Stephan MICUS : Entretien aux sources du silence

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Stephan MICUS

Entretien aux sources du silence

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Pouvez-vous nous raconter les débuts de votre carrière de musicien avant que vous n’enregistriez ? Êtes-vous autodidacte ? Quel a été le but que vous recherchiez en allant de par le monde ?

Stephan MICUS : J’ai commencé à jouer de la musique et j’avais même enregistré mon premier album alors que j’étais encore à l’école. Cela ressemblait plus à de la musique de western. Je jouais de la flûte dans un groupe rock. Ensuite, j’ai fait des chansons à la flûte avec une personne.

Puis vint le premier album de Ravi SHANKAR, Indian Music, qui fît sur moi une impression très forte. Alors je décidai, lorsque j’eus fini l’école, qu’au lieu d’aller à l’université je préférai aller en Inde et étudier la musique indienne. Cela se déroula de la même façon avec la musique japonaise. J’écoutais des albums et j’étais tellement fasciné par la musique que je voulais visiter ce pays, apprendre ses instruments, savoir à quoi ce pays ressemblait, comment étaient les gens, qu’est-ce qu’ils mangeaient, quelle était leur philosophie, leur architecture, comment sonnait leur poésie…

J’ai toujours été intéressé par le voyage. J’ai commencé lorsque j’avais 16 ans : je fis mon premier voyage tout seul au Maroc et je vis pour la première fois ce monde des pays orientaux. Cela ne s’est jamais arrêté depuis lors. Je fais toujours chaque année au moins un grand voyage, le plus souvent en Asie ou en Afrique, afin de visiter un pays nouveau pour moi, rencontrer des musiciens, apprendre des instruments, rapporter des instruments chez moi. Cette histoire a cours depuis pratiquement trente ans. C’est parfois assez bizarre.

Comment organisez-vous vos voyages ? Comment choisissez-vous les pays dans lesquels vous vous rendez ? Avez-vous visité les cinq continents ?

SM : Je ne suis jamais allé en Australie ni en Nouvelle-Zélande, mais je me suis rendu sur les autres continents. Parfois, je ne sais même pas si c’est moi qui choisis ou si cela arrive de soi-même. D’habitude, comme je l’ai dit, j’achète des disques d’une musique qui me fascine véritablement. Alors je décide d’aller dans ce pays, de le visiter, de voir à quoi il ressemble.

Où vous sentez-vous le mieux pour créer ? Avez-vous besoin de ressentir une sorte de pulsation avec l’univers lorsque vous jouez ?

SM : Vous voulez dire si j’ai besoin d’endroits spéciaux pour jouer ?

Oui, des endroits avec une acoustique spéciale ?

SM : J’ai joué dans toutes sortes d’endroits : des chapelles, des temples japonais, des amphithéâtres antiques grecs, des caves, dans les montagnes à 2 500 mètres sans aucun équipement… Bien sûr, j’apprécie ce genre d ‘endroit particulier, mais aussi les salles de concerts. Je n’ai pas besoin d’avoir un endroit spécial mais si cela se présente, c’est très bien. Et d’après les offres que je reçois, il y a beaucoup de gens qui me demandent de faire des concerts dans des endroits inhabituels.

Mais c’est aussi du fait des gens qui organisent ce concert : ils sentent que ma musique convient mieux à ces endroits étranges.

Avez-vous souvent joué en France ?

SM : C’est très, très bizarre. J’ai joué dans presque tous les pays d’Europe mais pour des raisons diverses, il n’ y a jamais eu de solides relations avec la France. Je veux dire, pas de mon fait. Je suis prêt à venir, mais on ne me le demande jamais. Et c’est vrai que jusqu’ici, les ventes étaient très faibles en France. Depuis que l’équipe d’ECM a changé, ils ont l’air d’apprécier ma musique. Alors j’espère que, à l’avenir, il sera possible d’avoir plus d’activités avec la France.

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Êtes-vous opposé à faire des concerts à Paris ?

SM : Non, au contraire. J’aime beaucoup faire des concerts en général. Je ne suis pas intéressé tant que cela par l’endroit où cela se passe. Je peux jouer n’importe où. Je passe la plupart de mon temps à travailler dans mon studio à faire un disque, et bien sûr, c’est toujours bien d’avoir un changement car pour ce genre de travail, on est est tout seul. On n’a pas beaucoup d’écho de qui que ce soit. J’aime vraiment beaucoup l’autre face de mon travail, sentir les gens autour de moi. C’est aussi un grand pari d’être tout seul et de jouer. Dans un studio, on peut tout faire, mais en concert vous ne pouvez cacher quoi que ce soit. C’est toujours bon de relever à nouveau ce pari.

