aussi les synthés, l’album contient des bluettes aux
textures trop décalées pour être radiophoniques,
et servies par des textes trop singuliers et discrètement
expérimentaux pour complaire au " bon goût "
des années 80. Le son a cependant évolué,
les programmations claviers s’imposent, ainsi que la batterie électronique,
même si c’est Pip PYLE qui en joue ! Outre celui-ci,
John a fait appel à plusieurs musiciens qui ne nous sont
toutefois pas étrangers, tels que Kirt RUST (ex-WEIDORJE),
Pascale SON (ex-chanteuse de COS), les saxophonistes Philippe GISSELMAN,
Marc RICHARD et Yochk’o SEFFER, ou encore le violoniste Geoffrey
RICHARDSON (ex-CARAVAN).

Parrot Fashion (1984, Europa – rééd. 1997, Blueprint)
Paru deux ans après Accident, Parrot Fashions
est le deuxième album " parisien " de
John GREAVES. Bien que l’ensemble atteste d’une direction plus rock
(cf. la reprise du classique de SLAPP HAPPY, Bad
Alchemy, Dead
Heads Duped ou Always
be new to me, repris la même année
sur l’album de Peter BLEGVAD, Knights Like
This), des passages et même des
plages entièrement acoustiques (The
Price We Pay, Swelling Valley) aèrent
le disque de leur délicieux charme suranné aux teintes
mélancoliques. C’était l’époque où John
tournait avec une vraie formation comprenant tout de même
Mireille BAUER à la batterie et aux percus, François
OVIDE aux guitares électrique et acoustique et occasionnellement
au trombone, Denis VAN HECKE aux violoncelles (riche idée,
ça !) acoustique et électrique, et Kristoffer
BLEGVAD aux vocaux.
La réédition CD
a bénéficié d’un remixage total qui donne une
nouvelle jeunesse à cet album, d’autant qu’on a ajouté
(autre riche idée) du saxophone soprano (Alexis DROSSOS)
sur Swelling Valley et que John a refait quelques parties de chant. Le résultat
reste proche de la première édition, mais donne un
tant soi peu plus d’éclat à l’album.

THE LODGE, Smell of a
Friend (1988, Island Records – rééd.
1997, Resurgence)
Après avoir travaillé
avec Michael NYMAN, David CUNNINGHAM et tourné avec Michael
MANTLER, John GREAVES parvient à enregistrer Smell of a Friend, l’unique
album de THE LODGE, formation-confrérie montée avec
Peter BLEGVAD depuis le début des années 80 !
L’esprit du disque s’apparente à celui de Kew.
Rhone. et baigne dans un ésotérisme
littéraire de même acabit, BLEGVAD ayant développé
sur certaines compositions la technique initiée sur le morceau
Milk (dont une
première version figurait dans Accident), technique qui consiste à créer un texte
à partir d’extraits de phrases empruntées à
différents auteurs, mais dans lesquelles on retrouve le même
terme ou la même idée. C’est en quelque sorte une variante
des " cadavres exquis " surréalistes.
La musique, pour sa part, ne peut
cependant s’apparenter à celle de Kew.
Rhone. ; elle est ici plus balisée,
mais des échos du mythique album résonnent du fait
de la présence de Lisa HERMAN et de deux cuivres, le regretté
saxophoniste Gary WINDO et le trompettiste Chris BOTTI.

The Little Bottle of Laundry (1991, La Lichère – rééd. 1997,
Blueprint)
C’est ni plus ni moins la réédition
de La Petite Bouteille de linge, paru à l’origine sur le label français
La Lichère. Le caractère confidentiel de sa sortie,
malgré de bonnes critiques, n’a malheureusement pas permis
à cet album d’avoir la notoriété qu’il pouvait
cependant briguer. C’est sans doute le plus bel effort de John GREAVES
(avec Songs),
qui joue ici avec un nouveau groupe constitué de Pip PYLE,
Sophia DOMANCICH et François OVIDE. De nombreux invités
ont apporté leur concours, parmi lesquels Peter KIMBERLEY,
Benoît BLUE BOY, Pierre MARCAULT, Michel GODARD, Didier MALHERBE,
etc. L’album impressionne par la richesse et la précision
de ses arrangements, tant chaque détail a été
minutieusement pensé. Cette réédition comporte
en outre une nouvelle pochette qui est l’œuvre de Peter BLEGVAD.
