KING CRIMSON -
The Night Watch / Live at Amsterdam Concertgebouw / November
23rd 1973 (Discipline Global
Mobile / MSI)
Hum... Il est à
craindre que l'édition officielle de ce concert mythique
de KING CRIMSON fasse un peu figure de pétard mouillé
à retardement pour les fans comme pour les sympathisants.
Primo, parce qu'un
coffret de quatre CD live, The
Great Deceiver, avait déjà,
en 1992, offert un panorama bien plus généreux de
ce que le commando du Roi Pourpre de la deuxième génération
pouvait faire sur scène. Du fait de la pratique coutumière
de l'improvisation toujours entretenue par "CRIMSO" à
chacun de ses concerts, le coffret en question comprenait quantité
de pièces inédites à couper le souffle qui
justifiaient amplement l'exploitation commerciale des archives du
groupe (d'autant qu'elle est menée par Robert FRIPP lui-même).
Deuxio, parce que
les impros jouées à ce concert du 23 novembre
1973 à Amsterdam avaient déjà été
introduites dans l'album Starless
& Bible Black, paru en
1974, de même que les versions des morceaux Fracture et
The Night Watch (en partie).
Tertio, parce que,
depuis le temps que le marché du disque pirate existe, les
parties de ce concert qui n'avaient pas été retenues
pour Starless & Bible
Black ont été
publiées maintes et maintes fois en bootleg, parfois avec
une qualité sonore excellente puisque le concert en question
a été diffusé à la radio. Par conséquent,
tous les fans le connaissent déjà depuis belle lurette !
(Ne dites pas non, ou vous tomberiez en disgrâce !) Ajoutez
à cela que :
a) Ce concert paraît
maintenant sur un double CD mais ne dure que 82 minutes. A
3 ou 4 minutes près, il pouvait tenir sur un CD simple.
Or, malgré la volonté du label de FRIPP, DGM, de vendre
ce double CD au prix d'un simple, certaines de nos grandes surfaces
françaises le vendent à plus de 200 balles !
(Est-ce à cause de la partie CD-Rom ajoutée au second
CD ? A d'autres...)
b) Une note dans
le livret laisse entendre que le concert n'est pas complet. KING
CRIMSON avait en effet pour habitude à cette époque
de démarrer ses concerts en faisant un peu d'impro et en
jouant dans la foulée un de ses morceaux d'anthologie, Lark's Tongues in Aspic - part I.
Apparemment, "on"
a oublié d'enregistrer ce chef-d'oeuvre..
c) Le dessin de la
pochette est plutôt inattendu, voire discutable.
D'aucun se demandera
alors pourquoi ce concert de novembre 1973 n'a pas jadis été
retenu pour The Great Deceiver ?
D'autant que ce coffret,
censé retracer les périples scéniques de KING
CRIMSON durant les années 1973-1974, avait surtout laissé
la part belle aux concerts américains de juin 1974 et très
peu de place aux concerts européens de fin 1973 ! La
réponse, selon l'avocat de la Défense, est contenue
dans le deuxio. La parution de l'intégralité de ce
concert dans The Great Deceiver
était impossible du
fait que le label EG Records détenait encore les droits des
morceaux de ce concert publiés dans Starless & Bible Black à l'époque où le coffret est sorti.
Le conflit opposant FRIPP à son ancien label ayant enfin
été résolu (quoique...), la bande du concert
peut voir le jour... Mettons donc un bémol à nos grognements
et rallions-nous de bon coeur au proverbe "mieux vaut tard
que jamais".
Et puis, c'est vrai
qu'il fut grandiose, ce concert ! La suite de vingt minutes
que constitue l'enchaînement de The
Fright Watch (seule impro
"officiellement" inédite), The Talking Drum et
Lark's Tongues in Aspic -
part 2 représente
la quintessence de l'univers musical de KING CRIMSON, un sommet
atteint lors d'un moment privilégié, magique, qui,
lorsqu'il a été vécu en direct (ou par procuration,
grâce au CD), entraîne l'auditeur dans un état
de conscience nouveau, l'obligeant à devenir plus exigeant,
à faire des choix impériaux... En rappel, cette version
incandescente, hallucinée de 21st Century
Schizoïd Man parachève
sans faille aucune cette ascension vers le sublime inouï...
Enfin, qu'ajouter
sur ce Trio qui n'ait déjà été
dit (cf. la note de David CROSS) ? CRIMSO s'étant le
plus souvent ordonné maître des cyclones métalliques
et des brises dissonnantes, on peine encore à croire qu'il
ait pu accéder à une telle profondeur de sérénité
douce-amère lors de cette impro bénie. Bill BRUFORD
n'aura jamais trouvé meilleur instant pour nous rappeler,
en toute humilité, que, parfois, la meilleure façon
de "se la donner", c'est encore de ne rien faire...
Pour ceux qui souhaiteraient
découvrir le Roi Pourpre à son apogée sur scène,
ce Night Watch est quand même bien moins onéreux
que le coffret paru il y a cinq ans. Oubliez aussi les pirates,
la qualité sonore est ici bien meilleure. Quant aux fans,
au lieu de se prendre la tête à lire mes élucubrations,
je gage qu'ils se sont sûrement déjà précipités
sur cet objet. Ils ont eu raison, j'ai fait comme eux !
(S.F.)
*****
PROJEKT TWO – Space
Groove (DGM / MSI)
A l'orée de
l'anniversaire de ses trente ans (ce sera en janvier 1999), KING
CRIMSON ne semble pas près de refaire surface tant il est
plongé dans un sommeil léthargique particulièrement
coriace. Ce faisant, il en profite pour se livrer à des expériences
de fractalisation psycho-physiologique et de voyage astral. C'est
tout à fait dans ses cordes puisqu'il est constitué
d'un double trio. Mais la scission n'est pas aussi évidente
et aussi harmonieusement répartie que l'on pourrait le croire !
Il y a d'un côté Robert FRIPP, Bill BRUFORD, Trey GUNN
et Tony LEVIN ; et la "petite unité intelligente"
qu'ils forment répond au nom de PROJEKT ONE, qui ne s'est
pas encore commis sur disque. De l'autre côté, on retrouve
les mêmes FRIPP et GUNN en compagnie d'Adrian BELEW, pour
PROJEKT TWO. (Cherchez bien, il y en a un qui manque à l'appel…)
L'une comme l'autre de ces unités font en quelque sorte figure
de laboratoires de recherche testant de nouveaux territoires sonores
pour les éventuelles prochaines escapades du Roi pourpre-cramoisi,
ce dernier ne pouvant trop se déplacer du piédestal
sur lequel l'ont collé les journalistes et fans de tout poil
et de toutes les époques. Les conditions de vie actuelles
sont très pénibles pour un dinosaure soucieux de préserver
un minimum de forme ! La première expédition
de recherche a donc eu lieu, et c'est PROJEKT TWO qui s'y est collé.
Le test s'est déroulé sur trois jours, en novembre
1997. Allez savoir si c'est dû à un enthousiasme excessif
inhérent à la nouveauté de la chose, mais le
trio BELEW-FRIPP-GUNN nous livre son compte-rendu sur un double
CD ! C'est bien entendu de l'improvisation totale, mais sans
rapport flagrant avec le sublime THRaKaTTaK paru il y a deux ans. Dans ce dernier, KING
CRIMSON évoluait librement mais dans un cadre précis ;
PROJEKT TWO, pour sa part, a simplement appuyé sur le bouton
"start" de sa navette et s'est projeté au hasard
dans le cosmos, sans prêter attention aux météorites
ou aux trous noirs. A donf, quoi !