Je pensais que vous cherchiez des endroits particuliers avec une acoustique spéciale…

SM : Non, pas du tout. Si cela arrive, bien sûr, j’en suis très content. Je peux jouer n’importe où. Et j’ai joué n’importe où ! Dans des salles très curieuses. Bien sûr, je préfère les salles adéquates. Je suis très souple sur ce genre de choses.

Comment avez-vous connaissance des instruments que vous décidez d’apprendre ? Est-ce que vous allez simplement les acheter en magasin  ?

SM : Non, comme je l’ai dit auparavant, j’écoute en général des enregistrements ou parfois je découvre des instruments en concert. Il y a des instruments que j’aime simplement écouter, je n’éprouve pas le désir d’en jouer. Mais d’autres m’intéressent tellement que je veux vraiment en jouer.

stephan-micus-02Est-ce que vous jouez dans les pays dont vous étudiez les instruments ?

SM : Oui. J’ai joué par exemple au Japon avec des instruments japonais. J’ai fait un concert en Afghanistan il y a longtemps. J’ai joué en dehors de l’Europe mais, en général, pas avec les instruments du pays que je visitais.

Vous avez utilisé plusieurs fois le zither bavarois sur vos disques, le shakuhachi aussi, est-ce juste pour le son ?

SM : Non ; pour moi, ces instruments sont presque comme des êtres vivants. Parfois, vous rencontrez quelqu’un et vous sentez immédiatement des sentiments très étroits  avec cette personne et,  avec d’autres, vous vous en sentez très éloigné. C’est la même chose avec les instruments de musique. Quelques-uns m’attirent vraiment, alors je commence à les travailler, à les modifier. Ça m’a toujours intéressé de trouver quelque nouvelle façon de jouer ces instruments. Car ce n’est pas intéressant pour les auditeurs si les Européens jouent de la flûte japonaise dans le style japonais, par exemple. C’est le travail des musiciens japonais.

J’aime modifier l’accord de tous ces instruments, je change d’ordinaire leur lutherie et également le contexte dans lequel ils sont employés, ainsi que le style de jeu. Et aussi, bien sûr, je combine très souvent des instruments de différentes cultures. C’est aussi une partie de mon travail qui m’intéresse beaucoup, de pratiquer différentes combinaisons d’instruments de cultures très éloignées qui, pour des raisons géographiques, n’avaient jamais été employés ensemble.

Par exemple, le zither bavarois, est-ce qu’on en joue habituellement comme vous le faites ?

SM : Non (sourire). Vous savez, c’est de la musique alpine, une ancienne musique. C’est cette musique que les gens jouent là-bas.

Est-ce qu’il se joue avec des maillets ?

SM : Non, ça, c’est le dulcimer frappé. Ils en jouent aussi dans les Alpes. Le zither est pincé, et il y a une frette comme sur une guitare, que je n’utilise pas. J’ai complètement changé le type de cordes et également leur accord. Cette musique est complètement différente, ainsi que la façon dont je combine l’instrument avec d’autres.

Des luthiers ont-ils fabriqué des instruments pour vous ?

SM : Oui, à plusieurs reprises. Par exemple, on m’a fait un steel drum, une guitare spéciale, et aussi ma flûte japonaise : elle a des trous différents des trous traditionnels. Bien sûr, j’ai fait plusieurs instruments que j’ai modifiés moi-même. Pas radicalement. Presque tous les instruments que je possède ont quelque chose de différent de leur utilisation traditionnelle.

Que sont la « table harp » et le « gender » sur Koan ?

SM : La table harp est un instrument du Moyen-Age européen. C’est comme une petite cithare mais on en joue avec un archet. On l’appelle aussi un « bowed psaltery ». Et le gender est un xylophone du Bali ; il a des plaques marron et on en joue avec un maillet.

stephan-micus-03Comment composez-vous ? Est-ce que vous improvisez ? Est-ce que vous enregistrez plusieurs fois la même composition et que vous gardez le meilleur ?

