Jacky MOLARD
En Innacor majeur
Faut-il encore dresser le palmarès des aventures musicales du violoniste breton Jacky MOLARD ? On ne peut décemment pas se prétendre amateur de musiques de Bretagne si l’on n’a jamais, au moins, entendu parler de lui. De GWERZ aux BALKANIKS, d’ARCHETYPE à BAL TRIBAL en passant par DEN, TRIPTYQUE, la CELTIC PROCESSION de Jacques PELLEN et l’Alain GENTY GROUPE, il a été de toutes les expressions innovantes en matière de musique bretonne ouverte, que ce soit en tant que musicien, interprète, compositeur, mais aussi arrangeur et directeur artistique.
Après une vingtaine d’années au service de la dynamisation de la musique bretonne et de la reconnaissance des musiques du monde en général, il crée enfin un groupe qui, pour la première fois, porte son nom, le JACKY MOLARD QUARTET, avec Hélène LABARRIÈRE, Janick MARTIN et Yannick JORY. Puisant aux sources des musiques celtiques et balkaniques, non sans effectuer de délicieux détours vers le jazz et le contemporain, le quartette livre une musique euphorisante au son unique, dense et complexe mais aussi véloce et pétillant, mettant en relief à la fois les talents d’interprètes inventifs et d’improvisateurs avertis de chacun des musiciens.
Pour sa première sortie officielle hors Bretagne, le JACKY MOLARD QUARTET s’est produit en janvier 2006 dans le cadre du Festival Sons d’Hiver, à Choisy-le-Roi, dans le Val-de-Marne, partageant l’affiche avec le groupe conduit par son confrère artistique Érik MARCHAND, LES BALKANIKS, dans lequel il joue également. La soirée avait allure de symbole, alors même que les deux artistes viennent de donner naissance, avec Bertrand DUPONT, à un nouveau label breton, Innacor, voué à défendre la création, la recherche et la mémoire musicales de Bretagne… et d’ailleurs.
À une époque où les majors se désolidarisent des projets artistiques novateurs, la création de ce « haut-parleur des cultures de Bretagne » fait office d’acte sainement militant. Un nouveau tournant artistique, une nouvelle ambition éditoriale discographique : il n’en fallait pas davantage à ETHNOTEMPOS / RYTHMES CROISES pour chercher à couvrir ces événements en compagnie de l’intéressé.
Entretien avec Jacky MOLARD
Ton quartet s’est produit en janvier au Festival Sons d’Hiver. Était-ce son premier concert ?
Jacky MOLARD : Disons qu’on a fait une dizaine de concerts en cabaret pour roder un peu le répertoire, mais c’était effectivement le premier concert un peu important. Cela dit, le tout premier concert fut donné à Saint-Malo au mois de juillet. Là ce n’était pas du tout rodé ! En fait cette petite tournée des cabarets, c’était vraiment pour que le répertoire devienne plus fusionnel et plus automatique pour tous les musiciens ; qu’on n’ait pas à chercher, à penser à la structure mais qu’on ait juste à jouer de la musique.
Cette idée de jouer en quartet, l’avais-tu depuis longtemps en tête ?
JM : Il y a pas mal de raisons : l’idée de faire quelque chose vraiment à moi date depuis longtemps mais ne s’est jamais présentée comme une priorité. Ce que je voulais, c’était d’abord travailler avec les gens que j’aime, comme j’ai toujours fait. Ensuite, on est obligé à un moment donné d’avoir quelque chose sous son nom parce que… les temps deviennent durs, il faut vraiment prendre le taureau par les cornes, sinon on peut très bien être laissé de côté si on n’est pas sur l’actualité.
Donc l’idée fut un peu forcée au départ, parce qu’en fait je suis un musicien de groupe, je ne suis pas un musicien individualiste ; ce n’est pas ma carrière qui compte, c’est la musique avec les autres. Mais maintenant qu’on a formé ce quartet, je n’en suis pas mécontent parce que on a trouvé une unité, des sentiments musicaux forts.
