Annie EBREL – An Ebatoù

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Annie EBREL – An Ebatoù
(Arfolk)

Présente dans la plupart, sinon l’ensemble, des cultures traditionnelles comme modernes, la danse a de même imprégné la tradition bretonne comme lieu de ralliement et de célébration populaires, de libération des corps et d’exaltation de la mémoire collective. On a tous bien sûr en tête ces festoù-noz animés par des artistes et des groupes conjuguant la musique à danser de Bretagne à tous les styles possibles et imaginables, témoignant de la vitalité et de la créativité de la scène musicale bretonne. Parmi ces artistes, la figure d’Annie EBREL, native de Centre-Bretagne (Kreiz Breizh), s’est imposée depuis une quarantaine d’années comme un maillon essentiel de cette transmission transgénérationnelle et de son déploiement créatif.

Formée à la musique à danser et au « kan ha diskan » (chant alterné entre deux – voire plus – chanteurs ou chanteuses), la voix d’Annie EBREL est reconnaissable entre toutes, à la fois profondément ancrée dans un terreau régional et épanouie au gré des rencontres avec d’autres artistes de Bretagne comme d’ailleurs, qu’ils émanent du milieu de la musique traditionnelle comme d’autres formes d’expression plus modernes.

Son répertoire, Annie EBREL l’a développé depuis la tradition orale, suivant en cela le parcours d’autres voix féminines bretonnes comme les Sœurs GOADEC, Madame BERTRAND, Louise EBREL… Mais dans ses créations scéniques comme discographiques, elle s’est mise également à écrire ses propres textes et compositions.

De Tre ho ti ha ma hini (1996), son premier disque chanté « a capella », à Lellig (2021), son hommage à la poétesse paysanne Anjela DUVAL, de ses premiers pas en groupe avec DIBENN à sa participation au Fest-Noz Symphonique, de Voulouz Loar – Velluto di Luna (1998), sa création en duo avec Riccardo DEL FRA, à Roudennou (2008) et sa formation en quartet avec Bijan CHEMIRANI, Pierrick HARDY et Olivier KER OURIOU, en passant par ses projets en duo avec Lors JOUIN (Tost Ha Pell, 2012) et en trio avec Noluèn LE BUHÉ et Marthe VASSALLO (Teir, 2012),de sa collaboration au spectacle Voix de Bretagne (1992) à son spectacle solo Une voix bretonne (2004), sans parler d’autres projets qui n’ont laissé aucune trace, sauf peut-être dans son CD auto-produit 30 Ans de chant (2013), Annie EBREL n’a cessé d’explorer de nouvelles façons de faire entendre la tradition populaire chantée de Bretagne. Elle le fait de nouveau avec An Ebatoù (Les Amusements), un spectacle inauguré à l’hiver 2025 que l’on pourrait a priori apparenter à un retour aux sources puisqu’il est dédié à la danse comme langage universel.

Mais de musique de fest-noz « stricto sensu » il n’est point forcément question. Certes, on y trouve des chansons aptes à faire danser ; mais le disque, bien qu’enregistré sur scène (en mai 2025 au Jardin moderne, à Rennes), se prête aussi à l’écoute domestique. Cet apparent paradoxe, Annie EBREL l’explique par le fait qu’il y a « la danse qui se voit » – autrement dit celle qui entraîne dans le mouvement, lui-même appelé par le rythme, et « la danse qui ne se voit pas », c’est-à-dire celle qui est sous-entendue, dissimulée ou célébrée dans les chansons. Ces chansons évoquent des histoires intimes mais collectivement partagées (et partageables), faites de rires, de larmes, de joies, de peines, de drames comme de fêtes. Et la danse est toujours là, ne serait-ce qu’en filigrane, tendant à nous rappeler que la vie est une ronde d’événements…

Pour la première fois sans doute dans sa discographie, Annie EBREL s’est entourée des mêmes musiciens avec qui elle avait enregistré son précédent CD, Lellig, à savoir Ronan PELLEN (HAMON-MARTIN QUINTET, ISTAN TRIO, GANGA PROCESSION, etc.) au cistre, Clément DALLOT au piano et autres claviers et Daravan SOUVANNA à la basse électrique et aux percussions (tous deux membres du NÂTAH BIG BAND), sachant qu’Annie EBREL assure ici et là des effets percussifs en usant de la podorythmie, cette technique héritée des Québécois qui consiste à produire un rythme en frappant les pieds contre le sol (en l’occurrence sur les planches de la scène). Pareille formation inscrit d’emblée ces « Amusements » dans une perspective moderne et évolutive qui ne sacrifie cependant rien aux tendances musicales à la mode.

Musicalement, l’album se pare d’une coloration jazz amplifié quelque peu parallèle à celle de la musique du groupe FLEUVES, mais le cistre de Ronan PELLEN et la voix et les chants d’Annie EBREL l’en distinguent bien évidemment.

Annie EBREL investit des chants traditionnels assez variés sur lesquels elle a apposé sa signature en adaptant les paroles, en écrivant ses propres textes sur une musique traditionnelle ou composée par un tiers ou en composant la musique de textes traditionnels ou écrits par un tiers.

