Annie EBREL : Le Velours d’une voix bretonne

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Annie EBREL

Le Velours d’une voix bretonne

Elle a appris à chanter en breton avant même de le parler. Révélée en 1984 au concours  » Kan ar Bobl  » du Festival Interceltique de Lorient, Annie EBREL compte depuis lors parmi les voix de Bretagne les plus en vue. Maîtrisant un important répertoire de kan ha diskan (chants à danser) et de gwerzioù (chants dramatiques) après d’intenses collectages locaux, la chanteuse armoricaine, de rencontres en rencontres, a fini par se faire un nom dans le milieu musical breton en participant à des créations avec le guitariste jazz breton Jacques PELLEN et sa CELTIC PROCESSION, le groupe DIBENN et, plus récemment, avec le contrebassiste italien Riccardo DEL FRA. Portrait d’une voix qui réinvente sa culture locale.

Originaire de Lohuec, dans les Côtes-d’Armor (canton de Callac), Annie EBREL a été élevée dans un milieu résolument breton, où l’on aime raconter des histoires et chanter en langue vernaculaire. Apprendre le breton, pour elle, ne relevait pas d’une exigence intellectuelle sur le thème des  » origines perdues et inconnues « , mais plutôt d’une évidence dictée par le quotidien dans la ferme familiale.

Annie EBREL : «  J’ai commencé à chanter chez moi avec ma famille et les voisins proches. C’est vraiment un ancrage familial. Grâce à Jean THOMAS, je suis montée pour la première fois sur scène à l’âge de treize ans. Au début, je chantais uniquement d’anciens kan ha diskan, notamment avec Yannick LARVOR et, petit à petit, j’ai abordé un autre répertoire, qui est celui des gwerzioù et des sonioù.

«  Erik MARCHAND, Marcel GUILLOUX et Yann-Fañch KEMENER comptent parmi mes premières rencontres marquantes dans le domaine traditionnel hors du contexte familial. J’ai d’abord flashé sur le disque de kan ha diskan de Yann-Fañch KEMENER et de Marcel GUILLOUX ; ensuite, j’ai rencontré ce dernier, ainsi que Erik MARCHAND, lors d’un stage de chant, et c’est parti comme ça ! J’ai commencé à jouer avec des musiciens au sein du groupe DIBENN, puis j’ai rencontré d’autres chanteurs, d’autres musiciens. Depuis deux ans, je travaille aussi avec le guitariste Jacques PELLEN au sein de sa CELTIC PROCESSION. »

Témoin de cet ancrage passionnel dans la tradition bretonne vocale, l’album Tre Ho Ti Ha Ma Hini (Coop Breizh – 1996) regroupe huit morceaux collectés par Annie EBREL ou découverts par elle auprès de l’association DASTUM ou auprès d’autres chanteurs. Constitué uniquement de textes anciens, ce disque, plébiscité par Le Monde de la Musique, est interprété a capella, sans aucun soutien instrumental. Seules les voix du vétéran Marcel GUILLOUX ou de la jeune Noluen LE BUHÉ, avec qui elle se produit souvent en concert ou dans les festoù-noz, viennent jouter avec celle d’Annie sur certains morceaux en kan ha diskan.

Une tradition évolutive

C’est néanmoins au sein du groupe DIBENN qu’Annie EBREL offrira sa voix à des sonorités et à des arrangements peu coutumiers à la tradition bretonne séculaire.

AE : « DIBENN existe depuis 1990. Les musiciens du groupe sont les premiers avec lesquels j’ai travaillé et joué sur scène. Au début, ce n’était qu’une réunion de quatre copains et, peu à peu, nous avons décidé de faire tous de la musique en professionnels. D’autres musiciens sont donc venus se greffer dessus. La formation de départ différait donc de celle que l’on connaît aujourd’hui : il y avait l’accordéoniste Philippe OLIVIER, le flûtiste Jean-Luc THOMAS, toujours présent, le guitariste Yann-Gireg AR BARZ, toujours là également, et moi. Depuis, il y a en plus le clarinettiste et saxophoniste Olivier URVOY et le contrebassiste Pierrick TARDIVEL.

« La démarche consiste à accompagner le chant traditionnel breton avec une formule instrumentale surtout acoustique. Un choix du groupe est aussi d’utiliser de plus en plus de textes récents et de les mettre en musique avec les influences que peut avoir chaque musicien, que ce soit le jazz, le rock ou d’autres formes de musique traditionnelle. En utilisant un répertoire récent, nous tenons à montrer que nous nous inscrivons dans une tradition en pleine évolution et qui n’est pas quelque chose de figé. Les chants que j’interprète aujourd’hui seront de toute manière repris demain, comme s’il s’agissait d’un répertoire ancien !