SM : Oui, c’est exactement comme cela. Lorsque je commence, je prévois de jouer avec certains instruments. Après un certain temps, lorsque j’obtiens un accord intéressant ou des phrases, je les fixe sur un enregistreur. Puis, je continue en général à jouer et à développer ces idées. Alors, si je n’ai pas envie de faire une pièce solo mais si je sens que ce serait bien de jouer d’un autre instrument en même temps, j’essaye en général de faire se rencontrer les instruments jusqu’à ce que je trouve vraiment une bonne combinaison.

J’ai l’habitude d’expérimenter beaucoup d’instruments différents… Je ne note pas la musique, je travaille toujours avec des enregistreurs. Et puis, quand j’ai trouvé, c’est comme une graine qui germe lentement.

Les graines sont comme des graduations ?

SM : Si vous trouvez, c’est comme un bon accord qu’on peut développer en une composante plus importante. Après, je commence à enregistrer des phrases avec d’autres instruments, et cela pousse lentement, cela devient de plus en plus évident, lentement. À la fin, si je suis chanceux, j’ai une composition. La plupart du temps, je n’ai aucune chance et je le balance. J’ai fait beaucoup de musique que je n’ai jamais publiée.

Comment savez-vous que c’est le bon résultat ?

SM : Je le garde parfois, et après six mois, je l’écoute à nouveau, parce que c’est très difficile de décider immédiatement si une musique est bonne ou pas. Cela prend vraiment du temps. Et c’est la raison pour laquelle il y a tant de mauvaise musique. Les gens n’ont pas le temps. Ils vont au studio et ils savent qu’après deux mois le disque doit être fini, alors il y a une lourde pression.

Moi, je prends beaucoup de temps. Je ne sais jamais à l’avance si je ferai un autre album ou non. Je travaille cinq ou six ans sur un album. Et c’est la raison pour laquelle je suis si content de mes anciens albums solo.

Êtes-vous mécontent de vos albums récents ?

SM : Non, j’en suis content. Voyez-vous, si vous parlez avec de nombreux musiciens, ils vous diront que les albums qu’ils ont réalisés il y a 10 ou 15 ans, en général, ils n’en sont pas satisfaits. Parce que, quand ils l’ont fait, ils n’ont pas pris assez de temps. Je suis toujours satisfait, même des premiers albums, car j’ai pris le temps dont j’avais besoin pour y travailler, laisser reposer et après quelques mois, réécouter.

D’habitude, vous enregistrez en Allemagne ?

SM : À mes débuts, j’enregistrais mes albums en Allemagne, à Ludwishburg, au studio Bauer. C’était le studio où travaillait ECM avant qu’ils ne commencent à travailler avec Oslo.

Mais depuis quelques temps, je le fais dans mon propre studio. C’est une autre raison pour laquelle je peux prendre tout le temps que je souhaite. Personne ne me hâte. Quand on travaille en studio, il y a toujours des difficultés, car chaque heure coûte de l’argent. Alors que si je prends cinq ans à nouveau, personne n’ira s’en plaindre. Je pense que c’est absolument nécessaire. Mais, bien sûr, c’est une situation très exceptionnelle, tous les musiciens n’ont pas cette liberté.

Lorsque vous composez, vous rappelez-vous l’atmosphère de l’endroit où vous étiez lorsque vous avec entendu cet instrument ?

SM : Non, parce que je ne veux pas jouer de musique traditionnelle avec ceux-ci. Une grande partie du travail consiste alors à oublier tout cela, à trouver une nouvelle façon d’en jouer.

Si l’on veut faire quelque bonne musique, il faut être complètement vide en soi et la musique doit venir d’elle-même en vous. Si vous avez trop d’idées de ce que vous voulez faire, de façon trop précise, je pense que ce n’est pas très bon. L’idéal est que la musique vous parvienne de l’extérieur. Et vous ne faites que l’écouter, vous ne faites qu’observer ce qui se passe, vous n’êtes pas en train d’essayer de faire quelque chose à tout prix. Vous êtes en condition pour qu’elle s’échappe de vous.

Est-ce que cela provient de la méditation ?

SM : Ah ! ce mot est très dangereux, car beaucoup de gens le comprennent comme tout à fait autre chose de ce qu’il signifie. Alors, c’est très difficile d’utiliser ce mot. Pour moi, jouer de la musique, ce n’est pas pratiquer la méditation. C’est simplement permettre à cette musique de sortir de moi. J’aime faire ce travail. J’aime jouer de ces instruments.

