PROJEKCT X – Heaven & Earth
(DGM)
Je compatis : le dernier album studio de KING CRIMSON représente pour vous le summum de la fumisterie, vous vous êtes sentis trahis par le FRIPPon et sa cour, vous étiez prêts à vous séparer de The ConstruKction of Light quand, soudain, le morceau Heaven & Earth, présenté en bonus, a agi en vous tel un rayon de vérité illuminant votre conscience…
Seulement voilà, il est crédité à PROJEKCT X, autrement dit l’une des divisions fraKctalisées du Roi cramoisi créées à la suite de la formule du double trio. Et voilà que Heaven & Earth est devenu le nom d’un album de ce PROJEKCT X, à l’heure où l’on aurait préféré qu’il soit crédité au vrai KING CRIMSON, histoire de se rassurer sur ses capacités d’innovation.
Mais quand vous saurez que Heaven & Earth a été enregistré durant les sessions de The ConstruKction of Light par Adrian BELEW, Trey GUNN, Pat MASTELOTTO et Robert FRIPP, il ne vous sera plus possible de douter de la réelle identité de PROJEKCT X. À ce stade, ce n’est plus de la fraKctalisation, c’est du dédoublement !
Qu’on se rassure, Heaven & Earth n’est pas le bêtisier de The ConstruKction of Light. On n’y entendra pas de cordes qui cassent au mauvais moment, de cymbales qui se détachent, de soundscapes stoppés net par une coupure de courant, de « blurp » électroniques qui s’évanouissent, de « prout » qui font marrer tout le monde, ni le claquement du fouet de Robert FRIPP… Tout au plus y décèle-t-on des éléments qui ont pu servir à écrire les pièces de l’album « officiel » de KING CRIMSON. Demolition, par exemple, est fondé sur le thème introductif de Oyster Soup mais évolue dans un trip plus… « destroy », effectivement ! (Ils n’ont pas eu le culot de le nommer « The DestruKction of Light » pour autant !)
Pour le reste, la musique exposée sur le CD de PROJEKCT X constitue le pendant expérimental de celle, plus policée, de The ConstruKction of Light. C’est en quelque sorte le genre de musique qu’on ne peut faire entendre à toutes les oreilles et graver sur un disque destiné au « mainstream », donc classée X !
Ainsi, FRIPP et ses « X-Men » s’adonnent ici à une série d’improvisations électronico-métalloïdes de haute voltige sans avoir recours aux garde-fous, bouées de sauvetage et figures de style crimsoniennes surannées. Le dépaysement est quasi total, même si le son de guitare de Robert et ses soundscapes sont immanquables.
Nimbé de lumières nucléaires, criblé de jets ioniques, tapissé d’électrons mousseux, cousu de fraKctures sémantiques et peuplé de sauropodes photomagnétiques, ce nouvel espace fraKctal ne démérite pas de ceux des quatre précédents ProjeKcts et a même grandement profité des défrichages opérés par PROJEKCT THREE et PROJEKCT FOUR.
Il y a là-dedans des idées, des pistes qui, en dépit de leurs aspects inaboutis, brouillons, auraient pu effectivement projeter KING CRIMSON hors de sa zone de confort et lui ouvrir les portes d’un nouveau territoire musical. Certains regretteront qu’il ne s’agisse que d’impros faites en studio (et pour cause). Mais pour écouter PROJEKCT X en live, il suffisait d’aller voir… KING CRIMSON, bien sûr !
Stéphane Fougère
(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°7 – octobre 2000)