Pour plus de détails quant au contenu de l’album, lire l’entretien…
S.F.
Peter
Blegvad
/ John
Greaves - Unearthed
(Blueprint)
Peut-on avancer d'entrée
de jeu que, de tous les albums de Peter
BLEGVAD
, ce sont ses collaborations avec John
Greaves
qui sont ce qu'il a fait de mieux, en particulier
Kew. Rhone,
qui reste à ce jour inégalé ?
Ici on a affaire à une curiosité, une oeuvre inclassable, sortie chez Sub Rosa en 1995 (la même année que le décevant
Just Woke up
), Peter
Blegvad
a dû avoir envie de changer de registre et faire autre chose que chantonner des ?uvrettes pop et autres niaiseries d'un genre qui a d'ailleurs très mal vieilli.
Là, et on pourrait le voir comme une illustration d'un livre sorti également par Peter
Blegvad
, c'est en récitant ses propres textes agrémentés par un accompagnement sonore de John
Greaves
qu'apparaît
Blegvad
, une voix sans affectation, 11 textes écrits et lus sur le ton d'histoires un peu décousues, fantasmagoriques à la Edward
Gorey
, des histoires sur la façon de fabriquer un bateau dans une bouteille par le menu, les péripéties d'un naufragé et d'une femme muette sur une île déserte, une histoire dite à la fois en français et répétée en anglais, une vraie chanson (qui s'appelle
The Only Song
), le texte
Handkerchief
, dissonnant et assorti d'un accompagnement musical peu agréable est peut-être le moins réussi et le plus agaçant, le reste étant bercé par une voix parfois monocorde, parfois envoûtante, toujours mise en avant et l'arrière-plan musical, toujours changeant, n'est jamais là pour alourdir, ni pour prendre le dessus, on pourrait rattacher ce CD à d'autres tentatives de mise en musique de textes récités, mais celui-ci fonctionne pleinement, justement dans sa simplicité, son absence d'emphase et sa sincérité.
Peter
Blegvad
réussit avec
Unearthed
à nous faire partager de la façon la plus évidente son univers peuplé d'histoires étranges, accompagnées par de la musique parfaitement en accord avec les textes qu'il faut lire attentivement.
Unearthed
est un disque non pas charmant, mais qui a beaucoup de charmes.
X.B.
JOHN GREAVES - The Caretaker
(Blueprint) -
On The Street
Where You Live
(Blueprint)
PYLE/IUNG/GREAVES - The PIG Part
(Voiceprint)
On le sait d'expérience, quand John GREAVES se tait - discographiquement parlant -, c'est pour longtemps. Mais quand il décide derechef de se faire entendre, il y va par quatre chemins ! Enfin, en l'occurrence, trois seulement ; trois chemins, donc trois disques, et dans la même année ! A quoi tient cette prolixité subite ? Allez savoir, mais on ne s'en plaindra pas, d'autant que les trois nouveaux opus de John sont suffisamment distincts pour qu'on évite de lui reprocher toute espèce de redondance. Ne vous bousculez pas, il y en a pour tout le monde ! Trois albums, trois voies, trois façons d'aborder l'esprit de John GREAVES (ancien bassiste de etc, etc.).
Dans le premier, il joue au concierge (
The Caretaker
) et nous raconte dix nouveaux potins. Signalons au passage que ce disque contient les premières compositions inédites de John depuis...
