Chamanes et Possédés (Shamans And Possessed)

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Chamanes et Possédés (Shamans And Possessed)
(Buda Musique)

Là où beaucoup de labels se contentent de parachuter régulièrement des compilations platement promotionnelles de leur catalogue avec des accroches aussi vaines que vides, Buda Musique, avec sa collection « Musique du monde », fait preuve d’une pertinence autre en offrant une compilation «à thème». Et quel thème en l’occurrence ! Réalisé par le brillant ethnomusicologue Henri LECOMTE (disparu en 2018), le CD Chamanes et Possédés offre un éblouissant panorama d’enregistrements captant sur le vif ces rituels magiques pratiqués par de nombreux groupes ethniques sous diverses formes. L’Asie y est représentée en priorité, ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait que le terme « chamane » provient du peuple evenk (toungouse) de Sibérie.

C’est ainsi que le CD présente deux extraits de rituels sibériens (des peuples nganasan et nanaj) parfaitement inédits à ce jour, et ce malgré les onze volumes consacrés aux musiques et chants de Sibérie dans la collection « Musique du monde » (cf. notre chronique du Vol. 8) et le double album Les Esprits écoutent, tous réalisés par Henri LECOMTE (ce qui laisse supposer qu’il y a encore de la matière en réserve…).

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Les autres extraits de chamanisme asiatique proviennent tous de disques déjà parus chez Buda : on trouve ainsi un rituel d’exorcisme des bardes du Makran au Baloutchistan, un chant de possession du Viêt-Nam, tandis que l’Indonésie est représentée par un rituel thérapeutique de Bornéo et un « cak » balinais.

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L’accent est ensuite mis sur les rituels de possession représentatifs des cultures sud-américaines et amazoniennes, avec deux extraits de rituels shuar des Jivaros, un candomblé brésilien, un rituel thérapeutique kalina de Guyane et, bien sûr, une cérémonie vaudou haïtienne.

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Accompagnés le plus souvent par un tambour, ou plus localement par des sonnailles, ou un arc, ou bien un luth et une cithare à clavier, les chamanes, quel que soit l’environnement socioculturel dans lequel ils s’inscrivent, oeuvrent tous en général au rétablissement de l' »ordre cosmique », de l’équilibre qui a été rompu entre l’homme et son environnement. Ils effectuent pour cela un voyage dans le monde supérieur, céleste, le monde du milieu ou le monde inférieur, souterrain, à la recherche des esprits auprès desquels ils font office de médiateurs pour résoudre une situation conflictuelle créée à la suite d’un manquement aux règles régissant les rapports de l’être humain avec le monde. Cela implique une préparation psychique, une « initiation » au cours de laquelle les chamanes doivent mourir et renaître symboliquement.

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La différence principale existant entre un chamane et un médium « possédé » est sans doute que la possession est plutôt perçue comme une situation passive. Le chamane, lui, est censé « maîtriser » les esprits, ce qui l’expose à de graves dangers psychiques. Mais l’on verra à travers ses enregistrements que les cérémonies chamaniques et de possession partagent plusieurs aspects communs.

Une chose est sûre, c’est que la conception chamaniste du monde reste encore fermement ancrée à divers endroits du globe dans des sociétés « pré-modernes » chez lesquelles la fonction du chamane peut ainsi englober celle de médecin, de sorcier, de magicien, de prêtre, de guérisseur, de voyant, etc. Gageons que nos sociétés évoluées ont sûrement encore beaucoup d’enseignements à en tirer…

Stéphane Fougère
(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°14 – mars 2004,
et remise à jour en 2024)

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