Anupama BHAGWAT & V. K. RAMAN – Confluence (Indian Classical Duet)
(Felmay / Orkhêstra)
La musique classique indienne est, c’est bien connu, généralement une musique de soliste : un chanteur ou un instrumentiste y est accompagné par un percussionniste (joueur de tabla, de mridangam ou de pakhawaj) et d’un joueur de tampura (instrument à cordes pincées qui fait office de bourdon harmonique, de diapason). Quelquefois, elle est jouée par un duo de solistes, c’est la forme nommée « jugalbandi ». Ravi SHANKAR et Ali Akbar KHAN ont été parmi les premiers à présenter en Occident cette forme de récital. Ce disque publié sur le label italien Felmay nous donne à écouter des artistes issus d’une plus jeune génération. Le titre choisi, Confluence, rend doublement compte de quoi il retourne. Non seulement on assiste à un dialogue entre un instrument à cordes et un instrument à vent, mais aussi à la réunion de deux talents qui représentent chacun une tradition : la musique de l’Inde du Nord (hindoustanie) pour Anupama BHAGWAT, et celle de l’Inde du Sud (carnatique) pour V.K. RAMAN.
Les deux traditions classiques indiennes, hindoustanie et carnatique, ont certes un cadre de jeu identique (le raga), mais la manière de l’aborder est différente, tout comme est différent le déroulement d’un récital de musique hindoustanie et de musique carnatique. Quoi qu’il en soit, les deux approches partagent les mêmes lignes mélodiques et rythmiques, ce qui permet aux deux artistes ici en présence de faire montre d’une profonde synergie.
La sitariste Anupama BHAGWAT a commencé son initiation à neuf ans avec Shri R.N. VERMA puis à treize ans avec Shri Bimalendu MUKHERJEE, auprès de qui elle a acquis la science raffinée du style gayaki, caractérisé par ses alaps (introduction arythmique d’un raga) méditatifs, ses taans (phrasés rapides) scintillants et ses mélodies fluides. Anupama a ainsi acquis une renommée internationale, s’est produite dans divers pays et enseigne le sitar. Elle a de plus enregistré plusieurs albums en solo (Colors of Sunset, Soulful Strings, Sanjh: Sounds of the Evening) et, outre sa participation au trio de musique hindoustanie TRIAMBAKA, s’est impliquée dans le groupe de world music de Miami GLOBAL RHYTHMS.
Le flûtiste V.K. RAMAN est pour sa part un disciple de Mysore A.V. PRAKASH et de N. RAMANI, avec qui il a souvent joué. Combinant la tradition carnatique et des techniques modernes de jeu de flûte, il a été récompensé par de nombreux prix par des cercles de connaisseurs. De son vrai nom Raman KALYAN, il a déjà joué en duo avec plusieurs artistes de tradition hindoustanie, comme Shahid PARVEZ, Nayan GHOSH, Nandkishor MULEY, etc., et a participé à de nombreuses créations « crossover » et « indo-jazz », notamment au groupe Charlie MARIANO’s BANGALORE et à l’ambitieux projet Miles from India, qui propose une relecture originale de la musique de Miles DAVIS.
Bien évidemment, chaque soliste est secondé dans les gat (section rythmée des ragas) par un percussionniste : au sitar répond le tabla de Nitin MITTA et à la flûte le mridangam de Vijay GANESH.
Confluence a été enregistré lors d’une session parfaitement spontanée et improvisée, et surtout inspirée, qui s’est tenue à l’automne 2006 dans un studio de Caroline du Sud. Trois ragas y ont été interprétés : le raga Hamsadhwani, généralement joué en début de soirée, fait office de mise en bouche.
La pièce de résistance qui suit est un raga nocturne assez rare en musique hindoustanie (et d’autant plus rare quand joué par un duo), le raga Lathangi, qui s’étale sur près de 37 minutes. Le sitar et la flûte prennent le temps de planter le décor lors d’une introduction arythmique déployée en trois mouvements, alap, jhor et jhalla (ou ragam, tanam et pallavi dans le contexte carnatique), puis développent dans le gat une composition complètement improvisée.
Dans un premier temps, chaque paire (sitar/tablâ et flûte/mridangam) alterne ses phrasés avec l’autre, et tous se retrouvent à la fin de chaque cycle rythmique pour jouer à l’unisson le thème principal. Puis les quatre protagonistes se renvoient mutuellement les mêmes phrases, dans un jeu de réponses qui se fait de plus en plus rapide. La jubilation va crescendo, puis le dernier tiers du raga est réservé aux deux percussionnistes : le mridangam fait son solo, le tabla enchaîne avec le sien, puis les deux instruments se mettent à dialoguer, entraînant l’auditeur dans une joute rythmique impressionnante de vigueur et de subtilité.
Le raga Sindhu Bhairavi, plus propice aux fins de matinée, clôt le disque sur une note plus légère avec un thème folklorique (un dhun) aux relents bucoliques qui s’évaporent en fondu…
Voilà donc un jugalbandi de haute volée dont les débats instrumentaux ménagent plages méditatives et explosions d’allégresse avec une virtuosité qui ne se départit jamais de sa vocation dévotionnelle.
Stéphane Fougère
Site : www.anupamabhagwat.com
Label : www.felmay.it
Distributeur : www.orkhestra.fr
(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°43 – été 2009)