Cela dit, il ne correspond pas à ce que j’avais dans la tête au départ. Rien que le choix des instruments par exemple : l’accordéon, le sax, pas de percussions, ce n’était pas mon idée. Mais ça s’est fait comme ça puisque que j’ai d’abord commencé en duo avec Janick MARTIN, on a travaillé un peu sur un répertoire et, très vite, il m’a semblé évident de faire appel à Hélène LABARRIÈRE pour la contrebasse et puis j’ai cherché un peu chez les gens avec qui j’ai beaucoup aimé jouer, mais avec qui je n’ai jamais pu vraiment développer des choses. Avec Yannick JORY, par exemple, c’était par petits passages ; on a joué ensemble dans l’Alain GENTY GROUPE, mais ça n’a jamais beaucoup tourné, le groupe d’Alain GENTY.
Autrement, c’étaient des occasions passagères, des bœufs ou des choses comme ça. Mais en revanche j’ai toujours eu ce souvenir de quelque chose au niveau du son, de l’écoute du musicien, et d’une sensibilité qui me correspond. On a donc démarré là-dessus, avec dans ma tête une possibilité de prendre un percussionniste ; c’était mon idée de départ, mais finalement il n’y en a pas eu besoin ! On a tous le même tempo intérieur, et ça marche bien comme ça.
Économie rythmique
et équilibre artistique
JM : De nos jours, dans un groupe, on met systématiquement de la batterie ou des percussions, que ce soit en musique bretonne comme dans beaucoup de musiques populaires, maintenant, on ajoute des percussions… « parce qu’il faut » ! Mais la musique bretonne est déjà une musique qui se satisfait telle quelle au départ ; il n’y a jamais eu de percussions en musique bretonne. Donc c’est extrêmement difficile d’en mettre dessus. Tous les essais déjà entrepris n’ont jamais été convaincants.
Certes, avec ce quartet, on ne joue pas que de la musique bretonne, mais malgré tout, ça m’intéresse de ne pas ajouter de percussions. Et puis ce qu’on adore, ce sont les timbres, le choix des timbres dans cet orchestre. C’est assez varié, et en même temps on ne sait pas parfois qui joue quoi. On peut brouiller les pistes au niveau des timbres. Entre le violon alto, le sax alto, qui joue lui, assez « bois » – il peut avoir un son très boisé – la contrebasse à l’archet aussi, de même que l’accordéon, qui a des registres assez doux par moments, on ne sait pas toujours qui joue, et cet aspect-là me plaît.
Avais-tu songé à une formule en quartet dès le départ, ou avais-tu envisagé une formation plus importante ?
JM : Ça aurait pu être un peu plus important, peut-être à cinq ou six, mais pas trop non plus parce que, d’abord, il faut bien se rendre à l’évidence que, de nos jours, plus on est nombreux, plus c’est dur à faire tourner ; ça coûte cher dans tous les sens. Quand ce n’est pas une création avec de l’argent, des résidences, des choses comme ça, on ne peut pas se permettre d’aller sur la route à plus de quatre, finalement. Une voiture pleine avec les instruments, et puis voilà…
Y compris dans le cadre d’un festival ?
JM : Bien sûr. Il n’y a qu’à voir ce qui s’est passé avec LES BALKANIKS à Sons d’Hiver. C’était une formule restreinte, il n’y avait pas les Turcs. Les festivals sont subventionnés, mais malgré tout il n’a pas été possible de faire venir des gens qui viennent de Turquie, il y a eu le problème des visas, et c’est extrêmement compliqué. Dans LES BALKANIKS, il y a un Serbe, un Moldave, six Roumains à faire venir ; sur un concert unique, c’est trop cher. S’il n’y a pas d’autre concert derrière, c’est assez difficile en tout cas. Il s’agit là bien sûr d’un aspect purement économique, mais en ce qui concerne mon quartet, ce n’est absolument pas ce qui prime pour la musique. On a juste trouvé un équilibre, chacun se sent bien à l’intérieur de ce quartet. On reste donc sur ce modèle.
Arrêts sur parcours
Votre répertoire brasse pas mal de choses qui renvoient à ce que tu fais par ailleurs. Ce groupe est-il également lié au projet que tu as eu déjà depuis un petit moment de faire un disque sous ton nom ?
JM : Concernant le répertoire, il y a en effet pas mal de choses qui ne sont pas forcément inédites. Les thèmes, on les connaît pour les avoir joués avec DEN, avec CELTIC PROCESSION, ou avec diverses autres formules, mais j’espère bien travailler rapidement de nouvelles compositions, donc inédites, pour le CD de ce quartet. On a prévu d’enregistrer très vite, parce que d’abord on en a besoin, et puis parce ce sera l’occasion, effectivement, de faire le premier album sous mon nom.
