THE MASTER MUSICIANS OF JAJOUKA Led by Bachir ATTAR – The Source

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THE MASTER MUSICIANS OF JAJOUKA Led by Bachir ATTAR – The Source
(Le Son du Maquis / Harmonia Mundi)

Évoquer les Maîtres musiciens de Jajouka, c’est irrémédiablement rappeler que la World Music est née bien avant qu’on en fasse un créneau marketing et que c’est sous sa forme la plus brute, la plus rustique, qu’elle a conquis les Occidentaux, il y a déjà quelques décennies. Il n’est que de rappeler combien les figures tutélaires de la Beat Generation – l’écrivain Paul DOWNES, le romancier William BURROUGHS, le peintre Brion GYSIN – ont littéralement flashé à l’écoute de ces extatiques modulations répétitives sur des ghaïta (hautbois), des lira (flûtes), des gembris (luths), des kamanjas (violons) et des bendirs (percussions), au point d’élire domicile dans les contreforts du Rif marocain, où s’abreuve cette musique.

Mick JAGGER, qui est allé les enregistrer pour l’album des ROLLING STONES Steel Wheels en 1989, aurait dit des mââlems de Jajouka qu’ils constituaient « l’un des groupes les plus inspirants sur le plan musical dans le monde ». Au passage, il peut remercier son ancien compagnon d’armes Brian JONES d’avoir ouvert la voie. Ce dernier, peu de temps après son éviction du groupe, soit en 1968, était allé enregistrer sept heures de cette musique rituelle qu’il avait lui-même découverte par le biais de Brion GYSIN. Une partie de ces enregistrements avait fait l’objet d’un LP qui a bouleversé les habitudes auditives du public occidental et avait offert à celle qu’on n’appelait pas encore la World Music l’un de ses succès les plus retentissants : Brian JONES presents The Pipes of Pan at Joujouka.

Joujouka ou Jajouka ? On ne sait plus trop, ce qui était à l’origine une « coquille » dans le titre du premier album (corrigée lors de sa réédition en CD) a généré depuis un quiproquo dans lequel se débattent laborieusement deux formations musicales issues du même village. Il y a d’un côté les MASTER MUSICIANS OF JOUJOUKA, menés actuellement par Ahmed ATTAR et auteurs de trois disques produits par Frank RYNNE ; et de l’autre côté les MASTER MUSICIANS OF JAJOUKA dirigés depuis 1982 par Bachir ATTAR, fils de Hadj Abdeselam ATTAR, lequel dirigeait les Maîtres Musiciens à l’époque où ils ont été enregistrés par Brian JONES en 1968. En fait, la famille ATTAR est présente dans le village Jajouka depuis sa fondation. 

Les mêmes MASTER MUSICIANS OF JAJOUKA ont été enregistrés en 1973 par le free-jazzman américain Ornette COLEMAN, qui a mis en boîte vingt heures d’enregistrements, dont seul à ce jour nous est connu celui qui se trouve dans son album Dancing in Your Head. Un autre album a suivi en 1974 sur le label américain Adelphi Records (The Primal Energy that is The Music and Ritual of Jajouka) puis un double LP en 1975 enregistré par Arnold STAHL pour la Musical Heritage Society, et dont une partie a été rééditée sur le label français Arion en 1978 (Le Rif – La Tribu AHL-SÉRIF, Maîtres musiciens de Jajouka). 

Alors que la formation des MASTER MUSICIANS OF JOUJOUKA se produit régulièrement au festival musical annuel de Jajouka donné en l’honneur de Brian JONES, s’efforçant d’assurer la persistance de cette musique sur la scène musicale locale, celle de Bachir ATTAR joue l’ouverture. Elle s’est produite sur les scènes internationales, notamment avec Patti SMITH et FLEA, puis avec Ornette COLEMAN en 2009, après avoir enregistré avec Bill LASWELL (Apocalypse across the Sky, en 1991 sur Axiom), avec Peter GABRIEL (Jajouka Between the Mountains, en 1995 sur le label Womad) ou encore avec Talvin SINGH en 1999. Bachir ATTAR lui-même a vécu en France, puis à New York, où il a croisé la crème des musiciens sans étiquette, genre Arto LINDSAY, Bill LASWELL, Lee RANALDO (de SONIC YOUTH) et Elliott SHARP, avec qui il a enregistré un album en duo (In New York) en 1994, soit deux ans après son unique album solo, The Next Dream.

Depuis le CD conçu avec le tablaiste indien Talvin SINGH, qui exploitait évidemment un sillon électro-world-fusion, les MASTER MUSICIANS OF JAJOUKA dirigés par Bachir ATTAR n’avait rien ajouté à leur discographie, si ce n’est un Live – Vol.1 autoproduit qui n’a guère circulé en France mais qui a quand même été élu « meilleur album de l’année » en catégorie Musique du monde par la revue Wire. Qu’à cela ne tienne, puisque voici que sort ce nouveau CD sur le label indépendant français Le Son du Maquis.

Mixé en 2010, cet enregistrement réalisé dans la madrassa de Bachir ATTAR remonte en fait à 2006 et a été réalisé conjointement avec le film des frères Éric et Marc HURTADO (du groupe ÉTANT DONNÉS) : Jajouka, quelque chose de bon vient vers toi, que l’on espère voir sortir sous peu. Ce CD n’en est pas pour autant la bande son puisqu’il contient des prises indépendantes effectuées en une nuit. Bachir ATTAR a tenu à concevoir un album qui traduise l’expérience de cette musique rituelle millénaire. Son titre, The Source, indique clairement que l’on y retrouve la musique du groupe dans sa forme et son contexte originels, sans manipulations ou ajouts d’aucune sorte. Les morceaux sont restitués tels qu’ils ont été joués.

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Hormis deux pièces « classiques » déjà inscrites au répertoire du groupe, les morceaux sont inédits et évoquent des personnages liés à la tradition, que ce soit Boujeloud, le « Père des Peaux » lié aux rites de fertilité, et qui est en quelque sorte le cousin maghrébin du Dieu Pan des Grecs ; le prophète Mohamed ou encore Sidi Ahmed Sheikh, le Saint Patron du village Jajouka, père de l’islamisation de la région en l’an 800. Le morceau qui lui est consacré prend la forme d’une invocation faite les vendredis sur sa tombe, à la faveur d’un rite de guérison. C’est la première fois que pareille pièce est enregistrée.

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Ghaitas, guembris, liras, kamanjas, bendirs, djarbougas et chants font résonner des boucles rythmiques atonales avec une verdeur rustique que nul « arrangement » électrique ou électronique ne saurait rendre plus puissant. La transe garantie 100 % acoustique des MASTER MUSICIANS OF JAJOUKA fait certes planer, mais tout en portant le poids de la Terre, sa poussière et sa mémoire.

Car avant d’être accaparée par les grandes pontes de la contre-culture littéraire, du rock, du jazz, de l’avant-garde du XXe siècle, cette musique a été jouée à la Cour des Sultans au XIVe siècle. Et les rites magiques auxquels elle est associée remontent à quelque 2000 ans. On en déduit donc que, lorsque Williams BURROUGHS a qualifié les MASTER MUSICIANS OF JAJOUKA de « groupe de rock n’ roll vieux de 4000 ans » (sic), il avait dû mettre les bouchées doubles côté substances…

Stéphane Fougère

Site : www.jajouka.com

(Chronique originale publiée dans ETHNOTEMPOS
en décembre 2010, et remaniée en 2019)

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