LE TRIO JOUBRAN – The First Ten Years

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LE TRIO JOUBRAN – The First Ten Years
(World Village / Harmonia Mundi)

LE TRIO JOUBRAN : la Musique au cœur, une terre pour Horizon. Plusieurs sous-titres seraient applicables s’il fallait qualifier de façon exhaustive la créativité du TRIO JOUBRAN. Si les trois frères JOUBRAN, Samir, Wissam et Adnan, furent, un temps, inspirés par un autre trio de guitaristes célèbres, on aurait pu choisir « Saturday Night in Ramallah » pour évoquer la ferveur qui se dégage de chacun de leurs concerts. Mais c’eût été passer sous silence le fait que le trio des frères JOUBRAN est à la fois la consécration et l’apogée d’une dynastie très ancienne de luthiers et de musiciens implantée en Palestine, à Nazareth et à Ramallah depuis la deuxième moitié du XIXe siècle.

L’aîné des frères, Samir, commence une carrière de concertiste au début des années 2000, rejoint en 2004 par Wissam qui, comme leur père, Hatem, est aussi luthier (Wissam construira son premier luth à l’âge de six ans !) et enfin par le plus jeune des trois frères Adnan. La fratrie a toujours baigné dans la musique : depuis l’arrière grand-père, Dib, Basem – leur grand-père -, Hatem – leur père -, et leur mère, Ibtisam Hanna, spécialiste du chant Muwachahat.

Alors, Ten Years After ?

Bien que datant de 2012, le superbe coffret intitulé Le TRIO JOUBRAN, The First 10 Years, publié par Hamonia Mundi, qui comprend cinq CD, nous a semblé devoir être remis à l’honneur tant il est emblématique de la qualité et de l’évolution du trio. Et pour être juste, il faudrait parler d’un quatuor car depuis plusieurs années le trio s’est adjoint le délicat percussionniste Youssef HBEISCH.

Si Randana constitue, chronologiquement, le premier des cinq albums présents dans ce superbe coffret (dont la direction photographique, superbe, est due à Adnan JOUBRAN), Samir et Wissam avaient déjà pu nous donner un avant-goût de ce que serait bientôt le trio : c’est, sous l’égide de France Culture et d’Actes Sud que paraissait (chez Harmonia Mundi) en 2007 le magnifique Récital Mahmoud DARWICH, enregistrement réalisé en public, au théâtre de l’Odéon, d’une prestation où les deux frères servaient un écrin musical tour à tour pudique, nostalgique ou passionné aux vers du grand poète palestinien Mahmoud DARWHICH, lus par l’auteur puis donnés en français par Didier SANDRE. Pour percevoir toute la justesse et la symbiose qui relient intimement le poète à nos trois musiciens il semble tout indiqué d’inviter à découvrir cet album remarquable, particulier dans son style, prégnant par la profondeur partagée de la poésie de Mahmoud DARWHICH et de la musique des frères JOUBRAN. Le trio aura d’ailleurs d’autres occasion de promouvoir la poésie de Mahmoud DARWICH sur scène, ainsi qu’en studio, notamment sur le troisième album du trio intitulé À l’ombre des mots, également présent dans ce coffret.

Cette filiation tissée entre les notes et les mots tient sans doute au fait que la plume comme le plectre sont ici mus par un ardent désir de faire entendre une voix étouffée qui exprime la douleur et la colère des Palestiniens de s’être fait confisquer leur terre ainsi que leur droit à être reconnus comme un peuple à part entière. Et en cela, LE TRIO JOUBRAN accédera à un langage d’universalité – à travers la défense des peuples autochtones (celle des « natifs » d’Amérique notamment) qui trouvera son apothéose dans l’album The Long March et le titre Carry the Earth, avec la collaboration de Roger WATERS de PINK FLOYD.

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Randana, enregistré en 2004, nous offre donc ici cinq titres dont le dernier est aussi chanté par Samir. Cet album pose les bases de ce qui sera la couleur propre du trio : l’équilibre des voix des trois instruments le dispute à un art du silence et de la retenue qui ne se refusent pas le flirt avec la ferveur de la transe. Remarquables musiciens, ces virtuoses ne versent jamais dans la démonstration facile ni la compétition. La porte de l’Orient nous est ainsi ouverte et nous voilà aptes à recevoir Majâz, qui, à peine trois ans après Randana, nous fait saisir la formidable maturité accrue par le trio désormais rejoint par Youssef HBEISCH dont les percussions marient avec élégance les sonorités de la batterie aux instruments de percussions traditionnels du Moyen-Orient. Cet album offre aussi à chacun des trois oudistes un Tanasim au cours duquel Adnan, puis Samir et enfin Wissam expriment leur propre sensibilité sur ces pièces en solo de leur composition. On pourra se reporter à l’article qu’a publié en mai Stéphane FOUGÈRE au sujet de cet album qui a consacré le trio auprès du public occidental en 2007 : https://www.rythmes-croises.org/le-trio-joubran-majaz/

