Mieko MIYAZAKI & Guo GAN – Nen Nen Sui Sui
(Daqui / Harmonia Mundi)
Nen Nen Sui Sui est l’histoire d’une rencontre à différents échelons. C’est celle de deux musiciens, l’une japonaise (Mieko MIYAZAKI), l’autre chinois (Guo GAN), et qu’il n’est plus besoin de présenter à nos lecteurs assidus, tant nous les avons déjà croisés ici et là dans d’autres projets. De fait, c’est aussi la rencontre de deux instruments emblématiques de deux cultures asiatiques : le Japon pour le koto (cithare sur table à treize cordes, avec caisse en bois de paulownia et chevalets amovibles), et la Chine pour le erhu (sorte de violon à deux cordes avec caisse de résonance recouverte de peau de serpent et manche en bois avec deux chevilles).
Par voie de conséquence, c’est également la rencontre de deux cultures, de deux pays, mais qui ne se sont pas toujours fait de cadeaux ! Qu’importe, nous sommes ici dans le domaine de l’art, au sens fort du terme, c’est-à-dire dans un secteur d’activité qui ne s’épanouit que dans la liberté de faire et d’être, bien loin des orgueils nationalistes et des querelles militaires.
Que peut donc bien contenir un disque conçu par deux instrumentistes virtuoses, rompus à leur répertoires traditionnels respectifs tout comme aux diverses techniques de jeu de leurs instruments, forts de développements courant sur plusieurs siècles ? On imagine bien pareil disque alterner pièces traditionnelles chinoises et japonaises, les meilleures tant qu’à faire, et celles qui ont un air de « déjà-entendu-mais-je-ne-sais-plus-où-ah-oui!-peut-être-dans-une-pub-ou-dans-le-métro… ». (Bon d’accord, on exagère ; mais Sakura Sakura, ça doit bien vous dire quelque chose, non ?)
À vrai dire, des pièces strictement traditionnelles, il y en a très peu ; et ces dernières ont été copieusement réarrangées (You Zhou Chang Wan, Sai Ma), ou bien elles ont servi de départ pour de nouvelles compositions (Yamanaka). Enfin, il y a des créations personnelles (Mitsubashi, Bonbon chinois et Bonbon japonais, et le morceau éponyme au disque). Et pour éviter tout malentendu, il faut d’emblée préciser que les deux musiciens ne jouent pas à tour de rôle des pièces solistes, comme de bons représentants de commerce décidés à vendre leur produit garanti d’origine, mais ils jouent bien ensemble sur chaque pièce, traditionnelle ou composée, chinoise comme japonaise, dans la forme comme dans l’esprit. Cela signifie que, qu’elle que soit leur origine traditionnelle, les morceaux font entendre conjointement le koto et le erhu (et occasionnellement la voix de Mieko ainsi que le guzheng chinois, ancêtre du koto), autrement dit des parfums des deux cultures combinés en un seul écrin.
De suaves complaintes étirées en bondissements chevalins, le erhu de Guo GAN dialogue aimablement, mélancoliquement ou joyeusement avec le koto de Mieko MIYAZAKI, qui dispense sans compter ses trépidations pincées et ses inflexions lyriques. D’un morceau à l’autre, on n’est plus dans un pays ou dans l’autre, mais sur une passerelle imaginaire reliant ceux-ci. Et que l’on soit amateur de musique chinoise ou de musique japonaise, on s’y retrouve de toute façon. Et on redécouvre ce qu’on l’on croyait connaître, sans souffrir d’un dépaysement excessif.
Nen Nen Sui Sui dévoile donc une nature « interasiatique » (comme il y a chez nous des manifestations « interceltiques »…) qui n’était pas donnée comme une évidence au départ. Comprenez par là que ces artistes n’auraient jamais pu concevoir pareille collaboration artistique s’ils étaient restés dans leur pays respectifs. MIYAZAKI et GAN ne cherchent du reste pas à éluder ce paradoxe : ils sont tous deux expatriés en France et c’est là qu’ils se sont rencontrés. Ainsi, ils ont tenu à montrer ce qu’ils doivent à cette Terre d’adoption en s’emparant également d’un répertoire purement occidental, représenté par deux pièces de Claude DEBUSSY (Arabesque N°1 et La Fille aux cheveux de lin) et un thème populaire de Joseph KOSMA (Les Feuilles mortes). Passée la première impression d’exotisme, les arrangements effectués révèlent une profondeur poétique qui se joue des distances géoculturelles.
Eux deux coups d’archet et trois pincements ou frappes sur leurs cordes extrême-orientales, Mieko MIYAZAKI et Guo GAN, non contents de sceller leur belle entente artistique entre voisins de palier, balayent du même coup non pas les feuilles mortes, mais les antagonismes culturels entre Orient et Occident. Plus que le mélange des cultures, c’est l’universalité des inflexions de l’âme qui est ici exprimé. En neuf tableaux naturalistes et impressionnistes, notre couple asiatique a surtout tenu à dévoiler les « quatre saisons » des émotions humaines.
Stéphane Fougère
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