Le titre de ce double
album, Space Groove, rend assez bien compte de ce qui est donné
à écouter. Robert FRIPP jongle entre soundscapes et
braises guitaristiques. Trey GUNN explore toutes les possibilités
de la "Touch-Warr guitar" et Adrian BELEW s'amuse avec
son nouveau jouet, le "V-Drum Kit". Je ne sais pas exactement
à quoi ça ressemble, mais ça donne l'effet
d'une "batterie-Bontempi" sèche et mécanique
particulièrement désagréable. Ça devient
plus intéressant dès lors que ça génère
des sonorités de percussions. Ben alors quoi, Adrian, y a
donc pas assez de deux batteurs chez K.C. ? Sinon, les trois
compères ne cessent, comme dans THRaKaTTaK, de
submerger nos oreilles trop rationnelles de sonorités fantômes
de piano, xylophone, orgue, flûte, cloches, sitar, etc., et
si l'on se laisse aller, on apprécie volontiers les paysages
spatiaux qui s'offrent à nous derrière le hublot.
Mais en dépit des boucles innombrables qu'elle effectue,
l'expédition souffre parfois de linéarité.
Il faut croire que l'altitude, comme le fond des mers, engendre
quelque somnolence chez les non-habitués.
Une fois le voyage
terminé, une sensation d'inachevé plane insidieusement…
Il ne vaut mieux pas que Sa Majesté CRIMSO se réveille
maintenant, elle pourrait avoir la gueule de bois.
(S.F.)
*****
KING CRIMSON
– Absent Lovers – Live in Montreal 1984 (DGM / MSI)
Le KING CRIMSON des
80’s n’est manifestement pas celui dont on tient à se rappeler
dans le milieu des progsters. Rendez-vous compte, il est passé
à la télé, a fait des clips, et il paraît
même que les minettes dansaient sur Sleepless en
boîte… Quelle honte ! (Hypocrites, va !)
D’accord, ce KING
CRIMSON-là avait effectivement abandonné les fresques
épiques et les escapades improvisées au profit d’une
orientation plus pop, une pop qui se chante et qui se danse. Mais
la perspective du quartet FRIPP-BELEW-BRUFORD-LEVIN s’arrêtait-elle
bien là ?
Souvenez-vous de
la version vinyle de Three
of a Perfect Pair :
il y avait une " left side ", pop et accessible,
et une " right side ", à dominante instrumentale
et plus complexe, voire extra-terrestre. Il s’agissait de montrer
que KING CRIMSON avait deux facettes, mais mystérieusement
reliées par un troisième élément… Bon
sang, mais c’est bien sûr : l’élément schizoïde,
celui-là même qui vient perturber et transcender les
représentations binaires trop désespérément
conflictuelles ! D’où le titre " Trois d’une
paire parfaite ".
KING CRIMSON a toujours
joué sur deux tableaux, mais avec ce souci d’intégrer
son propos au contexte musical d’une époque et d’éveiller
celle-ci à la probabilité d’un ailleurs, d’un autrement
ou d’un toujours plus. Absent
Lovers s’adresse à
ceux qui souhaiteraient sublimer leur jugement trop étroit
sur l’avatar " cramoisi " des années 80.
Ce double CD contient en effet l’intégralité du dernier
concert donné par le groupe en 1984 et présente les
plus beaux fleurons de son répertoire de l’époque
(manquent quand même des perles comme The Sheltering Sky)
dans des versions surdynamisées, hyper-énergisées
et par conséquent plus convaincantes que les versions studio,
le tout avec un confort d’écoute infaillible. Plusieurs morceaux
apparaissent ainsi sous un jour sensiblement différent, tel
Indiscipline, Man With an
Open Heart, Elephant Talk, Waiting Man, etc. Et pour les nostalgiques, il y a aussi Red
et Lark’s Tongues in Aspic
- Part Two, uniques rescapés
du bon vieux temps.
Très franchement,
si l’on a pu croire que le Roi avait concédé une part
de son intégrité aux exigences des promoteurs de " muzak ",
on se rétracte dès le début de ce concert,
à l’écoute de cette suite où s’enchaînent
sans broncher Entry of the
Crims (tonnerre, un inédit !),
Lark’s Tongues in Aspic -
Part Three et Thela Hun Ginjeet. Ouch ! Y en a qu’ont pas dû comprendre…
S’il faut garder
un bon souvenir du KING CRIMSON des 80’s, c’est indéniablement
ici qu’on le trouvera ! Ajoutons également que DGM a
réédité la vidéo Live in Japan (1984)
et en a publié une autre, " officiellement inédite ",
Live in Frejus (1982). Toutes deux valent également
le détour…
(T.B.)
*****
KING CRIMSON –
Cirkus (The Young Person’s Guide to KING CRIMSON Live) (DGM / Virgin)
Un disque de KING
CRIMSON distribué par Virgin ? On n’avait pas vu ça
depuis THRAK ! Que les accros se rendorment, il ne s’agit
pas d’un nouvel album. Pour cela, il va falloir être encore
un peu patient. (J’en vois un qui rigole, dans le fond !) Non,
Cirkus n’est qu’une compilation de plus, mais qui présente
l’originale particularité d’exposer le versant live de KING
CRIMSON, versant ô combien adoré par " ceux
qui savent "… Étant donné la pléthore
de publications " live " opérées
par FRIPP et son label DGM depuis quelque temps, il devenait indispensable
d’en proposer un condensé à l’usage du néophyte
qui ne connaîtrait que la face " studio "
du groupe (ce qui revient à dire, vous en conviendrez sans
problème, qu’il lui reste tout à apprendre…).
Voilà donc,
sous forme d’un double CD – en principe vendu au prix d’un
simple – un zapping ma fois plutôt intelligent sur les
différents avatars du Roi Cramoisi, de 1969 à nos
jours, c’est-à-dire en incluant les PROJEKCTS fractalisés
actuels, ce qui est une bonne chose. Cirkus contient donc des extraits des différents
CD ou coffrets live parus jusqu’à présent (The Great Deceiver, Epitaph, The Night
Watch, Absent Lovers), à
l’exception des pourtant indispensables B’BOOM et THRaKaTTaK. Il y a même des extraits de la vidéo Live in Japan 1995, mais sans les images !
Les fans sont toutefois
avertis que cette compil’ comprend aussi des versions inédites,
notamment plusieurs extraits d’un concert donné à
Mexico en 1996 et qui était censé être publié
en CD. Étant donné le nombre d’extraits inclus ici
(huit), on peut se demander si ça vaut encore le coup de
le sortir en intégralité !
Sinon, il n’y a rien
à redire quant au répertoire sélectionné ;
les classiques y figurent dans de splendides versions (bien sûr,
on peut toujours dire qu’il en manque…) et on redécouvre
même des morceaux que l’on avait failli oublier, tel Neurotica ou Ladies of the
Road. Le seul gros reproche
que l’on peut adresser à ce produit est l’absence quasi totale
de pièces improvisées, à l’exception de la
minuscule mais inédite Besançon. C’est d’autant plus navrant quand on sait
l’importance donnée à la pratique de l’improvisation
par KING CRIMSON sur scène. Mais il est vrai que la fonction
d’une compilation est d’être musicalement " accessible "…
Profusion d’extraits
oblige, FRIPP n’a pas pu s’empêcher de donner libre cours
à sa satanée manie de " l’abréviation " ;
certaines versions ne sont donc pas intégrales. En grand
illusionniste (" Great Deceiver ") qu’il est,
le FRIPPon s’est même amusé à faire des collages
anachroniques ou trompeurs. Une version 1996 de Lark’s Tongues in Aspic II suit ainsi une version 1973 de The Talking Drum ; ou encore, le Coda
de VROOOM (Marine 475)
a été enchaîné à une version de
VROOOM VROOOM. Drôle, n’est-il pas ? Comme
disait l’autre : " All the fun of the Cirkus ! "
(S.F.)