« Nous avons enregistré notre premier album qui est sorti au début de l’année 1997 et qui a reçu le prix « Coop Breizh ». En premier lieu, il n’était disponible qu’auprès de la propre maison de production du groupe, An Naer. Maintenant, il est diffusé par Coop Breizh. »

Échange de cordes

Tout en continuant à honorer la tradition, Annie EBREL, sensible aux couleurs des autres mondes musicaux, a ainsi mêlé sa voix aux cordes, de nuance et de gracilité, de la contrebasse de Riccardo DEL FRA. Cela a donné lieu il y a deux ans à un spectacle, Douar Glizh.

AE : « On s’est rencontrés il y a quatre ans, lors d’une tournée des artistes de Gwerz Pladenn, un label de Breizh Diffusion. Riccardo jouait avec Jacques PELLEN, avec qui il venait d’enregistrer un disque, et on a décidé de jouer un morceau ensemble. Il se trouve que ça a très bien fonctionné, qu’il y avait un réel échange. On a donc eu envie de travailler tous les deux sur un répertoire plus important et de créer un spectacle. Et c’est le théâtre de Quimper qui nous a donné l’opportunité de le faire. Le répertoire était entièrement constitué de textes très anciens. J’ai interprété la Gwerz Skolvan à plusieurs reprises dans le spectacle, c’était un peu comme le fil directeur. Riccardo a fait un très bon travail d’accompagnement, et aussi en tant que soliste. Du reste, ce n’était pas vraiment de l’accompagnement d’une chanteuse par un musicien, mais bel et bien un travail de duo. »

Les voies du monde

D’aucuns suspecteront chez Annie EBREL, dès lors qu’elle se mêle à une création musicale, un penchant pour les collaborations avec des musiciens voués surtout à l’expression jazzistique. Coïncidence ?

AE : « C’est vrai qu’en dehors du cadre traditionnel j’ai surtout travaillé avec des musiciens de jazz. Mais je ne me définis pas comme ayant une double carrière. À la base, je suis une chanteuse traditionnelle et j’interprète un répertoire traditionnel. Même s’il s’agit de nouvelles compositions, c’est de toute manière interprété de façon traditionnelle. Après, il y a des rencontres avec des musiciens de différents milieux musicaux. Je crois que c’est une question de personnalité, d’approche musicale, de sensibilité qui fait que je me retrouve avec des gens comme Jacques PELLEN ou Riccardo DEL FRA. On peut être tenté par beaucoup de projets, mais il y a d’abord le feeling. Quand on a envie de travailler avec des gens, ce n’est pas uniquement par intérêt musical, mais parce qu’on veut échanger quelque chose avec eux. Les rencontres, c’est bien ; mais il faut que ce soit… comme ça, naturellement.

« Sinon, je n’écoute pas forcément beaucoup de jazz, plutôt de la musique et du chant traditionnels, et même de la variété. J’écoute plein de choses, le chant lapon de Mari BOINE PERSEN, d’Agnes BUEN GARNAS, mais aussi Yungchen LHAMO (Tibet), Mah DAMBA (Mali), etc. »

C’est du reste en compagnie de ces deux dernières, ainsi que de Toto LA MOMPOSINA (Colombie) qu’Annie EBREL, en 1997, s’est produite lors de la tournée des Voix de femmes, qui faisait découvrir différentes traditions de chants féminins a capella.

Dans le même temps, Annie a également conçu un concert-spectacle, Flouradenn, donné notamment au Quartz de Brest et au Théâtre de la Ville, à Paris. Y participaient ses fidèles complices de kan ha diskan, Marcel GUILLOUX et Noluen LE BUHÉ, ainsi que quelques musiciens qui lui sont familiers, comme Olivier URVOY (de DIBENN), le percussionniste Antonin VOLSON (ex-ROLAND BECKER TRIO) et, bien sûr. Riccardo DEL FRA ! Ce spectacle a valu à Annie EBREL de remporter le « prix de la création artistique » de la région Bretagne.

L’égérie des Côtes-d’Armor, sans cesser de se produire dans les traditionnels festoù-noz, ne manque jamais de s’embarquer dans la moindre aventure artistique susceptible de donner à la tradition bretonne de nouvelles voies d’expression.

Ouverte aux chants et aux sons d’autres contrées, Annie EBREL a même rêvé de travailler avec le Pakistanais Nusrat Fateh ALI KHAN, hélas parti rejoindre Allah trop tôt ! Cependant, lorsque l’on demande à Annie si elle envisage de prêter sa voix pour un duo avec une autre voix façonnée par une culture différente, elle répond :

AE : « C’est tout à fait possible et même tout à fait probable. »

Propos recueillis par Stéphane Fougère
–  Article réalisé par Druidix
– Photos : Sylvie Hamon

Lire la chronique du CD Voulouz Loar – Velluto di Luna

(Article original publié dans ETHNOTEMPOS n°4 – avril 1999)

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