La Petite Bouteille de linge
en 1991 (réédité cette année comme par enchantement) ! Entre temps, il y a bien évidemment eu
Songs
(six ans déjà !), mais qui était surtout conçu comme une revisite du répertoire de John conçu par lui-même (on n'est jamais mieux servi que...) et dans laquelle ses chansons étaient interprétées par d'autres. Avec
The Caretaker
(affublé hélas d'une pochette un peu conne), nous assistons au grand retour de John GREAVES le chanteur, mais aussi le bassiste. (Le pianiste est également là, rassurez-vous.) Et histoire de ne pas se faire attendre là où l'on pensait le trouver, John a réalisé un disque électrique, rock, avec un vrai groupe ! Ca ne lui était pas arrivé depuis...
Parrot Fashions
(1984). A son âge est-ce raisonnable, demanderez-vous ? Non, bien sûr, mais c'est la déraison (et son corollaire immédiat, la dérision) qui sied le mieux à John GREAVES. Alors voilà, il a écrit de nouvelles chansons (enfin sept, puisque trois sont écrites par le camarade de toujours Peter BLEGVAD) pour un groupe, plus précisément un trio, avec l'éternel François OVIDE (guitares), comme au bon vieux temps de...
Parrot Fashions
justement, et un petit nouveau dans son univers, le batteur Manuel DENIZET. Et l'on voudra bien croire que ces deux-là ne sont pas de simples accompagnateurs et qu'ils ont au contraire contribué au façonnage des morceaux. La sophistication des arrangements se traduit aussi par le concours de nombreux invités, tels que Syd STRAW aux vocaux, Vincent COURTOIS au violoncelle, Yannick JORY au sax baryton, Geraint WATKINS à l'orgue Hammond, David LEWIS à la trompette, Patrice MEYER à la guitare, etc.
Nul minimalisme n'est à craindre, c'est un vrai power-trio - augmenté selon les besoins de chaque chanson - qui s'exprime dans
The Caretaker,
comme on peut en juger à l'écoute de
No Body
et de
One in the Eye,
le morceau d'ouverture dans lequel John nous refait son numéro de bulldog bourru.
Mais ne vous attendez pas non plus à du free-noise-rock-grunge dépareillé. John GREAVES livre ici un rock acéré mais ciselé et mélodique qui, paradoxalement, met en relief la fragilité sensible sous les coups de sang. Le résultat n'en est que plus attachant, même s'il n'est pas exempt de faiblesses (la reprise discutable de
Hell's Despite
). Les ballades sont toujours présentes, mais la formule adoptée leur fait prendre des tournures imprévues, au point qu'elles s'emballent facilement (
Earthly Powers, From Start to End
). Seule une chanson échappe à la formule guitare/basse/batterie, et elle est intitulée comme par hasard
The Wrong Song !
Mais avec elle, au moins, les amateurs de
Songs
ne se sentiront pas oubliés.
Néanmoins, les nostalgiques du John GREAVES acoustique se pencheront plus certainement sur cet album paru en même temps que
The Caretaker, On The Street Where You Live,
au caractère assurément plus récréatif. Là, pas de chi-chi, on est entre nous, avec juste un piano, tenu par Marcel BALLOT (instigateur et co-producteur du disque avec John), et la guitare acoustique dePatrice MEYER et l'on interprète rien moins que des standards de Broadway.
On The Street Where You Live...
Bon sang mais c'est bien sûr...
My Fair Lady !
Ce n'est pas un gag, on ne rêve pas. Ou plutôt si, on rêve en écoutant John GREAVES «crooner» avec délectation sur les craquants
Cry me a River, My Funny Valentine, Fly me to The Moon, Que reste-t-il de nos amours ?, All The Things You are...
Et d'autres encore, dont la version chantée avait fini par disparaître de nos mémoires, comme
My Favorite Things.
Ecoutez cet album à la tombée de la nuit, et vous verrez votre deux-pièces rafistolé prendre les couleurs d'un night-club sélect de la Belle Epoque, agrémenté de bougies dorées, de sofas cossus et de délicate fumée opiacée (en option).
