CELLULOIDE
Une fréquence modulée au Futur Antérieur
Puisque CELLULOIDE se penche dans son nouvel opus sur l’antérieur, et même son propre antérieur, je m’autorise ici à me pencher aussi sur le mien. Car le destin a quand même parfois de drôles de tours dans son sac, et en ce qui concerne notamment les histoires d’amours, je veux parler de la mienne avec CELLULOIDE. Il est question ici de futur antérieur, de retour vers le passé. Et je me rends compte qu’il y a exactement 5 ans de cela, devant ce même vieux PC portable, apparemment inusable, j’écrivais à propos d’un groupe marseillais d’électro-pop marseillais dont j’ignorais jusque là l’existence et qui venait de sortir son nouvel album, Art Plastique. Entre Art Plastique et ce tout nouveau Futur Antérieur, rien.
Enfin rien de la part de CELLULOIDE en tant que groupe, parce que de la part de Member U-0176, le chef de la bande, ça n’a pas arrêté, vu qu’il est également à la tête de BOREDOMproduct, label dont la réputation de constante et extrême qualité n’est plus à démontrer. Enfin voilà, cinq ans pile, cinq ans déjà, et me revoici exactement au même point, à chroniquer le nouvel et très bel opus de CELLULOIDE. Dont j’étais tombé parfaitement amoureux dès la première écoute d’Art Plastique, il y a cinq ans. Et cette histoire d’amour dure toujours.
La tri-unité CELLULOIDE/BOREDOMproduct/Member U-0176, dont j’ai eu le temps en cinq ans d’explorer tous les recoins, ne m’a jamais apporté la moindre déception, jamais. Mais, pour cette présente chronique, revenons-en d’abord aux faits basiques.
CELLULOIDE est groupe français de pop électronique composé de DARKLETI (chant stéréo), MEMBER U-0176 (électronique, chant gauche) et Patryck HOLDWEM (électronique, chant droite). C’est net, détaché, neutre et précis. Merci la géométrie, le pied à coulisse et les mathématiques. Enfin, non, pas tout à fait. Car plus précisément encore, CELLULOIDE, c’est l’histoire de deux gars et d’une fille tous les trois fans de KRAFTWERK, d’ERASURE, de DEPECHE MODE, de SOFT CELL ou encore d’OMD, pour n’en citer que quelques-uns dans la longue liste de leurs maîtres à penser.
DARKLETI, c’est la fille, Patryck HOLDWEM, c’est le premier gars, et U-0176 était le numéro de client sur un catalogue de disques par correspondance du second gars. Ces trois entités humaines citoyennes de Marseille ont fondé leur groupe en 1999 et l’ont nommé CELLULOIDE en référence à l’ancien label de disques Celluloid dont ils aimaient le nom et le logo.
Autant dire que le trio avait déjà quinze ans d’existence derrière lui au moment de la sortie d’Art Plastique et qu’il en a maintenant vingt en ce moment où Futur Antérieur voit le jour. Autant comprendre que CELLULOIDE est un groupe solide, entraîné, malin et cultivé. Mais à l’écoute, ça donne quoi ?
D’évidence, Art Plastique était un album réalisé par des passionnés, des connaisseurs et des bosseurs. Car tout y était pensé dans cet opus, calibré, ordonné, millimétré. Mais attention, non, il n’y avait rien de froid dans cet album. C’était au contraire très musical et plein d’imagination. C’était également, excellente surprise, très diversifié. Aucun titre ne ressemblait à un autre même si tout l’album baignait dans une cohérence absolue. Le maître mot était maîtrise. C’était professionnel, abouti et maîtrisé, avec juste le zest de « french-touch » qu’il fallait pour que l’œuvre soit élégante et raffinée, en plus d’être ultra-moderne.
Le moins qu’on puisse dire concernant Futur Antérieur, c’est que CELLULOIDE n’a pas perdu la main. L’excellence en matière de composition, de sons et d’écriture est toujours la règle absolue. Les fans vont être à la fête ! Pourtant, dès la première écoute, un constat s’impose. Ce nouvel opus est globalement plus sombre que le précédent. C’est indéniable. Compte les ombres, Quelque chose s’efface, Ta main se glace, rien qu’en citant ces trois titres, on mesure la pente prise vers l’obscur. En paraphrasant le refrain de La Cité des aveugles, encore un titre plutôt dark, on aurait assez envie de dire qu’on commence presque à confondre CELLULOIDE et la pénombre. Mais de quoi s’agit-il exactement ?