Cet album, je l’ai toujours reporté parce qu’à chaque fois j’ai évolué sur d’autres choses. Donc je n’étais plus content de ce que j’avais maquetté, et c’était déjà trop tard. Quand on ne s’arrête pas un moment pour faire les choses, c’est toujours trop tard. Et la musique c’est ça.
Maintenant, j’effectue un peu un retour en arrière, j’ai repris en partie des compositions qui ont été interprétées sur une époque et je les ai remises au goût du jour pour cette formation.
Cela dit, au concert de Sons d’Hiver, vous n’avez pas exclusivement joué tes compositions. Je crois me rappeler qu’il y avait une composition de Gaby KERDONCUFF…
JM : On joue surtout des morceaux qui me plaisent. La pièce de Gaby est intéressante parce que ça part sur un morceau de type traditionnel, à savoir des ronds de Loudeac, qu’on avait déjà joués en trio avec Gaby et Patrick (MOLARD), trio qui n’a pas duré longtemps, juste un an et demi. On a fait quelques scènes en Bretagne, on a dû tourner en Italie, et ces ronds-là me sont restés dans la tête. J’ai proposé ça à Jannick qui les a appris, et après on les a mis dans le répertoire du quartet. Donc, les ronds de Loudeac, ce n’est pas une compo de moi, mais c’est une compo quand même.
Cet aspect « nouveau morceau pas forcément traditionnel, mais joué sous une forme traditionnelle », me plaît assez. J’aime bien qu’il y ait un peu de musique bretonne dans ce quartet. De plus, à Sons d’Hiver, les contraintes horaires ne nous l’ont pas permis, mais dans la set-list, on pensait faire un rappel et envoyer une ridée que j’ai composée à l’époque pour GWERZ mais qui n’a jamais été enregistrée. Ça, ce sera enregistré. Certains morceaux sont assez confondants. Ça pourrait être des airs traditionnels, sauf que ce sont des compositions.
En fait, tu as intégré dans le répertoire du quartet des morceaux qui correspondent à une partie de ton histoire.
JM : C’est ça. C’est aussi l’idée de l’album : un arrêt sur quelques années de musiques diverses et variées, mais jouées avec une formation actuelle. Ensuite, on travaillera de la nouvelle musique. J’ai l’intention de composer pas mal de choses plus spécifiques à ce quartet. Maintenant je sais comment il fonctionne, je sais comment je vais pouvoir composer avec. J’ai proposé aussi aux autres membres du quartet de m’amener de la musique. Yannick est compositeur, Hélène est compositrice… Jannick ne compose pas beaucoup pour l’instant, mais il va s’y mettre, je le sens bien ! Voilà quatre entités qui permettent d’aller vers des horizons un peu différents, mais en conservant le même son et la même patte sonore.
Des horizons dans les brèches
En termes d’inspiration, il y a donc des choses qui viennent de la musique bretonne, un morceau tendance galicienne, de l’Europe de l’Est… Est-ce que ça correspond à toutes tes inspirations ?
JM : Il manque des choses. Je n’ai pas mis de morceau sous la forme de musique irlandaise, que j’ai pourtant beaucoup pratiquée. J’ai composé des reels et des jigs. Mais Yannick JORY et Janick MARTIN n’ont jamais joué cette musique. Or, je ne veux pas trahir la musique ; si c’est un reel irlandais, il faut que ça sonne irlandais. Il faut que le phrasé soit irlandais, il ne faut pas qu’on entende quelqu’un qui le joue à moitié. Mais je pense que ça va se faire, parce ce sont tous d’excellents musiciens, ils sont capables de partir sur de nouveaux horizons.
Il y a de plus l’aspect improvisation qui, je crois, peut prendre plus de place du moment qu’on varie les couleurs. Hélène vient de l’improvisation, du milieu du jazz improvisé de Paris et elle connaît cela très bien. Elle a ouvert déjà quelques petites brèches où on s’engouffre avec grand plaisir, et cet aspect-là, j’aimerais bien qu’on le travaille encore plus. Parce que c’est de l’improvisation, mais ça se travaille ! Il y a des clés, il faut savoir comment rester sur les choses, insister pour que ça ait un sens.