*****
KING CRIMSON : The ProjeKCts
– Box Set (DGM 9913)
Including :
PROJEKCT ONE – Live at the Jazz
Cafe PROJEKCT TWO – Live Groove PROJEKCT THREE – Masque
PROJEKCT FOUR – West Coast Live
Résumé des épisodes
précédents : la renaissance de KING CRIMSON en
1995 sous forme de double trio n’ayant pas bénéficié
d’une totale liberté de manœuvre, il a été
décidé en haut lieu que l’entité royale cramoisie
se " fractaliserait " en petites unités
indépendantes et intelligentes (comme au bon vieux temps
du punk, n’est-ce-pas, Mr FRIPP ?), de manière à
explorer de nouveaux panoramas sonores. Il a ainsi été
convenu que ces unités porteraient le nom " ProjeKCts "
(encore des OGM ?). Il y a deux ans, le premier à s’être
lancé dans le grand bain fut PROJEKCT TWO (cf. Traverses
no 2),
qui fit état de ses premières expériences dans
un double CD. Space Groove (c’est son titre) ayant généré plus
de questions que de réponses, les amateurs attendaient les
" comptes rendus " des trois autres ProjeKCts,
dont on savait qu’ils s’étaient déjà produits
sur scène. L’indignation et la colère prirent le relais
de l’impatience lorsqu’on apprit que les disques de chaque ProjeKCt
n’étaient disponibles que par la coûteuse voie de l’importation
japonaise… Certains se sont laissés tenter, au grand dam
de leur portefeuille. Ils ont eu tort : aujourd’hui, après
maints sursis, ces quatre disques sont disponibles sur le marché
européen sous forme d’un coffret qui ne manque pas d’allure.
Deux quartets, deux trios :
quatre ProjeKCts, quatre propositions d’avenir pour KING CRIMSON.
La perspective de ces quatre unités fractales pouvant être
définie brièvement par les expressions " carte
blanche " ou " quartier libre ", il
serait malvenu de s’attendre à écouter du déjà-entendu.
Tant pis pour ceux qui en sont restés à Lizard, il n’est pas dans
la mentalité du Roi cramoisi d’alimenter son instinct de
créativité à grands coups de chopes nostalgiques.
Autant le dire, le contenu musical de ce coffret a tout, à
priori, de la " Grande Inconnue " et risque
fort d’indisposer l’auditeur moyen, dont la nature prudente l’encourage
toujours à chercher les balises de références
musicales sécuritaires avant d’entreprendre son expédition
auditive. La seule que l’on puisse à la rigueur lui recommander
ici est l’album THRaKaTTaK, ce qui ne risque pas de le rassurer forcément…
Vaille que vaille : avec les ProjeKCts comme avec le disque
susnommé, nous sommes dans le domaine de l’improvisation
live totale et surtout en territoire très inédit.
Il y a certes des réminiscences " thrakattakiennes "
dans ces quatre CD, mais la couleur globale est plus teintée
de climats stratosphériques insidieux et ambigus que des
humeurs belliqueuses qui formaient le leitmotiv d’un VROOOM ou d’un THRAK. Moins d’agressivité,
plus de menace sourde, tel est l’univers général des
ProjeKCts, ce qui n’exclut ni les coups de sang ni les contemplations
mystiques.
Les enregistrements les plus anciens
de ce coffret sont ceux de PROJEKCT ONE, dont l’activité
scénique a été circonscrite entre le 1er et le 4 décembre
1997. Sans vouloir imposer le respect de l’ordre chronologique et
numérique, il y a tout lieu de conseiller à l’auditeur
un peu effarouché par l’orientation futuriste des ProjeKCts
de commencer son parcours par le Live at
the Jazz Cafe du PROJEKCT ONE (Tony LEVIN,
Trey GUNN, Bill BRUFORD, Robert FRIPP). En effet, la musique de
ce dernier semble prolonger l’esprit des impros de la période
72-74. Cette réminiscence paradoxale est très probablement
due au fait que Bill BRUFORD ne participe pas au prochain album
du Roi. On l’a appris avec le Space Groove du PROJEKCT TWO : la nouvelle norme rythmique à
la Cour cramoisie impose l’usage des V-Drums, plus high-tech, de
même que la simple guitare basse s’efface devant le Stick
(Tony LEVIN) et la Touch " Warr " Guitar (Trey
GUNN). PROJEKCT ONE est donc le seul à proposer une palette
rythmique combinant la panoplie " electronica "
avec la panoplie " old-fashioned " et, à
ce titre, devrait permettre une intégration plus graduelle
dans le monde projeKCtal qui, on l’aura deviné, fait cause
commune avec la technologie instrumentale de pointe. Les horizons
visionnaires des soundscapes frippiens et les reliefs anguleux ou
sinueux du Stick et de la Warr Guitar envahis par des lignes rythmiques
et percussives grouillantes, vindicatives et frénétiques :
PROJEKCT ONE est le trait d’union qui manquait entre l’époque
mythique de KING CRIMSON et l’avenir que ses musiciens tentent de
lui " projeKCter ". Bill BRUFORD y est excellent ;
aussi, profitez-en bien, car la voie ouverte par PROJEKCT ONE est
d’ores et déjà une " rue barrée ".
Dans la course à la surprise
que se font les ProjeKCts, PROJEKCT TWO (Adrian BELEW, Trey GUNN
et Robert FRIPP) ne partait pas gagnant, du fait qu’on connaissait
déjà Space Groove, qui, il faut bien l’avouer, laissait un peu sur sa faim
du fait de quelques longueurs et facilités. Eh bien, il faut
croire que le contexte live sied davantage que le contexte studio
au groove transonirique et cyberspatial de PROJEKCT TWO ! Sa
maturité est en effet effective sur ce Live
Groove, et Adrian BELEW affiche de surcroît
une belle maîtrise des V-Drums. Les mauvaises langues diront
que cette réussite est la moindre des choses compte tenu
que PROJEKCT TWO a donné beaucoup plus de concerts que ses
petits frères (32 dates contre une quinzaine pour PROJEKCT
FOUR et 4 pour PROJEKCT ONE et PROJEKCT THREE). Il n’y a pas de
miracles… Cela dit, je ne serais pas surpris que des pièces
comme X-Chayn-Jiz, Heavy ConstruKCtion (qui porte bien son titre !) ou The
Deception of the Thrush soient réquisitionnées
pour le prochain album de KING CRIMSON. Un clin d’œil lui est du
reste adressé avec une version " dance "
de 21st Century Schizoid Man en
guise de rappel. Un conseil : évitez de prendre des
photos au flash de Robert FRIPP lors d’un prochain concert. Vous
comprendrez pourquoi en écoutant la fin du disque…
Le troisième ProjeKCt à
s’être illustré sur scène est PROJEKCT FOUR
(c’est la logique frippienne…) et avec lui, on monte d’un (sérieux)
cran dans l’expérimentation. Prenez PROJEKCT ONE, remplacez
Bill BRUFORD par Pat MASTELOTTO et donnez à ce dernier des
V-Drums, vous aurez une idée de la démarche de PROJEKCT
FOUR. A bien des égards, il constitue la jonction et la synthèse
entre PROJEKCT ONE et PROJEKCT TWO (avec lequel il a un répertoire
en partie commun ; cf. The Deception
of the Thrush), à ceci près
qu’il a su développer en plus un paysage instrumental qui
lui est propre, inattendu mais envoûtant. West
Coast Live décontenancera celui
qui pensait que tout avait été dit avec les deux premiers
ProjeKCts. En fait, avec PROJEKCT FOUR, c’est une autre dimension
qui prend forme, et il est clair qu’on ne peut en appréhender
tous les contours à une première écoute. Son
hermétisme tout relatif s’estompe toutefois dès qu’on
se laisse prendre dans les spirales du stick, de la Touch Guitar
et des soundscapes et qu’on s’accommode des pulsations électroniques
de MASTELOTTO, qui développe des sons encore différents
de BELEW (et plus variés). On a même droit – pincez-vous ! –
à quelque touche d’humour au début de Ghost-2, quand FRIPP " transforme "
sa guitare en basse bien rauque, au grand amusement de Tony LEVIN,
ce qui déclenche l’hilarité dans la salle. De par
l’ampleur des territoires qu’il défriche, PROJEKCT FOUR est
appelé à jouer un grand rôle dans le renouvellement
de KING CRIMSON.