Voilà qui devrait rappeler à certains leur jeunesse, et à d'autres leur vie antérieure. Ça ne nous rajeunit pas, mais je me disais bien que j'avais pris un coup de vieux ces derniers temps... Nul déballage instrumental virtuose, pas de prise d'otage expérimentale, c'est la pureté mélodique et la force émotionnelle qui priment dans ce recueil de «covers». Ce n'est certes pas John GREAVES le «songwriter» qui brille ici, mais le «songinterpreter» s'en donne à coeur joie, car ce répertoire lui va comme un gant (de velours s'entend). Pas de doute, John GREAVES «is funny that way». Lumières tamisées, s'il vous plaît.
Que les amateurs de sensations fortes se rassurent, John GREAVES a également pensé à eux. Resté quatre ans dans les tiroirs,
The PIG Part
montre enfin le bout de sa truffe. Il s'agit d'un projet remontant en effet à 1997 et impliquant trois musiciens : Pip PYLE, Philippe-Marcel IUNG et John GREAVES, soit deux légendes canterburyennes qui ont traîné leurs guettres ensemble dans NATIONAL HEALTH et un compositeur en free-lance qui a été défini comme un «plombier-sonographe azymuté par MOONDOG, Steve REICH, John CAGE, Thélonious MONK et Pierre SCHAEFFER» ! Son truc, c'est la «musique cabotine improvisée», qu'il a pu dispenser dans de nombreuses performances plastiques et musicales. On doit déjà à IUNG quelques CDs sur le défunt label Ayaa, comme
Aides Mémoires, Ex-Abrupto, Borborygmes
et
Subit Méthane.
PYLE, IUNG, GREAVES : ça donne en abrégé PIG. Quatre jours d'enregistrement auront suffi à ces trois copains comme cochons pour élaborer un projet décapant et dynamité qui traverse et transcende tous les genres. Pour ce faire, on n'a pas lésiné sur les moyens du bord et on a fait feu de tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un instrument : chacun a ramené sa basse, sa batterie, ses guitares, son piano, son orgue, ses ordinateurs, son harmonica, sa contrebasse, sa guimbarde, son kazoo, sa trompe PVC et ses ustensiles... Après, on a embrayé direct vers l'inconnu.
Passés quelques coups de cutter dans le tas et quelques raccommodages bien légitimes, cela donne un alerte conglomérat jouissif et
désinhibé de free rock-jazz-blues-electronica-
soundscapes-machinchose, toutes voiles dehors mais le compat dans la poche au cas où. On voit du pays sans trop savoir dans lequel on est, tant le trio a lâché toute bride stylistique.
The PIG Part
délivre une musique hybride et déviante que vient à peine baliser des textes récités, murmurés et ronchonnés sur un ton rauque et sépulcral par notre John. Cela sonne parfois comme les travaux de Daniel DENIS ou de Simon STEENSLAND, le sens de la déglingue bruitiste «zamla-esque» en plus. Faut-il préciser qu'on a largué toutes les amarres canterburyennes depuis longtemps ? Ces plages florissantes et agitées, désormais léguées à la postérité, sont davantage de nature à séduire les franges avides d'avant-gardisme progressif. Pas de doute, Pip PYLE et John GREAVES se sont trouvés un compagnon de voyage suffisamment déluré pour n'avoir pas été tentés de rebrousser chemin vers des sentiers déjà battus. Gageons que, dans leurs discographies respectives, ce PIG PART fait l'effet d'un OVNI, mais on ne leur en voudra pas de chercher d'autres soucoupes volantes à l'avenir.
S.F.