Il faut trouver des interstices, des moments dans les compositions…
JM : Voilà, en dehors des thèmes, parce que, en général, tout ce qui est musique traditionnelle ou musique populaire, ce sont des thèmes. Je parle, en Europe de l’Ouest. En revanche, dès le moment où on va vers les musiques orientales, il y a de l’improvisation, mais c’est une improvisation modale, ça reste toujours sur les mêmes schémas, qui sont rythmiques et modaux, donc c’est de l’impro sur le mode, pas sur l’harmonie. Nous, on a en plus la possibilité de faire de l’improvisation sur de l’harmonie, rythmique bien sûr, c’est extrêmement ouvert, on a plein de possibilités avec ce quartet ! Voilà vers quoi on va continuer à travailler.
Cet aspect improvisation serait ainsi à la fois nourri de jazz et de ce que peuvent permettre les musiques modales ?
JM : Bien sûr. Il y a aussi les histoires de rythmes. J’adore les rythmes impairs, j’ai beaucoup travaillé ça avec les musiques bulgares et la musique turque, les 7/8, 9/8, 11/8, 15/8, etc., les 5/4, les « aksaks » ou rythmes impairs, boiteux… C’est un univers. Hélène ne connaissait pas parce qu’en jazz on ne travaille jamais ça. Il y a des formules impaires, mais techniquement c’est sur des rythmes plus longs, du 5/4, du 7/4…. Hélène n’avait jamais travaillé ce genre de choses, mais elle le travaille en ce moment, elle peut se permettre d’improviser à la manière jazz sur des rythmes impairs, ce qui jamais été fait. C’est plein de choses absolument ouvertes, je ne connais personne qui joue comme ça. Il y a plein de pistes à creuser…
La formule en quartet est déjà très dense, fort riche, mais envisages-tu cependant des collaborations avec d’autres artistes ?
JM : Oui, j’envisage évidemment d’en inviter, parce que j’aime plein de musiciens avec qui j’adore jouer, et tout le monde est pareil. Il faut d’abord que ce quartet soit bien autonome, qu’il ait une vie, et après on pourra inviter sur certains morceaux, sur des albums, des musiciens, des chanteurs… Il y a toutes sortes de possibilités, tout en gardant ce quartet de base. Il ne faut pas hésiter à produire plusieurs disques rapidement, parce qu’on essaye de s’en donner les moyens.
Les Dardanelles en Armorique
Cela nous amène à parler du nouveau label, Innacor…
JM : Ce label est parti d’un constat : actuellement, les boîtes de production, quelles quelles soient, ne veulent plus risquer un sou sur les musiques du monde en général. En Bretagne, on a deux maisons de disques qui se sont concentrées sur la distribution mais qui ne produisent plus, qui ne font que faire des licences, donc chacun est obligé de toute manière de produire son album, sauf cas exceptionnel. Mais on n’en fait pas partie.
Il fut un temps, tu avais déjà eu l’occasion de t’occuper d’un label…
JM : Il y a quelques années, j’avais créé un label au sein de la Coop Breizh qui s’appelait Gwerz Pladenn ; il a duré ce qu’il a duré. La Coop Breizh a par la suite connu un changement de direction. Yann GOASDOUE a pris sa retraite et est arrivé Jean-Louis Le VALLEGANT qui, au bout d’un an, m’a dit : « Je supprime tous les sous-labels, je n’en veux plus qu’un seul qui s’appelle Coop Breizh. » C’était la fin d’une histoire. Il n’y avait plus Ar Folk, plus Escalibur, ni Gwerz Pladenn. Après il a quitté la boîte, c’est Jean-Louis Le CORRE qui a repris la section disques et qui a créé un sous-label nommé Avel Ouest, qui ne fait que des licences !…
En Bretagne, il y a plein de musiciens qui ont besoin de faire des disques mais qui n’ont pas les moyens de les faire. On a été obligés de se dire, avec Erik MARCHAND et Bertrand DUPONT, qu’il fallait faire quelque chose. J’ai proposé de créer un label, Innacor. Le voilà, il est né ; le tout premier album vient de sortir : c’est celui de Hasan YARIMDÜNIA, le grand clarinettiste turc.
Voilà donc un nouveau label breton dont la première référence n’est pas un disque de musique bretonne !