Au total, le répertoire d’An Ebatoù est constitué de dix chansons et d’une introduction (accordage des instruments), la bien nommée Ba’n Daňs ! (« Entrons dans la Danse ! »). Vous remarquerez néanmoins que si nous sommes invités à y entrer, il n’est pas stipulé à la fin que l’on puisse en sortir !…

Dès Amourouzien seizh ‘lâ’, nous sommes entraînés dans une sorte de spirale extatique qu’enrobent de textures aériennes, diaphanes et presque cosmiques les claviers de Clément DALLOT tandis que la basse de Daravan SOUVANNA injecte une pulsation pleine de relief.

Puis Annie et ses complices nous entraînent dans la Daňs an Ivern (la Danse de l’Enfer). Curieusement, le rythme n’est pas si « infernal » que ça : c’est même sur la pointe des touches du piano de Clément DALLOT que démarre cette « Danse de l’Enfer », avec un chant recueilli et éploré d’Annie EBREL, comme s’il s’agissait d’une lamentation, jusqu’à ce que le piano entame un ostinato entêtant et que les (podo-)percussions entrent en lice, puis la pulsation basse. Cette danse est infernale non par son excès de vitesse, mais par son argument qui encourage à faire perdurer la pratique de la danse outre le passage de vie à trépas. « Nous chanterons et danserons, nous nous moquerons d’eux [i.e : des vieux et des prêtres], ici bas nous danserons, dans l’au-delà nous le ferons aussi. », chante Annie EBREL. (Au passage, on ne manquera pas d’établir un parallèle thématique avec la Danse des damnés de MALICORNE…).

Dans le même ordre d’idées, Ar C’hi daou Droad (Le Chien à deux pattes), déjà enregistré pour l’album Roudennou et dont les paroles ont été écrites par Marcel LE GUILLOUX, l’un des mentors d’Annie EBREL, ne dévoile son stimulus rythmique (sa structure mélodique évoquant celle d’un air de danse) que dans sa seconde moitié, où Clément DALLOT se fend d’un chaleureux solo de clavier électrique.

Et c’est en mode suspendu qu’Annie, soutenue par le cistre de Ronan PELLEN, entame son « diptyque » fusionnant deux chants de mariage, Soubenn al lêzh ar Flurenn (La Soupe au lait de la fleur), avant qu’un leitmotiv de piano ne suggère une inclinaison subreptice au mouvement. L’invitation à la danse se fait déjà plus prononcé au début de Pardon ar Ganerien (Le Pardon des chanteurs), qui combine pour sa part une composition de Pier BAUDOUIN à un texte original d’Annie EBREL, avant de dévier en son milieu sur un mode plus abstrait, puis de retrouver sa pulsation dansante à la fin.

Mais les « fest-nozeurs » pourront accélérer plus sûrement le pas sur Ar Goukoug (Le Coucou), porté avec classe par le cistre de Ronan PELLEN, qui en a composé la musique. Le titre est évidemment un clin d’œil à un chant popularisé par les frères MORVAN. De plus, on redécouvre Robardig (un classique du répertoire d’Annie qu’elle a déjà enregistré en version a cappella dans Tre ho ti ha ma hini, Voix de bretagne et pour le CD du onztet DIBENN), ici interprété dans une version propulsée par le swing du cistre de Ronan et qui comprend un solo de basse de Daravan en mode fretless.

Et en clôture du concert, podorythmie, percussions et « riff » de cistre entament une gavotte popularisée par les Sœurs GOADEC, Ar Bennerezh (L’Héritière)

Enfin, il y a des chansons qui invitent à une danse plus réflexive, méditative même, comme Gwillou ar Blei’ (Gwillou le loup), où le chant d’Annie est enveloppé d’une fine texture synthétique, avant que cistre et basse n’avancent à pas de… loup !

Mais le summum de la lamentation est atteint avec le très émouvant Ar Verjelenn (La Bergère), une pièce traditionnelle collectée par Yann-Fanch KEMENER et dont Annie EBREL a adapté les paroles et écrit la musique, cistre, basse et clavier tissant une atmosphère emprunte de fragilité autour de la voix d’Annie, saisissante de beauté attristée.

An Ebatoù bénéficient d’une belle prise de son et d’un classieux mixage de Gwénolé LAVALLE qui préservent avec bonheur l’ambiance intimiste du concert (la salle étant à taille humaine), gardant les applaudissements et autres marques verbales d’enthousiasme du public entre les morceaux. Par contre, les présentations des morceaux par Annie – dont on connaît aussi les talents de conteuse – n’ont pas été gardées, sans doute pour ne pas trop casser l’atmosphère musicale. On en sera quittes pour lire attentivement le livret de 24 pages qui comprend, outre quelques magnifiques photos d’Éric LEGRET (who else?), des notes informatives pour chaque chant et les textes de ceux-ci en version originale bretonne et en traduction française. Rien n’a donc été négligé pour faire de ce CD digipack un support physique digne de ce nom que l’on aurait tort de sacrifier au profit d’un simple téléchargement virtuel.

Ces Ebatoù constituent en tout cas une brillante contribution à la mise en valeur de ce souffle vital qu’est la danse dans la culture bretonne, souffle réinventé avec beaucoup d’élégance et d’inspiration par Annie EBREL et ses comparses. « Même s’il y a l’Enfer à traverser, il faut rejoindre la danse ! » est-il mentionné en exergue du livret. Qu’à cela ne tienne, puisque l’Enfer est pavé de bonnes… danses.

Stéphane Fougère

Page label : https://arfolk.bzh/artistes/annie-ebrel/

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