John GREAVES - Loco Solo :
Live in Tokyo (Locus Solus/Orkhêstra)
Il y a les artistes perfectionnistes
qui attendent des années avant de graver pour la postérité LA
version définitive de telle ou telle composition. Il y a ceux
qui, craignant l’éphémérité d’un type d’arrangement, préfèrent
mettre en évidence le processus évolutif inhérent à toute bonne
chanson, n’hésitant pas à la revisiter sous toutes les coutures
tant qu’elle dure. Mais sans doute la viabilité, la solidité
et la durabilité d’une chanson ne s’évaluent pas mieux que lorsqu’on
se retrouve avec pour seuls instruments sa voix et un piano,
sur scène, livré aux oreilles fauves de son public venu tâter
«du vrai». Là, il n’est plus question de tripatouiller tous
les boutons d’une table de mixage pour faire illusion... La
scène en solitaire, avec juste la colonne vertébrale de ses
chansons. Peter HAMMILL, à titre d’exemple, est passé expert
dans cet exercice. Dorénavant, nous avons la preuve numérique
que John GREAVES peut en faire autant. Lui que l’on a souvent
tendance à vouloir voir principalement dans le rôle d’ancien
bassiste d’HENRY COW ou de NATIONAL HEALTH est aussi l’auteur
d’un bon paquet de chansons à la redoutable beauté, limpide
ou obscure. Qu’elles soient formatées pop, qu’elles prennent
l’allure de poèmes surréalistes, qu’elles adoptent la sagesse
proverbiale ou se cachent derrière un cryptage palindromique,
qu’elles simulent la banalité pour mieux pointer le singulier,
qu’elles tentent un sourire amer ou qu’elles laissent échapper
la larme à l’oeil, les chansons de John ressemblent à son parcours
: polymorphes et kaléidoscopiques, évidentes et tordues.
Sur disque, on aura entendu
John sous moult formules. Il manquait celle en solo : la voici,
avec éclairages et ambiance de rigueur. Tous ses classiques
sont au programme, de Kew. Rhone. à The Song, sans oublier How
Beautiful You Are, Almost Perfect Lovers et l’inénarrable Rose
c’est la vie, livrées dans leur plus éblouissante nudité. Au
passage, on notera quelques raretés, comme The Mirage (échappé
du disque conçu avec David CUNNINGHAM), The Green Fuse ou encore
Pelagos, qui n’est autre qu’un poème d’Henri MICHAUX. Tous ces
titres restent encore à graver sur un prochain album studio
de John. D’autres, comme Turning Pages et One Day my Feet Will
Reach The Ground, sont apparus récemment sur The Caretaker,
mais étaient inédits à l’époque du concert qui fait l’objet
de ce CD, enregistré à Tokyo en 1998. Quelle idée d’avoir été
chercher si loin, dans le temps comme dans l’espace ! Ce n’est
pourtant pas un bootleg, même si l’objet est sorti sans crier
gare sous le manteau le plus opaque. C’est cependant une pièce
à convoiter pour tous les amateurs du plus parisien des chanteurs
gallois.
Stéphane Fougère

John GREAVES / Sophia DOMANCICH /
Vincent COURTOIS –
The Trouble with Happiness
(Le Chant du monde
/ Harmonia Mundi)
En bon caméléon qui se
respecte, John GREAVES livre un album aux antipodes de son précédent. Aux
«roxsongs» du Caretaker succèdent les «jazzsongs» de The Trouble with
Happiness. «Jazzsongs», ce n’est pas un style, ce n’est pas non plus un
florilège de «classiques» du jazz (John GREAVES a déjà donné dans ce genre
d’exercice), l’expression est plutôt à prendre comme une indication du type
d’arrangements dont ont bénéficié les chansons de ce trio acoustique, assez
proche en vérité de l’orientation de l’album Songs.
C’est donc bien du
répertoire de John dont il est toujours question, autrement dit d’une série de
textes et de compositions par nature revêches aux formatages. Ici cantonné au
simple rôle de chanteur, John GREAVES s’est choisi des complices de haut
puisqu’il est accompagné cette fois par deux personnalités des plus marquantes
actuellement du jazz en France, à savoir Sophia DOMANCICH et Vincent COURTOIS.
