EISHAN ENSEMBLE – Northern Rhapsody
(ACEL)
Concevoir la musique comme un moyen pour un artiste de capturer l’essence de la beauté peut paraître un insupportable cliché pour les oreilles blasées. Mais quand un compositeur parvient néanmoins à distiller cette essence dans ses œuvres, on se rappelle que si l’on écoute encore de la musique, c’est bien dans l’espoir que certains clichés dépassent leur statut de clichés pour devenir des vérités. Cette vérité dans la quête de la beauté, le compositeur et musicien iranien Hamed SADEGHI nous en rappelle toute la valeur et la grandeur au sein de l’ensemble qu’il a créé en 2016, EISHAN.
En dépit de sa bonne décennie d’existence déjà garnie de trois albums (Nim Dong en 2018, Afternoon Tea at Six en 2020 et Project Masnavi en 2021), l’EISHAN ENSEMBLE reste un suprême inconnu dans notre Hexagone, ce qui n’est guère étonnant quand on sait qu’il est né aux antipodes, à savoir en Australie ! Et son existence serait restée hors de portée de nos radars si le vaillant label ACEL mené par Jean-Jacques LECA ne s’était décidé à publier son quatrième disque, Northern Rhapsody, et à organiser un premier concert en France pour le lancement de ce dernier ; c’était début octobre 2025 au Théâtre Aleph d’Ivry-sur-Seine.
Comment un Iranien s’est retrouvé à former un groupe en Australie est une histoire forcément longue et dont les détails nous échappent. Toujours est-il que ces aléas existentiels ont permis à Hamed SADEGHI de façonner un projet musical qui combine les apports de deux cultures, orientale et occidentale. Car tout Australien qu’il est, l’EISHAN ENSEMBLE puise ses racines musicales dans la riche tradition classique persane, à laquelle il adjoint le langage d’un certain jazz contemporain. Hamed SADEGUI est en effet un « tarzen », autrement dit un joueur de « târ », un instrument à cordes pincées typique de la musique savante persane et moyen-orientale (le « mugham »), au point que sa facture et sa pratique ont été inscrites par l’UNESCO sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2012 (il était temps, l’instrument est apparu en Iran vers la fin du XVIIIe siècle!).
Le târ est formé d’une caisse de résonance en bois de mûrier évidé, d’une fine membrane en peau d’agneau, d’un long manche autour duquel sont nouées des frettes en boyau et est pourvu de six cordes (du moins en ce qui concerne le modèle iranien ; on en compte onze dans le modèle azerbaïdjanais). Il a un son brillant et métallique, proche du sarod indien, qui le rend particulièrement apte à l’expression des émotions tout comme à la narration musicale.
Instrument emblématique des traditions classiques moyen-orientales, le târ a vu sa pratique évoluer et s’adapter aux nouvelles tendances musicales. Ainsi de l’EISHAN ENSEMBLE, qui ne joue pas de musique traditionnelle mais prend plutôt la forme d’un groupe de jazz contemporain et acoustique. Les compositions de Hamed SADEGHI projettent les chaleureuses, puissantes ou délicates volutes mélodiques de son târ au sein de structures et d’un langage jazz, mêlant ses sonorités à celles du saxophone alto de Michael AVGENICOS, de la contrebasse de Max ALDICA, et des percussions acoustiques (djembé, daf, tambour sur cadre…) d’Adem YILMAZ.
Inspiré par des maîtres de musiques « du monde » tels que Anouar BRAHEM, Kayhan KALHOR, Ravi SHANKAR et le TRIO JOUBRAN, EISHAN ENSEMBLE prodige une forme de jazz de chambre générant un son d’une belle et envoûtante profondeur au sein de compositions épiques aux climats variés, parfois recueillis, parfois plus dynamiques, et dont les mélodies rigoureusement écrites ouvrent sur des espaces d’improvisation dans lesquels chaque musicien fait montre de l’étendue de son inspiration, avec un sens affûté du détail, de la nuance, de la délicatesse et de la subtilité émotionnelle.
Les titres des compositions renvoient à la culture ou à la géographie iraniennes, que ce soit de manière directe (Tehran, Return to Shiraz, Expressive Orient, ou encore By the Mountain, qui évoque la sérénité des hauteurs d’Alborz, dans le Nord iranien) ou indirecte (Bazar met en miroir l’énergie vibrante du marché de la petite ville australienne Bellingen à celle des marchés iraniens, Towards the North juxtapose des souvenirs d’enfance dans le nord de l’Iran à ceux de tournées musicales dans le nord de la Nouvelle-Galles du Sud, et Redfern expose, entre allégresse et tristesse, la tension entre le passé et le monde actuel).
Singulièrement, ce sont les paysages des terres australiennes – avec leurs rivières sinueuses, leurs formations rocheuses, leurs couchers de soleil flamboyants sur les collines ondulantes – qui ont imprégné Hamed SADEGHI dans sa quête de beauté et d’apaisement et l’ont reconnecté avec son passé en Iran.
Comme il le dit : « Bien sûr, je garde de précieux souvenirs de l’Iran. C’est dans mon sang, et la culture persane résonnera toujours en moi – c’est aussi ma patrie. Mais je n’aurais jamais pu réaliser cet album à Téhéran. Le rythme de vie y est trop effréné… Les endroits paisibles sont rares, à moins de se réfugier dans les montagnes. » Ce faisant, Hamed SADEGUI et ses complices inaugurent dans les pièces de cet album un canal de résonance inédit entre l’Australie et l’Iran, l’antique et l’actuel.
En creux, Northern Rhapsody fait plus qu’ « inviter au voyage », selon la formule consacrée, et interroge les processus du lien, de l’identité, de l’appartenance et de la transformation à l’œuvre dans le voyage, à travers sept tableaux aux fortes résonances émotionnelles.
Si vous êtes friand des esthétiques musicales de type ECM (jusqu’aux photos de pochette, puisque c’est Laura PLEIFER qui a réalisé comme par coïncidence celles de ce disque) alors la « rhapsodie septentrionale » de l’EISHAN ENSEMBLE devrait vous plonger sans difficulté dans une plénitude artistique qui ne doit pas seulement à son « exotisme », mais bien plus sûrement aux reliefs intérieurs qu’elle éclaire de ses lumières.
Stéphane Fougère
Site EISHAN ENSEMBLE : https://www.eishanensemble.com/
Page : https://eishanensemble.bandcamp.com/album/northern-rhapsody