En vérité, Futur Antérieur débute de la meilleure des façons par une Boucle infinie dont le texte est particulièrement beau et profond, nous plongeant d’emblée au cœur de l’Éternel retour nietzschéen. En effet, le célèbre philosophe allemand avait décrit la vie parfaite, idéale, la seule méritant d’être vécue, comme étant celle qui, recommencée à l’identique encore et encore à l’infini, la même boucle infinie dont nous parle la chanson, apportera toujours le même contentement absolu. Or c’est d’un amour parfait dont il est question, un amour dont on suit la naissance destinée à se rejouer à l’infini sans que jamais cet amour fabuleux ne faiblisse d’un iota.
Dans ce contexte, Futur antérieur, titre ultime de Futur Antérieur, serait à relier directement à Boucle infinie. En effet, si le futur recommence le passé, c’est aussi que le passé est déjà le futur. C’est d’ailleurs ce que dit ou semble dire la première phrase, « Demain sera du passé ». Mais plus loin, il y a cet autre bout de phrase, « Chaque instant effacé ». A priori, ce petit bout de phase paraît anodin, hein ? Eh bien non, il ne l’est pas si on écoute attentivement tout l’album. Car c’est la quatrième fois en quatre chansons qu’il est question d’effacement. Quelque chose s’efface, « Tu t’effaces », « Le monde entier s’efface », et maintenant ce « Chaque instant effacé ». Pour un seul album, ça commence à faire vraiment trop d’effacements pour que cela soit sans signification. Mais laquelle ?
Évidemment, CELLULOIDE n’en dira rien. Ce mystère leur appartient, de même que son explication. Cependant, à la limite peu nous importe à nous qui sommes extérieurs à ce mystère. L’intéressant, en ce qui nous concerne, est ailleurs. Il est dans le fait que CELLULOIDE a changé de rails. Finis les textes d’une compréhension facile, sinon immédiate. Désormais, on ne comprend qu’à moitié, voire pas du tout. Les mots font encore leur effet, mais autrement, d’une manière plus énigmatique.
Je pense que Futur Antérieur nous parle du temps qui passe, des souvenirs qui s’amassent alors que le futur se tasse, des choses et des êtres qui s’amenuisent et s’effacent, de la mort qui grimace et de notre sang qui se glace.
Il y a même une curiosité dans Futur Antérieur, mais qui va cependant dans le même sens. C’est Modulation de fréquence, le seul morceau où DARKLETI ne chante pas, sa voix étant remplacée par celle de l’animateur d’une émission de radio FM qui présente un groupe marseillais dont il hésite encore à propos du nom… CELLULOIDE, oui, c’est ça, CELLULOIDE. Un curieux morceau tout de même, où CELLULOIDE revient de lui-même sur ses débuts. Comme dans l’espoir d’une boucle, d’une boucle infinie ?
Quelques questions à CELLULOIDE…
Votre groupe a été fondé en 1999. Comment CELLULOIDE se sent-il à 20 ans ?
CELLULOIDE : C’est incroyable de penser qu’il s’est déjà écoulé 20 ans depuis notre premier album Naive Heart… C’est vertigineux! Finalement le thème de la fuite du temps, qui est récurrent chez CELLULOIDE, prend tout son sens aujourd’hui…
Il y a également le label BOREDOMproduct. Comment cela se passe-t-il de ce côté-là depuis toutes ces années ?
CELLULOIDE : Nous essayons de nous adapter, il y a des choses qui sont devenues plus faciles, d’autres plus compliquées… Il faut essayer de ne pas appliquer toujours la même recette. Mais pour le moment, tout va bien, le label est
toujours à flot, avec des sorties dont nous sommes fiers, et même un sous-label pour des musiques plus confidentielles, mais à mon goût essentielles.
Et sur le plan du contexte musical, de l’électro-pop en général, quelle est l’évolution autour de vous depuis 20 ans ?
CELLULOIDE : J’ai l’impression qu’il y a , depuis quelques années, beaucoup de groupes qui démarrent avec le même postulat que le nôtre il y a 20 ans… Repartir de là où les pionniers s’étaient égarés… Quelque part entre 1980 et 1983… Pour recréer une musique électronique, froide et pop. Mais alors que de notre coté nous avons quitté les clichés 80 pour essayer faire quelque chose de plus moderne, essayer d’apporter de la nouveauté, il me semble que beaucoup de groupes cherchent au contraire à sonner de plus en plus « old-school », ce qui m’apparait comme une régression.
Parlons aussi de la technologie, CELLULOIDE crée-t-il sa musique synthétique de la même manière qu’il y a 20 ans ?
