France, Gascogne : La Cornemuse des Landes
(OCORA Radio France / Outhere)
Cette réédition par OCORA d’un disque qu’il avait déjà publié en 1996 vient rappeler que le label de Radio France ne doit pas seulement sa réputation à ses publications consacrées aux pratiques musicales savantes des autres continents, mais aussi à celles dédiées aux cultures régionales de l’Hexagone, au moins aussi « exotiques » aux oreilles non averties, et surtout chargées d’histoire. En l’occurrence, ce volume est consacré à un instrument-phare de la tradition gasconne et présente quatre interprètes actuels ainsi que des anciens enregistrements.
C’est l’histoire d’un instrument souvent associé à un monde agro-pastoral disparu, celui de bergers, de cultivateurs et d’artisans qui étaient aussi musiciens, tout un modèle de civilisation supplanté par la société industrielle. C’est par conséquent aussi l’histoire d’une pratique musicale qui s’est éteinte à la suite des transformations socio-culturelles de la fin de XIXe siècle, et qui fut âprement condamnée par les autorités cléricales du début du XXe siècle.
Localement appelée « boha » (prononcez « bou-heu »), entre autres dénominations vernaculaires, la cornemuse des Landes était sonnée sur cette aire géographique et régionale comprenant outre le département des Landes, ceux de la Gironde et du Lot-et-Garonne (soit l’actuelle forêt landaise). Cet instrument à vent à anches simples possède une petite poche de réserve d’air, un tuyau d’inssuflation (le « bouhet »), et une pièce en bois de buis ou de fruitier, le « pihet » (mot gascon signifiant fifre), recelant deux perces longitudinales : un tuyau « mélodique » avec cinq trous de jeu à l’avant plus un à l’arrière, et un tuyau semi-mélodique avec un seul trou de jeu. Bien que mélodiques, les deux perces peuvent également servir à développer des effets rythmiques ou encore un jeu polyphonique.
La pratique de la boha remonte à un passé au moins médiéval, comme l’atteste une sculpture de l’église d’Arx en Garbadan (département des Landes) datée de 1522 montrant un cornemuseux accompagnant un joueur de flûte à trois trous et de tambour, et ce même si les sources écrites les plus anciennes relatives au jeu de boha ne remontent qu’à la fin du XVIIIe siècle.
Au XIXe siècle, sonner la boha était une pratique encore bien vivante, qui participait entièrement à la vie sociale, animant toutes les fêtes locales (passe-rues, maïades) et les noces. Elle pouvait être jouée en solo comme accompagnée par une vielle, un violon, un fifre ou un tambour. Mais l’apparition de nouvelles danses relevant d’une gamme tempérée dont l’ambitus est supérieur à celui de la boha et de nouveaux instruments plus adaptés à ces danses, comme l’accordéon diatonique, ont eu tôt fait de recaler la cornemuse landaise au rang de viellerie obsolète.
Mais sa pratique est toutefois parvenue à résister encore et toujours à « l’envahisseur industriel », notamment grâce à des groupes folkloriques formés de « bohaires » (joueurs de boha) nourris par la tradition orale. Le dernier de cette génération, Justin « Jeanty » BENQUET, dit « Lou Tric », est mort en 1957 sans avoir pu transmettre son art à un élève susceptible de pouvoir perpétuer son savoir. Il ne reste de Jeanty qu’un unique enregistrement 78 Tours datant de 1939, et dont l’association Bohaires de Gasconha a pu récupérer un exemplaire.
Trois pièces provenant de ce précieux enregistrement ont été incluses à la fin de ce disque paru chez OCORA : deux pièces solistes de BENQUET et une pièce jouée avec son groupe LOU BAZADÈS, lequel a joué dans les années 1930 bien au-delà de la région landaise, allant jusqu’à faire connaître sa musique en Angleterre, en Allemagne et en Tchécoslovaquie.
Ces enregistrements permettent d’apprécier la précision et la fébrilité du phrasé de BENQUET, son jeu ornementé et son utilisation plus rythmique qu’harmonique du bourdon, particulièrement importante pour la danse. La cornemuse de BENQUET avait bel et bien un son à elle qui, encore aujourd’hui, n’a pu être complètement reproduit.
La pratique de la boha aurait donc pu définitivement disparaître si le mouvement revivaliste des années 1970 n’avait suscité un regain d’intérêt pour celle-ci et permis, à partir d’anciennes bohas retrouvées, de fabriquer de nouveaux modèles, évidemment adaptées aux musiciens actuels (avec ajouts de trous de jeu, triple perce, registres graves, tempérament compatible…).
Bernard DESBLANCS et Alain CADEILLAN (membre des groupes PERLINPINPIN FOLC et TÉNARÈZE) comptent parmi ces musiciens qui ont contribué à la renaissance de la cornemuse landaise et figurent à juste titre sur ce disque. DESBLANCS fait montre de sa technique de jeu très portée sur la tonalité en « la » sur des pièces strictement solistes, tandis que CADEILLAN, en tonalité « sol », joue plusieurs pièces en duo avec le clarinettiste Frédéric POUGET (LE MAXIPHONE COLLECTIF).
Deux autres bohaires se font également entendre sur ce disque : Robert MATTA, qui alterne thèmes traditionnels et compositions (dont une avec l’accordéoniste Alain FLOUTARD), et Patrice BIANCO, secondé sur certains thèmes par la vielle à roue de Michel HARISMENDY.
Presque une trentaine de pièces ont été consignées sur ce CD qui offre un large panorama de danses locales – rondeaux, polkas, scottisches, marches, valses, congos (danses à deux couples) noëls et mazurkas – en même temps qu’il illustre des approches de jeu différentes. Comptant aujourd’hui plusieurs centaines de pratiquants, la cornemuse des Landes a bel et bien écrit de nouveaux chapitres de son histoire, et ce disque en est une page indispensable.
Stéphane Fougère
Page label : https://www.radiofrance.com/les-editions/collections/ocora