CONTREPOINT
(Monster Melodies Records)
Un groupe entre jazz et rock sans leader et sans accompagnateur, juste constitué d’instrumentistes désireux de s’exprimer ensemble dans une musique qui leur ressemble, ça vous fait penser à qui ? Au hasard : SOFT MACHINE ? Ouuiiii… perdu ! Enfin, oui et non. En fait, c’est en ces termes que le label parisien Monster Melodies définit la musique de CONTREPOINT, un quartet français qui fut actif au tout débuts des années 1970. Jamais entendu parler ? Vous êtes sûrs ? Fouillez dans votre discothèque… Tenez, cette compilation que vous venez de retrouver, là, Puissance 13 + 2. Bingo ! Le groupe est dedans ! On y apprend qu’il a été fondé en 1969 par le bassiste Jean-Pierre WEILLER et par le pianiste et organiste Jean-Pierre CAROLFI, bientôt rejoints par le tout jeune batteur Mike FREITAG (15 ans !) et deux soufflants : Robert TAYLOR au sax ténor et – ô surprise – René GARBER, qui jouait alors aussi dans MAGMA, au sax soprano. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Continuez à fouiller… Vous pensiez SOFT MACHINE ? Vos disque de Hugh HOPPER doivent être rangés pas loin, non ? Prenez Monster Band : la face B, enregistrée live en France, à Bordeaux, en 1974, c’était avec CAROLFI et WEILLER !
Ça fait trop de coïncidences ? C’est pourtant suite à un lien d’amitié avec Hugh HOPPER et une rencontre avec Robert WYATT que le jeune bassiste (17 ans) Jean-Pierre WEILLER commencera à se faire entendre, d’abord en tant que choriste très occasionnel (et non crédité) sur Joy of a Toy, le premier album de Kevin AYERS. Puis c’est la création de CONTREPOINT avec les musiciens cités plus haut, qui se fait connaître dans le circuit des MJC, comme tout bon groupe jazz et rock avant-gardiste qui se respecte. Puis c’est un passage au Pop Club de Patrice BLANC-FRANCART, en compagnie de Hugh HOPPER, Elton DEAN, Lol COXHILL, Laurie ALLEN, n’en jetez plus ! La chance a permis à CONTREPOINT d’être l’un des rares groupes à avoir pu jouer au festival d’Auvers-sur-Oise en juin 1971, avant qu’un terrible orage et que des pluies diluviennes n’obligent à faire annuler ce qui devait devenir le « Woodstock français ».
Puis il y a eu ce morceau live enregistré pour la compilation Puissance 13 + 2, puis une première partie de Kevin AYERS, puis des concerts au Gibus, puis un passage à l’émission Rock en Stock, et une prise de contact avec le label CBS qui.. n’a rien donné ! Il ne fallait pas rêver : quand on fait pareille musique dans les années 1970 en France, on ne va pas bien loin en termes purement marketing ! Ainsi donc CONTREPOINT n’ a-t-il légué à la postérité qu’un seul morceau sur une compilation. Il était temps de combler un peu plus la légende ; c’est ce qu’a fait Monster Melodies en publiant ce LP au vinyle joliment transparent, qui contient des enregistrements live inédits de 1971, à l’origine gravés sur un acétate. CONTREPOINT y apparaît en quartet : CAROLFI, WEILLER, TAYLOR et FREITAG.
Chaque face de LP contient un long set enchaînant les compositions, à l’instar de ce que faisait… SOFT MACHINE, bien sûr ! On y retrouve le fameux morceau inclus dans la compilation Puissance 13 + 2, Unfathomable of the Seventh Time, ici déployé en quatre parties qui totalisent en durée plus de la moitié du LP, à raison de deux parties sur chaque face, précédées d’un Interlude Free ; et deux autres compositions, Butte aux cailles et Si Seulement, complètent le répertoire. La qualité sonore n’est pas ultra-professionnelle, mais reste tout à fait décente et acceptable, genre « official bootleg ».
Musicalement, CONTREPOINT dévoile sans surprise une approche esthétique sous parfaite influence soft-machinienne période Third/Fourth. Même la pochette, sur laquelle les musiciens posent devant un banc public sur lequel s’étale une femme nue, rappelle celle du premier LP de SOFT MACHINE, où posait également une femme nue (mais de dos). Il n’y a rien à attendre de plus de la part d’un groupe qui a fini sa course en intégrant en partie le groupe MONSTER BAND de Hugh HOPPER (bassiste de qui, déjà ?).
Mais soit : pour qui est fan de cette musique, ce LP est un document de premier ordre, et un saint-graal pour les collectionneurs. À défaut d’avoir su se démarquer de leur prime influence, les musiciens de CONTREPOINT avaient la maîtrise de leur propos, et une indéniable inspiration. Évoluer vers une musique encore plus personnelle et originale ne les aurait de toute façon pas aidés à gagner en notoriété dans la France pompidolienne et giscardienne des années 1970. Ce LP posthume rappelle qu’elle a réussi à exister, ce qui n’est déjà pas si mal !
Stéphane Fougère
Label : https://www.monstermelodies.fr/contrepoint