FAMILHA ARTÚS – Drac
(Pagans)
Planquez vos femmes, planquez vos mioches, le farouche « Drac » (dragon) élevé par la FAMILHA ARTÚS est sorti ! Il ne crache peut-être pas feu et flamme, mais il éructe et expectore des sons à ne pas mettre entre les oreilles des tradeux purs et durs ! Ces derniers, que le premier opus de la Familha, Òmi, avait déjà foncièrement intrigué, ont de toute façon tourné les talons à l’écoute du deuxième méfait, Òrb. Alors vous pensez s’ils vont se risquer à approcher Drac ! Au moins, FAMILHA ARTÚS a mis les choses au point dès le début : « Nous jouons ce que nous sommes ! » Et pour sûr, ce ne sont pas des gardiens de musée.
Leurs voix et instruments acoustiques traditionnels comme la boha (cornemuse landaise), la sonsaina (vielle à roue), le vriulon (violon), la « guitara barriton » et les « flabuta e tamborin » sont amplifiés, cohabitent avec la batterie ou sont transfigurés par des machines. Leur identité culturelle gasconne, les « Artúsans » la vivent en leur lieu et aujourd’hui sur le mode radical. Ils ne jettent pas leur patrimoine aux orties pour paraître modernes ; au contraire ils le régénèrent au contact des musiques dites actuelles, de préférence grinçantes.
Si Òrb avait une sonorité globale très teintée électro, Drac, tout en préservant cette dimension, y ajoute diverses formes de rock granitique et acrimonieux, qu’il soit heavy, alternatif, progressif, psychédélique, industriel ou « in opposition ». Les ombres tutélaires de grands manitous du rock expérimental des 70’s, genre KING CRIMSON, MAGMA ou GONG, rôdent sans vergogne dans cet acid-folk indé-alternatif assaisonné de sauce piquante.
Il en ressort un son brut de fonte, pesant, rustique, bourbeux, discordant, qui s’épanouit dans des compositions richement élaborées, prenant parfois des dimensions épiques.
Prenez par exemple Dehens la vila de Bordèu : en huit minutes, on passe d’un chant choral habité à un riff lourd, lent et vindicatif faisant apparaître une bête hideuse à la marche apathique. Ses pas sont ponctuées d’incisives giclées de guitare et de vielle. Et il y a ces silences torpides qui augurent du pire, la bête ne tenant manifestement pas à s’avouer vaincue. Et à force de couiner de façon aussi effroyable, c’est elle qui aura vaincu certaines résistances avant la fin du morceau ! C’est comme si on assistait à une sorte de gentil massacre à la « Draconneuse »…
Cantem en allegressa et Capitèni Salias sont du même ressort mais promettent d’autres rebondissements. Le premier déploie des aigreurs viellistiques contrebalancées par de lestes échappées de flûte sur un rythme patibulaire. Bruitages dignes d’un thriller horrifique et chants saturés s’invitent dans la danse pour la transmuter sans doute en cérémoniel vaudou… Dans le second, flûte et vielle virevoltent sur un rythme sautillant, avant que la guitare et des grondements machiniques ne nous introduisent dans un univers halluciné qui s’achève dans une sorte de larsen réverbéré.
C’est bien simple, il n’y a guère que les deux premiers morceaux qui peuvent encore faire éventuellement illusion auprès des oreilles à moitié sensibles. Ils sont dansants et sont même radio-diffusables aux heures de grande écoute (genre 23h.30…) mais annoncent quand même sévèrement la couleur de la radicalité artúsane. A la bòrda i a nau pans, avec son phrasé rap, sa voix trafiquée et son thème bien métallisé, ravira les « headbangers »…
… et Jo vos i vòi díser ua cançon semble avoir été enregistré avec le concours de quelques félins en état second se prenant pour des extra-terrestres…
La Gala investit pour sa part une expression électro-extatique dans laquelle la voix semble s’être cramé les ailes, tandis que Lo mon Fair s’inscrit dans une lignée acid-folk à bourdon.
Avec Monein en revanche, on atteint quand même un point de non-retour en pénétrant dans une sorte de rêve (certains diront un cauchemar) bruitiste très urbain mais aussi très primitif, ou comment un rythme ferroviaire peut aussi sonner comme l’écho d’une tambourinade rituelle sur une île perdue peuplée de King-Kongs…
C’est ça, FAMILHA ARTÚS : un son tout à la fois ethnique et futuriste, un univers creusé profond dans la terre ancienne, mais projeté sur orbite dans l’ici, le maintenant et le demain, pour ne pas tarir les racines. C’est leur façon à eux de faire dans « l’alterlocalisme ».
La FAMILHA ARTUS a franchi un sacré palier avec son Drac, et on ne voit comment elle pourrait s’arrêter en si bon chemin.
Stéphane Fougère
(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS en 2010)
Site : Artús – Rock In Opposition (free.fr)
Label : www.pagansmusica.net