Autant dire qu’il a fait mouche, car les deux musiciens n’ont pas leur pareil
pour habiller ces chansons avec le goût, le tact et l’audace qui leur
conviennent.
La pianiste et le
violoncelliste ont su s’immiscer dans l’univers de GREAVES sans rien perdre de
leur caractère propre et ont su redonner un nouvel élan et d’inattendus volumes
à ces litanies hallucinées que John traîne avec lui depuis parfois quelques
lustres. Car une fois encore, sur les onze morceaux que contient ce disque,
sept ont déjà été enregistrés sur de précédents opus de John, dont certains
sous d’autres titres. Mais on aurait bien tort de s’agacer de ce recyclage
puisque les compositions les plus illustres de John GREAVES doivent précisément
leur longévité et leur valeur à leur aptitude à renaître sans cesse sous des
dehors imprévisibles. Parmi celles dont la métamorphose
atteint ici des sommets, citons In the Real World, How Beautiful You Are,
Deck of the Moon, ou encore The World Tonight. D’autres, même si elles se
démarquent moins des versions qu’on leur connaissait, sont présentées sous une
forme que l’on veut croire la plus aboutie à ce jour (All Summer Long (=
The Song), The Price we pay). Les nouvelles compositions, dans le même
esprit, sont appelées à devenir de futurs classiques. Notons aussi la présence
d’un texte en francais (le second à ce jour dans le répertoire de John), Saturne,
emprunté à Georges BRASSENS !
Les cordes de COURTOIS et
les touches de DOMANCICH trouvent toujours, dans un coin ou un autre des
compositions de John, des interstices dans lesquels ils s’engouffrent pour en
redessiner les contours, mais aussi en scruter l’essence. La poésie de John
GREAVES, originairement vêtue de solennité feutrée et malicieuse, se retrouve
parée de grincements et de remous variés qui en démultiplient la force de
projection émotionnelle. The Trouble with Happiness... toute l’ambiguité
du titre définit assez bien la nature des paysages – escarpés juste ce qu’il
faut – que le trio nous donne à contempler. Précisons à titre d’exemple que A
Lucky Day n’est autre qu’une nouvelle version de la chanson Back where
we began, qui figurait sur le premier album de Sophia DOMANCICH intitulé...
Funerals !Joie meurtrie, douleur souriante, les chansons de John
GREAVES, même enclines au dépouillement, continuent à s’épanouir dans
d’aventureuses et suaves ambiguités.
Stéphane Fougère

AUTRES REFERENCES
John GREAVES : Songs
(1995, Resurgence)
Peter BLEGVAD & John GREAVES
: Dr. Huelsenbecks Mentale Heilmethode
(Rough Trade)
Peter BLEGVAD & John GREAVES
: Unearthed (1996,
Sub Rosa)
John GREAVES & David CUNNINGHAM
: Greaves, Cunningham (1991, Eva - rééd. 1996, Piano)

QUELQUES PARTICIPATIONS
HENRY COW : Legend,
Unrest, In praise of Learning, Concerts
SLAPP HAPPY : Desperate
Straights
Robert WYATT : Ruth
is Stranger than Richard
NATIONAL HEALTH : Of
Queues and Cures
SOFT HEAP : A
Veritable Centaur
Peter BLEGVAD : The
Naked Shakespeare, Knights Like This, Downtime, Juste Woke
Up, Hangman’s Hill
Michael MANTLER : Live,
The School of Understanding
David THOMAS : The
Pedestrians
THE FLYING LIZARDS : Top Ten
Michael NYMAN : The
Kiss & Other Movements
Benoît BLUE BOY : Parlez-vous français ?
Sophia DOMANCICH : Funerals
David CUNNINGHAM & Peter GORDON
: The Yellow Box
Pip PYLE : Seven
Year Itch
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