On aurait très bien pu
en rester là, mais le PROJEKCT THREE (Robert FRIPP, Trey
GUNN et Pat MASTELOTTO) s’est finalement manifesté en mars
1999 à Texas. Le Vénérable de la Cour accompagné
de ses deux plus récents féaux sujets : voilà
qui aurait pu tourner au cours didactique. Ce n’est nullement le
cas, et on réalise, avec l’album Masque, que Trey GUNN et Pat MASTELOTTO ne déméritent
aucunement face à leurs aînés Tony LEVIN et
Bill BRUFORD. Mais sans doute le fait de jouer avec eux dans la
formule en double trio de KING CRIMSON les a quelque peu intimidés.
Dans le cadre des ProjeKCts, ils donnent enfin leur pleine mesure,
et a fortiori dans le PROJEKCT THREE. Étrange album en vérité
que ce Masque,
titre de la mystérieuse peinture de PJ CROOK :
les plages du CD ne portent pas de titres, si ce n’est… Masque, à croire qu’il
s’agit d’improvisations conceptuelles ! C’est en tout cas l’album
le plus déconcertant du coffret et qui est loin de livrer
tous ses secrets et ses richesses même après plusieurs
écoutes. L’univers sonore sculpté ici renvoie certes
par endroits aux climats de THRaKaTTaK comme à ceux de The Sheltering
Sky, mais dans l’ensemble, les amarres
référentielles ont plutôt été
larguées ! De plus, Pat MASTELOTTO a effectué
un titanesque et méticuleux travail de studio en découpant,
en déplaçant et en recollant diverses séquences,
et en manipulant les pistes individuelles de chaque instrument :
telle ligne de guitare se retrouve ainsi avec telle ligne de percussions
jouée la veille ou le lendemain, etc. Bref, ce qui est donné
à écouter sur disque diffère radicalement de
ce que certains " happy few " ont pu entendre
en concert. La création s’est donc effectuée à
deux niveaux distincts. (De telles manipulations ont également
été faites sur l’album de PROJEKCT FOUR, mais dans
une moindre mesure.) Si KING CRIMSON choisit d’explorer la brèche
ouverte par PROJEKCT THREE, nul doute qu’il sera méconnaissable !
A l’arrivée, il est indéniable
que les ProjeKCts s’acquittent avec brio de la mission pour laquelle
ils ont été créés et ce, au-delà
des espérances. Reste à s’accorder du temps pour se
familiariser avec les quatre opus de ce coffret… tout en sachant
que le prochain album du Roi cramoisi risque d’arriver bientôt !
Il ne faut pas perdre de vue que tous ces fractals crimsoniens ne
sont que des ponts jetés sur des rives que la colonie frippienne
se fera un plaisir d’explorer. En théorie, les ProjeKCts,
en tant que groupes, ne sont pas appelés à durer.
Cependant, à force de les écouter, on finit par s’attacher
à eux, au point de croire que KING CRIMSON ne sera peut-être
qu’un ProjeKCt de plus !
*****
DVD
KING CRIMSON - Deja VROOOM
Le DVD a beau constituer l'une
des dernières révolutions technologiques du XXe siècle,
dans le domaine des musiques nouvelles et progressives, il fait
encore office de produit coûteux à réaliser.
Aussi, on se demande comment une structure aussi indépendante
et marginale que DGM a pu en concevoir déjà un. Même
Peter GABRIEL, plus ancré dans le show-biz, n'a même
pas encore sorti le sien ! Robert FRIPP, toujours un déclic
d’avance…
KING CRIMSON étant un groupe
de légende pour tout amateur de musiques " risquées ",
il convient d’avertir de suite que Deja
VROOOM n’est pas une anthologie. On n’y
trouve donc pas d’extraits de concerts de 1969 ou de 1974 (y en
a-t-il seulement d’assez bonne qualité ?). Deja VROOOM est surtout axé
sur la formule de KC en double-trio, et reprend principalement le
concert filmé et enregistré en 1995 au Nakano Sun
Plaza de Tokyo, déjà paru en vidéo. Parlons
peu mais parlons pro (ah ha !) : l’image et le son sont
plus que corrects ; subtilités de mixage indéniables,
finesse de la granulation, multizone, son Dolby Digital AC-3 impeccable,
et tout le toutim… Seule ombre : c’est un DVD double face !
Qu’importe, l’interactivité présente maints surprises,
et ceux qui aiment les bonus (le DVD, c’est fait pour ça,
non ?) seront servis. Signalons d’abord, pour le concert proprement
dit, la possibilité, sur quelques morceaux, de choisir son
angle de vue : si on ne veut pas voir la tronche de FRIPP (toujours
dans le noir !), on peut mettre celle d’Adrian BELEW, par exemple.
Mais à coup sûr, le bonus qui amusera tout le monde,
c’est celui qui permet à chacun de constituer sa propre version
de 21st Century Schizoid Man en
piochant parmi les enregistrements et les musiciens de 1969, de
1971, de 1974 et de 1996. On a compté : 64 versions
sont possibles ! Sinon, nous avons droit au réquisitoire
de FRIPP contre son ancienne maison de disques EG, à l’histoire
de KC " Frame by Frame " ou encore à
des films vidéo amateurs de Tony LEVIN complètement
stupides, mais qui font agréablement sourire. Enfin, il y
a un " ghost track " planqué quelque
part… Qui dit mieux ?
(S.F.)
*****
KING CRIMSON
- Heavy ConstruKction
(DGM)
Comme si KING CRIMSON ne nous avait pas assez étouffé de parutions de CD en l'an 2000 (v.
Traverses
n° 7), le voilà qui récidive avec rien moins qu'un coffret de 3 CD live reflétant les meilleurs moments de sa tournée européenne de mai et juin derniers (et le concert de Paris y est représenté). Hormis trois ou quatre improvisations somptueuses, les deux premiers CD de
Heavy ConstruKction
exposent le répertoire classique choisi par KING CRIMSON pour cette tournée. On y retrouve l'intégralité de
The ConstruKction of Light
(excepté le bonus de PROJEKCT X), en général dans des versions proches des originales, mais nettement transcendées.
Quoi qu'on ait pensé de la dernière production studio du Roi cramoisi, il faut bien reconnaître que les interprétations live apportent un «plus» indéniable.
Lark's Tongues in Aspic IV
s'avère moins poussif et plus dynamique, son «coda»
(I Have a Dream)
gagne en cohésion en étant écourté,
FraKctured
est époustouflant de technicité, et même
Oyster Soup
est plus digeste ! Les autres temps forts sont les revisites des pièces de l'album
THRAK
, la version acoustique de
Three of a Perfect Pair
et la reprise du
Heroes
de BOWIE. Mais naturellement, ce qui convaincra les plus réfractaires aux compositions actuelles du Roi de se procurer ce
Heavy ConstruKction
, ce sont les improvisations. On ne s'étonnera pas que celles-ci empruntent aux idées (de riffs, de trames rythmiques, de climats...) formulées par les
ProjeKcts
.
Munchen
est ainsi une variante du «semblant-zeuhl»
Seizure
de PROJEKCT 4 sur lequel se greffe le riff assassin du
Masque.9
de PROJEKCT 3 qui a été utilisé pour
Into The Frying Pan
. De même,
Bonn
et
Offenbach
démarrent sur le coda ambiant de
Heaven & Earth
(PROJEKCT X) pour après évoluer différemment chacune.
Enfin, quel bonheur de retrouver
The Deception of the Trush
, joué ici par la formule PROJEKCT 3 ! Cette pièce (qui emprunte ses mots au poète T.S. ELIOT) compte parmi les plus belles créées par «CRIMSO» ces derniers temps (à quand une version définitive en studio ?) et les deux versions incluses dans
Heavy ConstruKction
révèlent ses éblouissantes facultés mutantes. KING CRIMSON n'a donc pas négligé la frange de son public plus réceptive à ses explorations en terrain mouvant puisque le troisième CD est un assemblage/montage de différentes impros conçu par Pat MASTELOTTO et Bill MUNYON (un technicien) un peu à la manière du disque de PROJEKCT 3.