C’est parfois très étrange lorsque vous réfléchissez à la façon dont votre vie se déroule. Est-ce que c’est vraiment nous qui prenons toutes nos décisions ? Et je n’ai pas de réponse à cela. C’est simplement de la musique qui provient de moi et que j’aime jouer, et je ne veux pas y mettre quelque étiquette que ce soit, comme « méditation », « new-age », « moderne », ni « contemporaine »… C’est peut-être le travail du journaliste.

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Dans quelle langue chantez-vous ? Est-ce la vôtre ?

SM : Toutes les chansons que j’ai faites n’ont pas de langage existant. Ce sont juste des sons qui viennent quand je chante, excepté ce que j’ai fait sur l’album Athos, qui est une ancienne prière à la Vierge Marie écrite par des moines grecs et j’ai fait la musique sur ce texte. Mais toutes les autres chansons n’ont pas de langage existant.

Vous exprimez-vous mieux sur CD que sur LP ? Est-ce que le CD a changé votre manière de composer ?

SM : (moue évocatrice) Pas vraiment. C’est bien d’avoir le CD parce qu’avant on était forcé d’aménager une pause au milieu, ce qui je pense, n’était pas un gros problème. Bien sûr, je préfère le CD. En particulier pour moi, je pense que c’est une bonne chose, car je conçois mes disques comme un tout. En fait, sur la plupart de mes albums, je mets « Part. 1 », « Part. 2 » pour montrer que c’est une seule composition. Il y a beaucoup d’albums qui sont des compilations d’œuvres seules. Peut-être, elles se complètent ; parfois elles ne se complètent pas. Mais les gens n’envisagent pas tellement l’album comme étant le tout que moi je conçois. Mais j’essaye vraiment que cela soit une histoire. Chaque album est une seule histoire. Il y a un début et une fin. Et bien sûr, pour moi, il est préférable qu’il n’y ait pas de pause au milieu.

Connaissez-vous le musicien mexicain ]orge REYES ?

SM : Ah ! Jorge REYES, oui, je le connais ! Il m’a invité à jouer avec lui à Mexico, en fait. Cela doit faire 8 à 9 ans. Car nous étions tous les deux au très convivial festival de Lanzarote (c’est une île des Canaries). C’est un festival annuel très important de nouvelle musique. Nous y étions tous les deux la même année, il m’a entendu jouer et il joua dans un festival à Mexico un peu plus tard, car il est très connu à Mexico. Donc, il m’a invité… En vérité nous avons même joué des œuvres ensemble.

Cela existe-t-il sur disque ?

SM : Non, il n’ y a pas de disque.

C’est dommage !

SM : Non, c’est parfois bien que les choses disparaissent. C’est beau aussi.

Oui, je comprends. Mais, ce serait une bonne chose pour les gens infortunés qui n’ont pas eu la chance de vous voir.

SM : Oui, mais c’est bien aussi. Pour cette raison, je ne voulais pas enregistrer le concert ce soir. Car c’était quelque chose de spécial et les gens qui ont partagé cette expérience qui, à présent, s’est envolée à jamais. C’est comme quand vous partez en promenade et que vous ne laissez rien. Lorsque vous avez terminé votre promenade, le passé est aussi clair qu’auparavant. Et c’est très beau que la musique ne soit pas enregistrée. J’en suis très heureux. Car c’est parti à jamais maintenant.

De nos jours, tout le monde veut tout garder, prendre beaucoup de photos, faire des vidéos et des enregistrements. Mais on ne peut figer cette expérience, personne ne peut la garder. Je pense que c’est très difficile de faire un véritable bon enregistrement d’un concert. Cela n’a jamais la même qualité que pour les gens qui y assistaient.

Il y a des exceptions, bien sûr, il y a de chouettes enregistrements de concerts mais en général, je pense que c’est beaucoup mieux de faire en sorte que le concert soit juste partagé avec les gens. Et le concert a un autre avantage s’il devient spécial par rapport au disque : peut-être les gens commenceraient à fréquenter davantage les concerts. S’il existe un millier d’enregistrements, pourquoi irions-nous écouter un concert ?

Site : http://www.stephanmicus.com/

Propos recueillis à l’Abbaye du Thoronet en juin 1998 par Mescalito
Photos : livrets CD
(Article original paru dans ETHNOTEMPOS n° 15 – septembre 2004)

Lire l’article (discographie commentée) Stephan MICUS – Aux sources du silence

 

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