CALCIUM – Calcium
(Monster Melodies)
Question piège : où en était le rock psychédélique français en 1969 ? « Quel rock psychédélique ? », rétorqueront les plus malins. À en juger par ce qui faisait l’actualité musicale dans les médias officiels à cette époque, il est vrai qu’on aurait pu croire que le rock psychédélique, cette « pure » création anglo-saxonne, n’avait jamais mis les pieds en France, et qu’aucun musicien hexagonal n’ y avait jamais mis la main… Rien n’est évidemment plus faux, puisque CALCIUM prouve que le rock psychédélique français a bel et bien existé. Mais on en voudra à personne de ne l’avoir jamais su, puisque ce LP n’a jamais vu le jour avant d’être publié fin 2018 par le label parisien Monster Melodies !
L’histoire de CALCIUM a tout de l’acte manqué ou du rendez-vous foiré. Il avait pourtant de sérieux atouts. Le chanteur, compositeur et guitariste Stéphane VILAR (fils de l’homme de théâtre Jean VILAR) s’était déjà fait une certaine réputation dans le milieu jazz français après sa participation à l’album Œil Vision (1964) de Jeff GILSON, Jean-Luc PONTY et Jean-Louis CHAUTEMPS. Plus tard, sa rencontre avec le metteur en scène MARC’O lui vaut d’être impliqué dans son projet Les Idoles, qui fut d’abord une pièce de théâtre puis un film (1968).
Cette satire situationniste du show-biz de l’époque, dans laquelle trois « idoles yéyé » règlent leurs comptes avec leurs managers, était jouée par des comédiens qui ont fait date, comme Pierre CLEMENTI, Jean-Pierre KALFON, Bulle OGIER, ou encore Valérie LAGRANGE, Henry CHAPIER et Bernadette LAFONT. On y trouvait aussi un groupe rock, LES ROLLSTICKS, que Stéphane VILAR avait monté avec Patrick GREUSSAY, Didier LÉON, Jacques ZINS, ainsi qu’un certain Didier MALHERBE (c’était avant GONG). Un LP avait même été publié chez CBS… C’est avec une partie des ROLLSTICKS que Stéphane VILAR monte ensuite CALCIUM, dans lequel son frère Christophe VILAR a joué pendant un temps, avant de se lancer dans la peinture (l’impressionnante pochette du disque est de lui).
L’autre atout de CALCIUM, c’est sa chanteuse, ZOUZOU, que Stéphane VILAR avait rencontré en 1967. Chanteuse, actrice et mannequin, ZOUZOU (alias Danièle CIARLET) est l’une de ces icônes qui ont marqué la France des années 1960-70 dans les milieux artistique et de la mode : comédienne chez Philippe GARREL (La Concentration, Le Lit de la Vierge), modèle chez Yves St-Laurent, et on en passe… Égérie des boîtes parisiennes, la « Twisteuse », comme l’avait appelée Paris-Match, avait incarné la femme libérée et militante durant les barricades de mai 1968 avant de s’infiltrer dans le Swinging London avec son compagnon de l’époque, Brian JONES.
CALCIUM n’a sans doute été pour ZOUZOU qu’un épiphénomène dans son chaotique parcours, mais il en aurait peut-être été autrement si l’unique disque de CALCIUM ayant fait l’objet d’une publication, un 45 tours publié chez Pathé en 1969 (Elle regarde et elle rit / Il fait jour), avait eu la promotion qu’il méritait… Le pire, c’est que CALCIUM aurait pu bénéficier d’un regard plus bienveillant de la part de son label et sans doute des médias s’il avait accepté de servir de simple « backing-band » à ZOUZOU, que le label voulait lancer comme « la Janis JOPLIN française »… Enregistré lors de deux sessions en été et à l’automne 1969, l’album de CALCIUM s’est donc contenté de roupiller gentiment sur une obscure étagère jusqu’à aujourd’hui.
Vous dire que le destin nous a privé d’un acte musical révolutionnaire dont l’impact aurait pu bouleverser les fondements même de la société française serait royalement excessif, mais la valeur au moins archéologique de ce disque est indéniable, d’autant qu’il constitue une preuve supplémentaire de la volonté de certains musiciens français de cette époque d’élaborer une musique populaire différente même si, en l’occurrence, redevable d’une influence anglo-saxonne. Le choix de chanter dans la langue de « l’idôle des jeunes » témoignait de plus d’une détermination à s’adresser en priorité à un public francophone.
Formation comprenant guitares, basse, batterie, orgue et piano, CALCIUM visait à s’adresser au plus grand nombre possible en présentant des compositions de format pop (entre deux et trois minutes pour la plupart), sur des arrangements rock tendance psyché, mais pas non plus au point d’explorer de larges béances instrumentales typiques du genre. La musique est ici au service de chansons à textes, ceux-ci s’inscrivant dans une veine poétique urbaine tantôt naïve, tantôt plus absconse, mais sans délires outranciers non plus (n’est pas Dashiell HEDAYAT qui veut…). Le fait que Stéphane VILAR assure le chant principal alors que ZOUZOU se contente de le doubler en tant que seconde voix (sauf sur deux morceaux, où elle tient le rôle vocal central) témoigne que le groupe n’était vraiment pas prêt à devenir le « ZOUZOU’s Band »…
Cela dit, il aurait été dommage que ce prime – et donc unique – album de CALCIUM reste définitivement à l’état de roche calcaire. Les collectionneurs et amateurs de son pop-rock des 60’s trouveront matière à satisfaire leur ordinaire, d’autant que Monster Melodies, comme à son habitude, a soigné cette édition vinyle, avec une pochette ouvrante comprenant photos et textes des chansons (sauf deux!), un disque coloré gris marbré transparent, et deux inserts. Et puis, il vaut mieux un coup de CALCIUM qu’un coup de Calgon !
Stéphane Fougère
Label : https://www.monstermelodies.fr/product-page/calcium