KING CRIMSON s'offre là sous ses meilleurs jours, et nul doute que certains se réconcilieront sans peine avec lui à l'écoute de ce volet de
Heavy ConstruKction
. Dans ce qui est présenté comme «une suite cohérente tirée d'une série d'événements incohérents», Sa Seigneurie antédiluvienne, propulsée par son alter ego PROJEKCT X, livre un heavy-free-rock aux accents électronica (les V-Drums de MASTELOTTO) dans lequel les guitares se transforment en maîtres illusionnistes de l'anamorphose sonique, crachent de la lave saignante ou ébauchent des lignes d'horizons nébuleuses constamment fuyantes. Dire que l'on est en territoire strictement inédit serait un peu exagéré puisque, comme on l'a dit, les impros de ce coffret sont, à des degrés divers, des variantes des «paysages» explorés par les précédents
ProjeKcts
. Cela tend à corroborer l'idée qu'elles émanent de «works in progress» et qu'elles en sont elles-mêmes pour KING CRIMSON.
Cela dit, MASTELOTTO et MUNYON ont apparemment tenu à les présenter comme des pièces abouties puisqu'ils ont dans la plupart des cas eu recours à différentes prises pour concevoir les «versions» qui sont présentées ici (
cccSeizurecc
est par exemple un montage de six enregistrements !). En tout cas, on ne pourra pas dire que
Heavy ConstruKction
ne dresse pas un panorama complet de la tournée européenne 2000 de KING CRIMSON : on y a même reproduit les incidents techniques dus à d'inavouables prises de photos au flash (sacrilège suprême à la Cour du Roi cramoisi, comme on sait) ! De plus, l'image a été jointe au son, le CD 2 contenant un lien CD-
Rom
qui permet de lire 45 min de vidéo live sur Internet (mot de passe : rome). Essayez donc de trouver un «bootleg» qui en propose autant !
S.F.
*****
KING CRIMSON -
VROOOM VROOOM
(DGM)
Dans le réglement intérieur de son Collector's Club, destiné à pourvoir uniquement les heureux souscripteurs d'archives de KING CRIMSON à raison d'un CD tous les 2 mois, Robert FRIPP a stipulé que certains CD pourraient, en raison de leur qualité sonore, être rendus disponibles pour un plus large public.
VROOOM VROOOM
est le premier double CD du genre, contenant deux concerts de la formation en double trio des années 1994-1997. Sur le premier CD, on retrouve le concert de Mexico en 1996 qui, jusqu'à présent, n'était disponible que sur le site de DGM en téléchargement, moyennant quelques modifications dans la sélection du répertoire pour éviter les doublons avec l'autre CD (seuls
B'Boom
et
THRAK
sont proposés en 2 versions). En prime, on a droit à une petite impro inédite,
Biker Babe's of The Rio Grande
. Sur le second CD, on retrouve des extraits d'un concert à New-York City en 1995, dont l'intégralité avait fait l'objet des volumes 5 et 6 du Collector's Club. En bonus, on trouve une version
de
Free as a Bird
, interprétée par Adrian BELEW à ce même concert new-yorkais la veille de la sortie mondiale du premier volume d'archives posthumes des Fab'Four ; et une version live à Los Angeles en 95 de la ballade ambiant
Walking on Air
, qui n'était disponible auparavant que sur un CD single.
Ce
VROOM VROOOM
pourrait donc passer pour un best-of des tournées 95-96, ce qui, du point de vue de l'interprétation, est incontestable. On retiendra notamment les versions déjantées de
Sex Sleep Eat Drink Dream, Indiscipline, Thela Hun Ginjeet
et les revisitations inattendues de
Neurotica,
de la pièce pour percussions de Pierre FAVRE
Prism
(album
Singing Drums),
et du mythique
21st Century Schizoid Man,
joué enfin après 22 ans d'abstinence !
L'ennui, c'est que les performances scéniques du KING CRIMSON des années 1990 ont déjà été largement illustrées par
B'Boom - Live in Argentina
,
THRaKKaTTaK,
la vidéo
Live In Japan '95
et la compilation
Cirkus
, qui comprenait déjà de larges extraits du concert à Mexico ! Pourquoi autant de foin au sujet du «double trio» ? On lira dans le livret les propos ambivalents, pour ne pas dire ambigus, de Robert FRIPP à son sujet... De toutes les incarnations de KING CRIMSON, celle-ci fut sans doute la plus nostalgique dans le choix de son répertoire scénique. Mais sa lourdeur au moins logistique ne lui a guère permis d'aller très loin en terrains inédits (exception faite du CD
THRAKaTTaK,
qui est toutefois un montage de diverses impros). Ce n'est que lors de la «fraKctalisation» de cette formation à 6 musiciens en ces unités plus souples que furent les ProjeKcts que les épanchements défricheurs de KING CRIMSON se sont révélés. Reste à savoir si votre nostalgie du double trio est assez forte pour vous convaincre d'acheter un énième album très bon mais un poil redondant.
Site : http://www.disciplineglobalmobile.com
S.F
*****
KING CRIMSON – Level Five
(Discipline Global Mobile)
Quiconque s’est penché sur le cas
KING CRIMSON n’a pu rester indifférent. Et il en va de même pour sa
discographie. Tiraillé entre un lourd passé et ce désir constant de modernité,
le Roi Pourpre s’est quelque peu emmêlé les pinceaux au crépuscule du vingtième
siècle, avec son double trio qui, au final, s’est avéré plus nostalgique que
révolutionnaire. Maintenant qu’il a l’occasion véritable de jouer à l’homme schizoïde
du vingt-et-unième, KING CRIMSON se doit de relever la tête après leur piteux
dernier album studio, qui aura su séduire seulement les plus indulgeant et les
moins concernés. Comme leur lettre d’amour de 1994, VROOOM, qui se révèlera être nettement supérieur à l’album Thrak qu’il annoncait, Level Five risque peut-être de
reproduire le même schema ; beaucoup de belles promesses, de jolies
perspectives (à la manière des ProjeKcts)
pour, qui sait ?, un Nuovo Metal
(attendu pour cette année), qui sera en deça de toutes les espérances (comme ce
fût le cas avec The ConstruKction of
Light).
Car Level Five a de la gueule. Ce mini album de près de cinquante
minutes a un son énorme, et fait le plein de décibels. A croire qu’il s’agit là
du seul aspect qu’ils aient retenus de cette créature polymorphe pourtant
capable de plus de raffinement. Le titre éponyme commence comme Larks’ Tongues in Aspic IV, c’est à dire
assez mal, suivi d’un riff appuyé qui paraîtrait anondin s’il avait été joué
par KYUSS. Seulement, c’est KING CRIMSON. Plus loin on reconnaît la structure
hachée et décalée de Thrak... Oui,
une fois de plus, KING CRIMSON se lance dans une synthèse de son répertoire
qu’il réécrit sans cesse, comme pour affiner le trait et tenter d’enfin révéler
le visage qui se dissimule dans ce bloc de bois qu’il sculpte depuis toujours.
On sera soit fasciné par cette obstination a toujours se remettre au travail, à
la recherche de la forme parfaite, à l’instar d’un Alberto GIACOMETTI (à moins
qu’il s’agisse du désir impérieux de redonner du sens à une quête déjà
résolue ?), soit irrité par tant de redondances depuis maintenant près de
dix ans.
Dangerous Curves qui le précède, et Virtuous Circle qui le suit, sont les autres bonus de ce EP à
tirage strictement limité. Surfant sur la vague d’un long crescendo qui n’est
pas sans évoquer leurs meilleurs moments pour le premier, ou pour une longue
plage atmosphérique et délicate qui, bien sûr, s’emballe en bout de course,
ces deux titres sont les leçons à retenir pour le KING CRIMSON actuel. Il ne
reste plus qu’à espérer que Pat MASTELOTTO en tire les enseignements adéquats,
en évitant, comme il le fait si bien ici, de tomber dans des lourdeurs
excessives en martelant trop systématiquement sa caisse claire de manière plate
et métronomique. Le disque se conclut par, déjà, la deuxième version en concert
de The ConstruKction of Light
(d’autres suivront) et la quatrième pour The
Deception of The Thrush, soit les deux meilleurs titres issus de leurs derniers
enregistrements.