À l’ombre des Mots illustre la parfaite congruence esthétique et émotionnelle de la musique du trio avec la poésie de Mahmoud DARWICH. La prise de son soignée, l’ordonnancement subtil des pièces et l’osmose intentionnelle du poète et des musiciens nous conduisent peu à peu dans cet univers parcouru à la fois de la nostalgie et de l’espérance qui jalonnent ce chemin d’intériorité que ces artistes d’exception nous dessinent avec une virtuosité et une pudeur si bien équilibrées.

On l’aura compris, tout au long de ce « miraj » en cinq étapes, nous sommes conduits, accueillis, par palliers successifs, vers plus de subtilité, non-moins de ferveur mais toujours avec délicatesse, devenant compagnons de ces musiciens dont l’hospitalité esthétique est ici pleinement avérée. Nous pourrions pousser l’analyse jusqu’à décortiquer métriques et maqamats (1) qui constituent l’architecture de ces palais sonores, mais préservons l’émotion du risque de flétrissement que l’analyse lui ferait subir.

Le Dernier Vol est le quatrième opus qui vient à point dans notre progression : il ouvre la palette sonore du trio, qui en demeure le noyau central, en  lui associant l’ensemble de cordes CHKRRR composé de Valentin MUSSOU au violoncelle, Sylvain FAVRE au violon et David GUBITSCH, « strings engineer ». L’univers du trio s’ouvre ici à la musique de film, en l’occurrence celle du film de Karim DRIDI Le Dernier Vol avec Marion COTILLARD et Guillaume CANET.

Asfâr, le cinquième tableau, ouvre sur Nawwâr, qui comme la plupart des pièces du groupe, est signée des trois oudistes. L’importance de Youssef HBEISCH comme co-arrangeur n’est pas à négliger : ses timbres et son doigté, feutrés ou soutenus participent activement à la construction des climats de chaque morceau. Nawwâr, pièce enlevée, est encore caractérisée par cette virtuosité pertinente mise au service de la musique.

Le chanteur tunisien Dhafer YOUSSEF, bien connu pour ses collaborations avec Nguyên LÊ ou Paolo FRESU, vient apporter sa couleur soufie à la deuxième pièce du CD, Zawâj El Yamâm. Ses vocalises célestes participent à la suggestion de paysages désertiques que semble évoquer la pièce.

Dawwâr El Shams se présente comme un thème lancinant, peu à peu repris dans les graves puis de plus en plus appuyé aux percussions, enfin doublé rythmiquement. Le caractère hypnotique de cette courte pièce indique, malgré sa brièveté, la capacité d’évocation extatique de la musique du groupe.

Lui succède Douja, dont l’espace, est défini par les percussions. La pièce égrène une mélodie en mineur, aérée, solennelle et retenue, où la voix de Dhafer YOUSSEF vient tracer ses méandres nostalgiques. Le monologue suspendu d’un oud, bientôt rejoint par un deuxième et un troisième à l’octave, lui répond et souligne sa mélopée envoûtante. Douja est incontestablement une des pièces les plus intériorisées de l’album.

Dès les premières notes de Sama Cordoba le trio nous emmène en Espagne, qui fut du VIIIe au XVe siècle partie intégrante de Al-Andalus (2). Les premières notes de l’oud évoquent sans conteste une phraséologie guitaristique qui titille les ornements en quarte augmentée, procédé fréquent toujours présent dans les guitarèmes du flamenco. Cordoba, ou Cordoue, et sa magnifique Mezquita, fut le lieu qui vit naître la codification du Cante Hondo (le « chant profond ») par le virtuose bagdadi ZIRYAB au IXe siècle – qui introduisit également les échecs en Espagne. C’est aussi dans cette forêt de marbres colorés que Mohyddhîn Ibn ARABI vécût la première des révélations spirituelles qui le fit renoncer à un avenir confortable de haut-fonctionnaire pour mettre ses pas dans ceux des ascètes soufis de son temps au XIIIe siècle. Cette pièce est emblématique du souci de transcendance du TRIO JOUBRAN, de la dimension universaliste de sa musique. Les modulations harmoniques s’inscrivent de façon saisissante dans des grilles d’accords typiques de la buleria par exemple.