JM : Oui, ce n’est pas un label qui sera fermé sur la Bretagne, mais ouvert sur ce qui peut se passer en Bretagne. Hasan a souvent collaboré avec nous. On se connaît depuis vingt ans, on a travaillé avec Okay TEMIZ sur un spectacle qui avait été produit par les Arcs de Quevin ; il y avait Érik MARCHAND, Okay TEMIZ, Hasan YARIMDÜNIA, TEMO, le chanteur kurde avec qui on a travaillé aussi, Pierre CREPILLON, Hameed KHAN qui jouait des tablas, Thierry ROBIN et moi-même. J’espère que je n’en oublie pas… Ça, ce fut la première rencontre avec Hasan.
Ensuite on a été amenés à se revoir plusieurs fois au festival des Rencontres internationales de la clarinette populaire ; on l’a invité dans LES BALKANIKS, et on a profité du fait qu’il est revenu aux Rencontres de clarinettes pour l’enregistrer, en un après-midi. L’album a été enregistré en cinq heures, une performance ! On lui a demandé combien de temps il fallait pour enregistrer cinquante minutes de musique, il nous a dit « cinq heures », et effectivement il a été enregistré en cinq heures. Et c’est un album magnifique, c’est vraiment de la grande musique !
C’est toi qui en a assuré le mixage, je suppose ?
JM : J’ai fait la prise de son et le mixage, du début à la fin. Les musiciens ont enregistré et sont partis, il n’était donc pas question de refaire une prise. C’est du live. C’est de la musique jouée complètement, c’est un plaisir à mixer. Je n’ai eu qu’à suivre ce qui était déjà suggéré par la musique et à soigner les réverb’ et les sons. Pour moi, c’était assez facile, ça sonnait dès le départ. Il n’y a pas de secret : quand ça ne sonne pas au départ, à l’arrivée c’est forcément moins bien. Le catalogue d’Innacor démarre par cet album, et je trouve ça très bien parce que ça montre l’ouverture d’esprit du label.
Une seconde production est également sur les rails, je crois ?
JM : On va enchaîner avec le quartet d’Érik MARCHAND qui est un peu une formule réduite des BALKANIKS : il comprend Érik MARCHAND, Costica OLAN au taragot, Viorel TAJKUNA à l’accordéon, et moi-même au violon alto. Ce quartet-là est amené à tourner pas mal, puisqu’il est effectivement plus souple que la grande formule. Il faut qu’il joue, ce groupe ! Érik et moi aussi, on a besoin de jouer avec ces grands virtuoses, c’est formidable d’avoir des gens comme ça ! Un album a été enregistré. Son répertoire est totalement original et donc différent de celui des BALKANIKS.
Musique vivante = musique à risque
La création du label Innacor n’est-elle pas aussi partie d’un constat que finalement la production, le monde discographique breton était peut-être un peu trop replié sur certaines choses ?
JM : Si. Dès le moment où on leur soumet quelque chose d’un peu créatif, les producteurs ne veulent plus courir de risques. Ils préfèrent aller vers ce qui est sûr de se vendre. Je n’ai pas envie de citer de noms, mais il y a certains groupes qui n’ont aucun problème à avoir leur production, parce que leur démarche ne comprend pas de risques. Elle n’a pas forcément beaucoup de créativité non plus. Nous, tout ce qu’on a fait toute notre vie, c’est de créer, de rencontrer et de continuer à faire vivre cette musique bretonne qui est riche, qui a toujours vécu d’ailleurs, et ces gens qui l’arrêtent à un certain moment, qui veulent en faire une image figée, en donnent une fausse idée.
Toute musique évolue et est de plus en plus vivante si elle incorpore des éléments nouveaux, et donc de la recherche.
Il y a eu aussi un désengagement par rapport à toute espèce de musique bretonne dont le rôle serait autre que de faire danser, une musique faite pour être écoutée ?
JM : Bien sûr. Là il y a un problème, c’est certain ! Il y a des gens qui voudraient bien que ce ne soit que de la musique à danser parce qu’il y a le phénomène du fest-noz, il y a les groupes de fest-noz. Il faut bien le dire : maintenant ça devient de plus en plus dur, les festoù-noz. Il y a un tas de monde sur le marché, et il y a beaucoup de groupes qui jouent avant de savoir jouer ! Je dis les choses comme elles sont.
Ça ne se passait pas comme ça non plus à une époque. Avant de pouvoir monter sur scène, il fallait quand même avoir la connaissance de la musique. Quand on fait danser, on sait au moins danser et on sait pourquoi les gens dansent comme ça. Il y a des sonneurs et des chanteurs qui impriment un style et là où les gens dansent bien le fisel, c’est dans le coin du fisel, et on le voit bien avec les danseurs : quand ça commence à vraiment bien danser, c’est parce que c’est bien sonné.