Si ce cinq titre est de haut
niveau, on aurait tout de même été en droit d’en attendre plus. D’autant que,
plus tôt dans l’année, KING CRIMSON a partagé l’affiche avec TOOL, et il s’est
dit que quelques interactions ont eu lieues durant leur brève tournée commune.
De quoi mettre l’eau à la bouche, et regretter l’absence de toute trace d’un
pareil événement. A moins que FRIPP, en fin stratège, ne réserve ça aux membres
select de son King Crimson Collector’s Club ? Wait and see...
D.S.
*****
KING CRIMSON – The Power to Believe (Sanctuary Records)
Il devait s’appeler «Nuovo Metal», puis on nous a annoncé
«EleKtriK», et c’est en fin de compte sous le titre The Power to Believe
que sort le nouvel album studio de KING CRIMSON. On ne sait pas si on y gagne au
change (c’est plutôt le genre de titre qui sied à un album de soundscapes
frippiens), mais cette valse des titres reflète bien l’aspect interchangeable
des ingrédients structurels, mélodiques et rythmiques qui caractérisent la
matière musicale de cette incarnation crimsonienne. Du reste, certaines
compositions présentées ici étaient déjà connues auparavant des aficionados sous
des titres différents. Il n’y a donc paradoxalement rien de bien nouveau dans ce
nouvel album, les trois quarts des morceaux ayant déjà été publiés, dans des
versions vaguement différentes, dans l’honnête EP live Level 5 (déjà
chroniqué dans nos pages) et dans le plus récent EP Happy With What You Have
to Be Happy With, ramassis inconsistant de bouts d’essai et de versions
éditées, acoustiques ou live qui faisait craindre le pire quant au futur album.
Sans grande surprise donc, The Power to Believe s’affiche comme la
synthèse des tendances exposées dans ces deux EP. On ne garantit pas toutefois
que les versions des morceaux soient définitives ; elles auront encore le temps
d’évoluer sur scène, et le prochain album live de KING CRIMSON (à parâitre d’ici
6 à 9 mois ?) se fera un plaisir de nous le confirmer...
La première moitié du disque est constituée de pièces
représentatives jusqu’au stéréotype de ce nuovo metal revendiqué par KING
CRIMSON. Elles s’inscrivent dans la stricte lignée de celles de l’album
précédent, The ConstruKction of Light, et ont été conçues comme des
pots-au-feu détonants dans lesquels on aurait mis des bouts de Lark’s Tongues
in Aspic IV, de ConstruKction of Light, de THRAK ou de
FraKctured. D’un morceau à l’autre, il n’y a guère que le dosage des
ingrédients qui change. Level 5 présente la même martialité rythmique, la
même tendance au «tout-noisy» avec surenchère de solis guitaristiques que
Lark’s IV, mais il est plus concis et, partant, plus efficace.
EleKtriK est le descendant de ConstruKction of Light, certes digne
mais redondant. Coincée entre ces deux blocs d’acide, l’indigente ballade
Eyes Wide Open semble être décalquée sur Two Hands (album
Beat), qui n’était déjà pas très crimsonienne. Jouée en 2001sous une
forme instrumentale répondant au titre de Response to Stimuli, la chanson
Facts of Life ne fait pas partie des meilleurs moments d’inspiration de
KING CRIMSON, en dépît d’un solo de guitare de la mort qui tue : ça fait du
bruit, pas forcément des étincelles. A ce stade, The Power to Believe
aurait pu s’intituler «The Re-ConstruKction of Light» ; ses compositions sont
plus abouties que celles de son prédécesseur, mais la soupe est la même, à la
seule différence que Pat MASTELOTTO, suite aux critiques concernant le
«tout-électronique» de son drumkit, s’est remis à la batterie acoustique.
Puis la seconde moitié de l’album (après Facts of Life)
semble tirer davantage parti de la démarche et des acquis des ProjeKcts, avec
ces pièces aux climats éthérés ou troublants dans lesquelles malaise et sérénité
jouent à cache-cache en portant le masque de l’autre. La part belle est faite
aux solis lancinants, aux suaves soundscapes de FRIPP, aux aliens sonores, aux
haïkus récités par des voix vocodées, aux rythmiques sourdes, et même aux
dialogues de percussions d’influence balinaise, autant d’éléments qui rendent le
nuovo metal crimsonien moins unidimensionnel et plus aventureux.
Les parties II et III de The Power to
Believe sont des déclinaisons respectives de Virtuous Circle et de
Deception of the Thrush, deux pièces maîtresses des concerts de 2001, et
Dangerous Curves, sorte de cousin urbain et industriel de Talking
Drum, grise facilement les esprits avec son thème minimaliste et répétitif
qui fait monter une indicible tension. Au milieu de tout cela se fait entendre
un sympathique trublion typiquement belew-esque, Happy With What You Have to
Be Happy With (conçu à partir du thème Heavy ConstruKction), qui est
encore, de par l’humour dont son texte fait preuve, la plus réussie des chansons
de cet album. On pourrait traduire ce titre par «Soyez heureux avec ce qui est
censé vous rendre heureux». Autrement dit, et avec toute la perversité que l’on
imagine, «contentez-vous de ce que vous avez-là» ! Encore faut-il avoir la
«force d’y croire»...
On aura donc compris que cet album est, dans l’absolu, assez
convenable et crédibilise la démarche du CRIMSO actuel plus sûrement que le
précédent CD studio. Il semble cependant que ce soit sa seule ambition. Sur le
fond et au regard de l’histoire du groupe, The Power to Believe ne se
porte pas nécessairement garant d’un nouveau départ et n’offre pas de
perspectives réellement neuves, tout au plus des vélléités un rien trop figées.
Personnellement, je ne serais pas surpris que cet album soit le chant du cygne
de cette incarnation crimsonienne. Il est temps pour ses musiciens de passer au
chapitre suivant.
Stéphane Fougère
J’irais droit au but : le dernier KING CRIMSON est un bon
album. De là à en faire une pièce maîtresse de leur catalogue, il y a un pas que
je ne franchirais pas. Mais plutôt que de perdre mon temps, et le vôtre, à
décortiquer un album dont tout a déjà été dit, il me semble plus intéressant de
s’attarder sur la symbolique que représente(rait) ce Power to Believe.
Une telle démarche nous écarte bien sûr du plaisir simple de
l’écoute d’un album. Une démarche par trop intellectualisée qui est le fondement
même des critiques à l’égard du progressif. Je le condède. Et je plonge dans cet
écueil volontiers car il me semble nécessaire. En effet, cette fois, il me
paraît impératif d’y consentir ; beaucoup d’éléments – peut-être anecdotiques
aux yeux du profane – pourraient faire songer à la mise en place d’une
effrayante symétrie dont FRIPP, disciple de GURDJIEFF, s’avère être friand
et qui ne saurait résulter d’une simple coïncidence. Car j’ai une théorie
(aïe !)...
Vous n’êtes pas sans le savoir, le respect que suscite KING
CRIMSON repose sur sa faculté à renaître à chaque fois pour nous livrer une
salve de disques au concept commun, tout en s’écartant du modèle précédant,
guidé sans cesse par cette volonté d’aller un pas plus loin. THRAK et, à
sa suite, The ConstruKction of Light, semblaient faillir à cette logique
implaccable. Le dernier album permet de corriger le tir. Grâce à celui-ci, il
devient évident à présent que nous sommes donc face à une suite de trois disques
dont le dénominateur commun est le résumé de la carrière du groupe, mais à
rebours ! Je m’explique : prenez Thrak. Il intègre la formation qui nous
a livré Discipline et s’évertue, comme elle, à travailler sur les
polyrythmies en introduisant de plus la notion du double trio. Ce disque en
serait l’image miroir. The ConstruKction of Light, en dépit de ses
grosses lacunes, ferait de même avec la période bénie de Larks’ Tongues in
Aspic (j’en veux pour preuve la présence d’une quatrième et ultime suite à
ce titre, ainsi qu’un FraKctured en réponse à l’indétrônable
Fracture). Autre image miroir. Vous voyez où je veux en venir ?