CELLULOIDE : Non, évidemment, la technologie a beaucoup évolué grâce à la puissance des ordinateurs. Pour Naive Heart, tout était enregistré en une prise, directement en deux pistes… À la moindre erreur il fallait tout refaire, et une fois terminé un enregistrement on ne pouvait plus y revenir…
De ce côté là, ça s’est beaucoup amélioré. Et puis nous ne mixons plus nous-mêmes, c’est plus efficace de se libérer de cette partie pour se concentrer sur le reste.
Venons-en maintenant à ce nouvel album. Comment se sent on quand on remet le collier cinq ans après le dernier opus ?
CELLULOIDE : À vrai dire, nous ne nous sommes jamais arrêtés… Depuis tout ce temps, on travaillait sur les nouveaux morceaux… Donc on ne s’est rendu compte de rien, il n’y a pas eu de coupure de notre côté. Mais nous sommes satisfaits d’avoir terminé un nouvel album.
Ce nouvel album est nettement plus sombre que le précédent… pénombre… ombres… s’efface… se glace… En avez-vous été conscients en travaillant sur ce nouvel album et quelle explication y apportez-vous maintenant ?
CELLULOIDE : Non, c’est absolument inconscient. je suppose que nous avons été imprégnés de l’ambiance générale… Ou alors c’est personnel… Aucune idée. Souvent on écrit les textes comme ils viennent ; ça n’est pas un processus complètement conscient… Sur le fond en tout cas. Évidemment, la forme, nous la peaufinons, mais le sens initial garde toujours la même direction.
La première chanson, Boucle infinie, semble définir le concept de l’album, le retour sur le passé, le désir fou et nietzschéen qu’il recommence. Cela semble être aussi le sens de la chanson Futur antérieur, qui termine l’album. Non ?
CELLULOIDE : Pour Boucle Infinie, oui, absolument. l’envie de revivre un moment parfait éternellement. Pour Futur Antérieur, je n’en suis pas si sûr… C’est un texte qui joue sur des images, sur des ressentis successifs, je ne pense pas qu’on puisse en tirer un sens aussi précis. Tu noteras d’ailleurs que ces deux textes ne sont pas du tout sombres… Boucle Infinie est plutôt lumineux, même… Donc tout n’est pas si noir, tu vois.
Et quelle chanson curieuse que Modulation de fréquence, une chanson où vous revenez vous-mêmes sur vos propres débuts ? Encore le désir fou d’une boucle infinie ? Rester à jamais le même groupe de fans que vous étiez à vos débuts…
CELLULOIDE : Ça doit être ça, inconsciemment… À vrai dire, on voulait s’amuser avec le jeu de mot « modulation de fréquence » comme la bande FM ou comme les changements de fréquence dans le morceau lui même… Effectivement, les extraits radio qu’on entend dans le morceau parlent de CELLULOIDE, pour que tout ça soit entremêlé.
Mon hypothèse est que les années passent, que le passé s’amasse, que le futur se tasse et qu’au bout la mort grimace. D’autres en ont parlé, en long et en large, et pas des moindres. Serait-ce l’apparition d’un nouveau CELLULOIDE, plus ancré dans la réalité et ses turpitudes inévitables et sombres ?
CELLULOIDE : Je ne suis pas sûr. Pour moi les thèmes de CELLULOIDE ont toujours plus ou moins eu cette ambiance que tu trouves plus sombre aujourd’hui. Et puis beaucoup de nos textes sont, je pense, mal compris… Des morceaux comme Le Baiser géométrique ou Et Si par exemple qui ne sont pas des pop-songs sucrées comme on nous le dit parfois… Ça parle de tout autre chose, mais le format « pop » fait diversion… Peut-être que la musique de ce nouvel album est plus directe, plus grave, ce qui te fait percevoir les textes d’une autre façon… Je ne sais pas.
Un mot de conclusion et peut-être aussi… d’avenir ?
CELLULOIDE : L’avenir est inconnu. Nous n’avons aucun morceau en stock… D’habitude quand nous bouclons un album, nous avons toujours 4 ou 5 morceaux déjà en cours… Ça n’est pas le cas aujourd’hui, ça ne nous est jamais arrivé…. Donc, aucune idée de ce qui se passera ensuite. Nous prévoyons seulement de faire 3 vidéos pour cet album… La première est sortie en septembre dernier avec Quelque Chose s’efface, la deuxième, La Cité des aveugles, le jour de la sortie de l’album. Il nous en reste encore une à tourner donc… Et nous avons déjà l’idée.
Article et Entretien réalisés par Frédéric Gerchambeau
Site : www.celluloide.online.fr/
Label : www.boredomproduct.fr/