Et sans vouloir être amer, on a une impression d’une grande richesse de vie musicale en Bretagne mais d’un appauvrissement au niveau qualité ; c’est quand même le grand constat. En aplanissant tous les styles, ce qui est justement caractéristique de la musique bretonne, on en fait une musique comme une autre, avec les mêmes instrumentations systématiques, etc. De tous temps, on a essayé de faire autrement, de varier, de chercher, que ce soit Érik, ou Patrick ou Dominique, mes frères, ou Jean-Michel VEILLON…
On est toute une bande à toujours faire de la recherche tout en respectant cette musique qui est à respecter autant que toute autre musique, justement en ne la détruisant pas, en allant plus loin dans la recherche de styles. Ce label peut être pour nous un outil pour continuer à faire ce travail qu’on tous a envie de faire et pour lequel on vit.
Projection et mémoire
Et ce label permettra également de découvrir d’autres musiques hors de Bretagne, déjà par le biais du disque de Hasan YARIMDÜNIA…
JM : Voilà, par exemple. Depuis longtemps on a travaillé avec des musiciens d’ailleurs, on a fait des rencontres formidables avec des musiciens roumains, turcs, bulgares, kurdes, indiens, africains, et ça ne va pas s’arrêter là ! Il y a d’autres projets, je ne vais pas tous les révéler. Il faut que ça démarre et que ça se passe bien.
Il y a aussi la perspective de rééditer des albums qui sont passés un peu inaperçus. Par exemple l’album de BAL TRIBAL, qui est sorti à mille exemplaires comme ça, comme on pouvait, parce qu’aucun producteur ou distributeur n’en voulait. Donc, celui-là, j’espère qu’on le ressortira pour la fin de l’année ; et puis, il y a le projet d’enregistrer la KREIZ BREIZH AKADEMI, menée par Érik MARCHAND, et désormais rebaptisée NORKST. Il y a éventuellement l’édition française de l’album de TOPOLOVO, les Bulgares avec qui j’ai enregistré. C’est bulgare mais joué par des Bretons, sauf que le disque est sorti en Bulgarie, sur un label bulgare. Il n’est pas distribué en France, donc on propose de le sortir sur notre label. C’est quasiment exclusivement de la musique bulgare, et ce qui est intéressant c’est que ça sortirait en même temps que BAL TRIBAL parce que Kalinka VULCHEVA est invitée sur les deux projets.
Est-il de même prévu de rééditer des albums obscurs qui sont sortis à l’époque en 33 Tours à petits tirages ?
JM : Oui, si on peut avoir accès à ces choses-là. Après, ça dépend des producteurs qui ont les droits, et s’ils sont prêts au moins à les autoriser. Il y a des richesses, des choses qui méritent justement, sous ces aspects « mémoire », d’être remises au goût du jour, remastérisées pour avoir un son un peu meilleur. Il y a des choses à faire, c’est très ouvert.
Innacor a aussi un distributeur, ce qui est une bonne chose, et qui n’est pas seulement régional.
JM : L’Autre Distribution a une très bonne diffusion, pas seulement en France mais aussi à l’étranger, et des méthodes de distribution un peu alternatives. C’est intéressant, ils suivent les produits beaucoup plus que tout ce qui est distribution « traditionnelle » ou même des majors qui ont une seule manière de travailler. Les gens de L’Autre Distribution ont plein de cordes à leur arc et travaillent beaucoup. Ce sont des bosseurs, et je pense qu’ils ont des résultats assez impressionnants. Nous on est heureux, eux aussi ont été heureux de notre proposition, qui a été accueillie à bras ouverts. Ce sont des gens qui nous connaissent, qui suivent aussi ce qu’on fait depuis longtemps. Ça, c’est extrêmement positif. Du reste, si on n’avait pas eu de distributeur, on baissait les bras, parce que un label sans distribution… C’était une condition sine qua non, et ça s’est fort bien passé entre nous.
Propos recueillis et remis en forme par Stéphane Fougère
Photos : Sylvie Hamon (Festival Sons d’Hiver à Choisy-le-Roi, janvier 2006)
Article original publié dans ETHNOTEMPOS n°21 – avril 2006