The Power to Believe serait donc, dans le cadre de cette
trilogie, le reflet de la toute première période du groupe, sans pour autant
perdre ses attributs qui restent en définitive la répétition, l’innovation et la
puissance. Qu’est ce qui me fait dire cela ? A l’instar de In The Wake Of
Poseidon, The Power to Believe s’ouvre et se referme sur de courtes
pièces vocales dont le pendant instrumental vient se loger en plein milieu de
l’album (souvenez vous de Peace : A Theme). La boucle est bouclée et KING
CRIMSON mettrait ainsi un point final à son développement. Là où Larks
Tongues in Aspic dût attendre deux décennies pour voir enfin graver sur
disque sa quatrième partie, The Power to Believe nous livre ses quatre
segments, dans l’empressement, sur le même album. Même Dangerous Curves
nous rappelle au bon souvenir de The Devil’s Triangle...
Trois périodes gouvernées par une soif de recherche, et une
quatrième, celle que nous vivons actuellement, qui n’aura servi qu’à regarder
dans le rétroviseur par le biais des technologies nouvelles. Autrefois, à chaque
sortie d’un de leurs albums, KING CRIMSON écrivait une page de l’histoire de la
musique rock. Aujourd’hui, quand ils sortent un disque, c’est une page de KING
CRIMSON qui s’écrit. Et celle-ci se tourne. Définitivement. Point final.
Site Web : www.king-crimson.com
Domenico Solazzo
*****
KING CRIMSON – Ladies of the Road (Live 1971-1972)
(DGM)
De toutes les formations de KING CRIMSON qui se sont affichées
sur scène, une n’avait pas jusqu’à présent eu l’honneur de voir ses performances
documentées dans un coffret live anthologique : celle de l’album Islands,
qui a tourné d’avril 1971 à avril 1972 et qui était constituée de Robert FRIPP,
Mel COLLINS, Boz BURRELL et Ian WALLACE. (Sans oublier le parolier Peter
SINFIELD, l’homme de l’ombre qui, en tournée, s’occupait du son et lumières !)
Ladies of the Road se donne apparemment pour ambition de combler ce
manque en présentant - à l’instar de VROOM VROOM pour le double trio de
1995-96 - une sélection d’extraits de concerts de 1971-72 dont les bandes ont
été uniquement publiées (ou le seront bientôt) dans le Collector’s Club de KING
CRIMSON, réservé aux seuls abonnés. (Quatre concerts de cette époque sont déjà
parus : Plymouth Guilhall 1971, Detroit 1971, Jacksonville 1972 et Summit
Studios 1972.). Certes, il y a eu auparavant le semi-bootleg Earthbound,
mais qui était loin de rendre justice à cette formation et qui a même contribué
à accentuer la controverse à son sujet. (Il a comme par hasard été réédité peu
de temps avant cette compilation !) Il est vrai que la direction musicale prise
par ce quartet n’a guère été déterminante pour l’avenir de KING CRIMSON, ou
alors de manière contre-réactive. Comme l’explique Ian WALLACE dans les très
pertinentes notes de livret qui accompagnent ce double CD, l’antagonisme n’a
cessé de se creuser au fil du temps entre FRIPP, soucieux de préserver un
feeling contemporain et européen, et ses camarades, de plus en plus attirés par
le Grand Ouest américain, celui du blues, du free jazz, de la soul, etc. Il
suffit d’écouter les soli de saxophone de Mel COLLINS ou le chant de Boz pour
s’en assurer. Plus encore que Islands, le seul disque studio enregistré par
cette formation, Ladies of the Road rend manifeste cette dichotomie.
Mais puisque cette formation a existé bon gré mal gré, son
aventure méritait d’être documentée. Le premier CD de Ladies of the Road
se donne donc pour tâche de reconstituer une sorte de set list idéale (en tout
cas représentative) des concerts de 1971-72, avec les gros calibres récurrents
que furent Pictures of a City, Cirkus, Formentera Lady, Sailor’s Tale,
Groon, l’inusable 21st Century Schizoid Man et les plus rares The
Letters et Get Thy Bearings. Dans tous les cas, la qualité sonore est
nettement supérieure à celle d’Earthbound, et les versions sélectionnées
présentent le quartet sous son meilleur jour. Précisons cependant que plusieurs
autres morceaux ayant appartenu au répertoire de cette formation sont absents de
cette compilation, comme Mars ou les ballades Cadence et Cascade, Lady
of the Dancing Water et Islands. Et comme par hasard, ce double CD a
beau s’intituler Ladies of the Road, on n’y trouve aucune trace du
morceau qui porte ce titre ! Ce n’était pourtant pas les versions qui
manquaient...
De plus, ceux qui possèdent les CD parus dans le Collector’s
Club seront bien placés pour remarquer dans cette «special edition» quelques
charcutages ici et là, par exemple dans Cirkus (deuxième couplet tronqué)
et dans Groon (solo de batterie effacé, mais sans doute pour éviter qu’il
fasse doublon avec celui de Get Thy Bearings). Enfin, si la version
«abrégée» de Formentera Lady est signalée dans le livret, on s’est bien
gardé de nous préciser que celle de In The Court of the Crimson King qui
clôture ce CD est coupée au bout de 47 secondes ! Cette version bluesy-distroy
jouée à Detroit en guise de clin d’oeil (ou plutôt de pied-de-nez en direction
d’un auditoire trop porté sur la nostalgie) n’était certes qu’un gag, mais
pourquoi ne pas l’avoir gardé en intégralité, d’autant qu’elle ne durait que
trois minutes ? Le premier volume de cette compilation est loin d’être plein à
ras bord !
Sur son second CD, Ladies of the Road outrepasse sa
fonction de documentation archivistique et cède à la tentation de la
manipulation en proposant, selon une méthode déjà éprouvée avec le live
THRaKaTTaK, un enchaînement artificiel de solis de guitare et de
saxophone joués respectivement par FRIPP et COLLINS pendant 21st Century
Schizoid Man. Cette sorte de version «extended» de la cultissime pièce du
Roi cramoisi a été intitulée Schizoid Men mais aurait très bien pu
s’appeler «SCHIZOIDMaNaTTaK» ! C’est certes distrayant et musicalement
instructif, mais on ne parvient pas à comprendre là non plus pourquoi un gros
silence de plusieurs minutes se fait entendre au bout de trois quart d’heure
pour qu’ensuite apparaisse un ultime solo qui, finalement, est victime d’un
nouveau fondu... cette fois définitif ! Pas de reprise du thème final de 21st
Century Schizoid Man comme on pouvait s’y attendre, juste le vide. La
tactique du bonus caché, souvent pratiqué dans les live de KING CRIMSON, n’est
franchement pas heureuse sur ce coup-là !
Bref, si l’existence de cette compilation s’avérait plus que
nécessaire pour appréhender ce singulier épisode de la carrière de CRIMSO que
fut la période 1971-72, et si de nombreux efforts ont été effectués pour en
fournir un document honnête et pertinent, Maître FRIPP n’a pu s’empêcher, à
travers les quelques trucages de fabrication relevés ci-dessus (et très
volontaires de surcroît), de faire remarquer combien cette tâche de
réhabilitation a dû être un véritable martyre pour lui. C’est comme s’il avait
cherché à nous dire : «Réhabiliter cette formation d’accord, mais faudrait pas
trop exagérer non plus !» Le passé a toujours tort...