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Asfâr, la pièce-titre de l’album en est aussi la plus longue : 15 minutes. Une introduction grave soulignée avec tact par le bendir (grand tambour grave) dont le timbre est proche de la contrebasse se mêle subtilement aux notes de l’oud. Une magnifique mélodie en mineur est déclinée, doublée sur deux octaves, lascive, tandis que la voix grave d’un oud improvise des contre-chants tout en retenue. Et peu à peu nos musiciens-derviches mettent en mouvement la roue de la transe extatique : l’osmose du quatuor donne ici sa pleine maturité. Si l’extase semble promise, le quatuor pourtant fait le choix de l’intériorité méditative, nous invitant par là, peut-être, à lui emboîter le pas vers notre propre voyage intérieur. Il est tentant d’évoquer ici Ibn ARABI et son recueil de poèmes L’Interprète des Désirs dont le suivant :

Mon cœur est devenu capable de toute image :
Il est pâturage pour les gazelles,
Couvent pour les moines chrétiens,
Temple pour les idoles et la Kaa’bah des pèlerins.
Il est les tables de la Torah et les feuillets du Coran
Quelque soit le chemin que prennent ses caravanes, je suis la religion de l’Amour :
L’Amour est ma religion et ma foi.

Masâna nous ramène au cœur de l’inspiration du TRIO JOUBRAN : oraison lyrique et solitaire de l’oud tandis que la tonique caresse le sable en une attente qui palpite, tapie sous le vent qui se lève. Oraison qui conduit à une mélodie en majeur empreinte de nostalgie sous laquelle s’éveille peu à peu la ferveur de l’unisson des trois ouds qui donnent toute son intensité à cette mélodie aérée que cadencent les percussions avec langueur. L’improvisation n’est jamais loin qui exprime l’émotion et la personnalité de chacun des trois solistes. Puis comme une prière collective revient la mélodie reprise à l’unisson et à l’octave. La brise du soir emporte la mélodie au loin et, peut-être, suscite, en chacun, l’aspiration à l’ouverture à ce monde tantôt pudique, passionné ou méditatif qui illustre certaines des couleurs de la palette délicate du TRIO JOUBRAN dont la musique prend le temps de nous accueillir avec grâce et délicatesse dans ses soieries sonores.

Philippe Perrichon

Ci-dessous deux sites de référence pour en apprendre davantage sur LE TRIO JOUBRAN :

https://letriojoubran.com/fr et https://wissamjoubran.com/fr

Wissam JOUBRAN est aussi le luthier qui a réalisé les instruments du trio. Son site montre quelques unes de ses magnifiques réalisations. Installé à Paris dans le XVarrondissement, il réalise des ouds de grand qualité appréciés dans le monde entier.

Wissam découvrit les secrets et les subtilités de la lutherie au prestigieux conservatoire Antonio Stradivari, renommé pour sa fabrication des instruments du quatuor.

En 2003, son génie fut couronné par la distinction du meilleur artisan luthier et, en 2005, par l’obtention de son diplôme de Maître Luthier avec les félicitations du jury.

C’est donc à Crémone que Wissam eut l’opportunité d’allier la tradition artisanale léguée par son père, lui-même luthier du violon et du oud, aux procédés méthodiques fondés sur des connaissances scientifiques longuement élaborées en Occident.

Rosace de « l’oud de l’année 2008 » réalisée par Wissam JOUBRAN

Notes :

(1) Les maqamats sont l’équivalent indhoustani des rasas (qui servent de base à la composition des ragas) dans la musique classique de l’Inde du Nord. Les maqamats sont donc des modes : au nombre de 400, une trentaine sont couramment utilisés. Leur particularité, comparativement aux modes occidentaux (dorien, mixolydien etc), est que, outre leur nombre important, ils comportent des quarts de tons, ce qui explique les difficultés d’approche de la musique arabe par des oreilles non-initiées.

(2) « Al-Andalus », qui donnera son nom à la province espagnole d’Andalousie, était, jusqu’en 1492, un territoire regroupant une partie importante du nord du Maghreb – de Tlemcen en Algérie à Marrakech au Maroc – au sud de l’Espagne et dont Grenade fut le dernier royaume maure à être rétrocédé à Isabelle la Catholique alors même que Christophe Colomb accostait aux Antilles. L’étymologie « Al-Andalus » aurait deux sources possibles. « Al Andar » signifie « en marchant » et « Luz » « lumière » en espagnol. Al-Tarîq, qui conquit le sud de l’Espagne en 711 aurait été frappé par la luminosité particulière de la région. Une autre source évoque le peuplement de cette région par les Vandales, peuple d’origine germanique au Ve siècle.

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