Site Web : www.disciplineglobalmobile.com
Stéphane Fougère
*****
KING CRIMSON – Eyes Wide Open
(DGM / Sanctuary)
De nos
jours, après une longue tournée, tout bon groupe se doit de sortir un DVD live
pour ses fans. C'est une bonne idée surtout pour les plus malchanceux, qui n'ont
pu voir leur groupe favori sur scène, surtout vu les tarifs pratiqués pour
certains concerts. Avec ce Eyes Wide Open, nous pouvons profiter
tranquillement chez soi, non pas d'un concert, mais de deux shows du Roi Cramoisi
enregistrés l'année dernière pour la tournée promotionnelle de The Power to
Believe (DVD 1) et en 2000 pour la tournée The ConstruKction of
Light (DVD 2).
Le premier
DVD est un enregistrement au Japon (au Kouseinenkin Kaikan de Tokyo), datant du
16 avril 2003. La qualité de l'image est excellente, et ce concert demeure un
bon témoignage de la tournée japonaise (du 12 avril au 21 avril 2003). Nous
pouvons pleinement apprécier le show et la puissance sonore du groupe.
En guise
d'introduction, FRIPP livre un magnifique soundscape, hélas trop court. Nous en
aurions préféré un peu plus. Au concert de Paris, le 8 juillet 2003, FRIPP
avait quitté la scène avant la fin du dernier soundscape, qui tourne en boucle,
pour revenir quelques instants après, avec KING CRIMSON. Par contre, à Tokyo,
il est toujours sur scène lors de l'arrivée du groupe (effet de montage ?). La
set list privilégie surtout les deux derniers albums : ce qui laisse deviner l'atmosphère
générale de cette soirée essentiellement du rock heavy, du "prog’zakc
blues" pur et dur, marqué par,la rythmique destructrice de Pat MASTELOTTO
(traps, buttons), le jeu exquis de Trey GUNN (Warr guitar, fretless Warr
guitar), et les guitares furieuses du duo FRIPP/BELEW.
Face à des
monstres métalliques comme Level Five, EleKtriK, ou la suite grandiose Dangerous
Curves / Lark’s Tongues in Aspic IV (censée sûrement remplacer tant bien
que mal la suite Talking Drum / Lark’s 2 des années 1972-74), se dresse
l'unique rescapé des temps anciens : One Time (Cf. VROOOM 1994 et
THRAK, 1995), seul véritable havre de paix de la set-list, sublimée par
cette envolée de soundscapes au milieu. L'autre grand moment de ce concert est
l'émouvant The Deception of the Thrush, joué en guise de premier rappel
(où FRIPP, GUNN et MASTELOTTO, sans BELEW, abandonnent le CRIMSON «classique»
pour ressusciter l'époque des PROJEKCTS). A côté de cela, il y a fatalement
quelques thèmes heavy plus conventionnels et ennuyeux (Facts of Life, ou
le final The World’s my Oyster Soup...), à l’exception peut-être du plus
drôlatique Happy With What You Have to Be Happy With. Mais vous verrez
qu’il y aura encore des fans de néo-prog/heavy qui jugeront cela encore trop
expérimental !
Même si c'est
un bon concert, il est regrettable qu'il n'y ait pas plus de vieux morceaux
issus de Red ou de Discipline. Un Matte Kudasai aurait été
le bienvenu pour le public japonais. A Paris, nous avions eu droit tout de même
à quelques bijoux comme Frame by Frame ou Red. Pour se consoler,
ce DVD réserve quelques surprises. (Tout bon DVD se doit de proposer des bonus
!) C'est chose faite ici avec cet «extra feature» (Tokyo sound and camera
check, divisé en Indiscretion 1, 2 et 3), où nous voyons le
groupe en pleine répétition et en flagrant délit de «plantages». Il s'agit en
fait de courts extraits de The Power to Believe (a cappella), Elektrik,
et Eyes Wide Open (non joué sur la tournée).
Cette
tournée2003 a
hélas mis de côté ce qui fait la particularité et la force de ce groupe :
en effet, les improvisations manquaient au répertoire. Il faut écouter le
second DVD pour être comblé à ce niveau. Le concert filmé à Londres (au
Shepherds Bush Empire), le 3 juillet 2000 (marquant la fin de leur tournée
européenne), présente un double intérêt par rapport au précédent show. La set
list est beaucoup plus variée, et en prime, il y a deux improvisations. Hélas,
l'image ici est de moins bonne qualité (peu de lumières, essentiellement sur
fond bleu). Avec toute cette obscurité, nous avons du mal à distinguer les
musiciens. Parfois, l'écran est noir, lors de la première impro. C'est assez
frustrant... De plus, le concert n'est pas filmé en continu. A la fin de chaque
morceau, il y a des "hard cuts". David SINGLETON précise dans sa note
que CRIMSON n'a jamais été un groupe visuel. Ce concert londonien le prouve. Il
reste cependant la musique. Malgré un début pas vraiment mémorable avec Into
the Frying Pan, nous entrons dans le vif du sujet avec l'imposant The
ConstruKction of Light.
Concernant
les morceaux de l'album du même nom, nous sommes partagés entre des moments
décevants (Oyster Soup) ou plus convaincants (ProzaKc Blues, Lark’s
Tongues IV, et son superbe final I Have a Dream). S'enchaînent à ces
pièces récentes des morceaux de THRAK (VROOOM, One Time, Dinosaur, Sex,
Sleep, Eat, Drink, Dream), une version plus longue et méconnaissable de Cage
(de l’album VROOOM), et des rappels étonnants, avec la pièce maîtresse
des PROJEKCTS The Deception of the Thrush, une version acoustique de Three
of a Perfect Pair (par BELEW en solo), pour finir avec une reprise
inattendue d’un morceau de David BOWIE, Heroes. Il est vrai que FRIPP
avait déjà joué ce morceau il y a bien longtemps, non pas avec K. C., mais avec
Debbie HARRY en 1978 à New York et 1980 à Londres... La grande erreur,
impardonnable, est l'absence de FraKctured, l'un des moments forts de
l’album The ConstruKction Of Light, pourtant joué constamment lors de
cette tournée 2000. Pourquoi un tel oubli ? Problème technique ?
Heureusement, la présence des deux improvisations corrige une telle faute. Avec
Blasticus SS Blasticaet C Blasticum (où FrRIPP reprend un riff
de guitare de Oyster Soup), K. C. montre son vrai visage, à travers une
musique futuriste et complexe.
Pour ceux
qui en veulent davantage, alors précipitez-vous sur Improvising CRIMSON,
soit presque une heure de bonus, composé de 12 extraits provenant de la tournée
européenne entre le 27 mai et le 3 juillet 2000. Même si la qualité de l'image
est identique à celle du concert de Londres (c'est-à-dire assez sombre), nous
appréhendons la créativité sans cesse renouvellée des quatre musiciens le long
d’improvisations typiquement «projekctales». Ces improvisations provenant de
Barcelone, Saint-Sébastien, Rome, Conegliano, Copenhague et Paris sont un magma
sonore métallique de rock, d'électronique et de soundscape glacial, imprégnées
de cette beauté atmosphérique typiquement crimsonienne (Crim Chill Thrill,
à Saint-Sébastien). Ce bonus improvisé est la suite logique, en image, du fameux
THRaKaTTaK.Pour les plus sensibles, s’abstenir ! Pour les plus avertis,
c'est un saint-graal. Nous pouvons reconnaître dans l'impro de Copenhague le
thème Heaven & Earth de PROJEKCT X... ou écouter à la suite les
trois versions (Londres, Saint-Sébastien, Paris) de The Deception of the
Thrush. Vous l'aurez compris : ce double DVD est indispensable. Même
si entre les deux concerts ou dans les impros, certains titres font doublon, il
reste le plaisir de se replonger dans cet univers unique. Eyes Wide Open
permet de constater, de nos propres yeux grands ouverts, que K. C. est toujours
en forme, voire même meilleur qu'en 1995 avec le double trio.
Cédrick
Pesque
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