GROUPER – Way Their Crept (réédition 2025)
(Kranky Records)
Lorsqu’on vous a parlé de GROUPER en 2022, à l’occasion de la sortie de son tout dernier opus Shade, paru chez Kranky Records, on ne vous a pas expliqué en détails qu’elle avait grandi (elle est née en 1980), dans une communauté nommée Le Quatrième Chemin à San Francisco et que la philosophie de ses membres se rapprochait d’hypothèses plutôt dystopiques écrites et établies par H.G. WELLS avec Quand le dormeur s’éveillera (1905) ou Frank HERBERT avec Le Dormeur doit s’éveiller/Dune (1965), ou même Philippe CURVAL avec Le Dormeur s’éveillera t’il ? (1979).
Trois titres trimballant des théories proches de celles des pensées et pratiques mystiques du mage ou gourou Georges GURDJIEFF, selon lesquelles les humains naissent endormis, vivent endormis et meurent endormis, n’imaginant être réveillés qu’en rêve.
Le raccourci est peut-être simpliste d’associer directement les enregistrements oniriques et somnolents de GROUPER à cet environnement un peu farfelu, mais comme cette communauté était connue sous le nom de The Group, on peut affirmer sans trop se tromper que Liz HARRIS (son nom à la ville) a certainement voulu faire un clin d’œil (en rêve bien entendu) à ses anciens amis en s’appelant GROUPER.
Son premier véritable album est paru en 2005, tout d’abord comme une suite de démos en CD-R destinées à des ventes locales (Portland Oregon) puis récupérées par le label Free Porcupine Society (Rob Fisk) sensibilisé à l’époque et encourageant une vague montante de musiques de fusions entre le folk des canyons (ou des Appalaches), la « dream pop » et le « noise ambient » (oui, il faut toujours mettre des étiquettes sur tout et surtout sur ce qui s’échappe et renonce aux listes et aux classements).
Pour GROUPER, suivront régulièrement des albums confidentiels Dragging a Dead Deer up a Hill 2008, et une petite dizaine de tous formats, jusqu’à The Man who Died in his Boat 2013 et ses débuts chez Kranky, première étape d’un long déploiement en suite de 3 stations (Ruins en 2014, Grid of Points 2018 et Shade en 2021 qui semble clôturer définitivement l’ensemble).
Kranky, qui a publié d’autres avatars de la chanteuse (Helen en 2015) décide donc de rééditer, fin 2025, le premier album de 2005 sans y toucher vraiment, ce qui prouve que celui-ci était déjà proche de ce que voulait Liz HARRIS et montre combien ces morceaux ont servi de bases pour les albums qui suivront et sont loin de cette simplicité trompeuse à laquelle on pourrait s’arrêter en qualifiant de boucles vaporeuses les morceaux qui s’enchaînent et se répondent de façon vertigineuse.
En effet, l’œuvre de GROUPER est manifestement très variée et même si elle reste discrète (et intime) elle intègre toutes sortes de musiques minimalistes, des bandes magnétiques, des enregistrements de terrain, de la guitare acoustique, du piano et des boucles vocales tous azimuts, comme des secrets bien gardés tapis juste derrière les enceintes de nos chaînes hi-fi. Il suffit d’écouter l’intro percutante de la chanson titre et son incantation a cappella dissonante, sans cesse retardée, pour noter cette approche primitive de collages des paysages sonores et de manipulations de vagues harmoniques saturées.
Close Cloak (le titre le plus étendu de près de huit minutes), qui commence par un morceau vocal accompagné d’un chant crépitant de grillons numériques, se déploie rapidement en une surprenante et magnifique brume atmosphérique qui ondule au gré du mixage et s’installe dans une sorte d’atmosphère onirique ambiante et flottante. Tout cela se rattachant à des musiques folkloriques anciennes d’Europe de l’Est et d’ailleurs, mélangées et remixées à la sauce lo-fi, tout en suggérant quelque chose de véritablement nouveau et original pour l’époque.
Les sonorités caractéristiques de l’album, qui vont des riffs de guitare stridents, des sifflements, jusqu’aux nappes de clavier suspendues, sont traitées à l’extrême et tissées sur les morceaux comme des toiles d’araignées fragiles mais tendues. Des voix en boucle, sans paroles, ajoutent une froideur étrange et témoignent de l’indéniable, quoique extrêmement fragmentée, sensibilité pop de la musicienne. Le morceau titre donne l’impression d’écouter un hymne à travers des oreilles bouchées. Sur Hold A Desert, Feel It’s Hand, des notes de clavier suspendues servent de toile de fond à une montée en puissance de chants. Second Skin/Zombie Wind est une sorte de mixture psychédélique de lave en fusion, et Sang Their Way une lente descente en apesanteur.
La musique se déploie lentement, exigeant toute l’attention de l’auditeur. Plus on laisse ces sonorités s’imprégner en soi, plus l’effet est profond. Souvent, seuls quelques accords lancinants unissent les morceaux, et pourtant le résultat est fréquemment époustouflant. Second Wind/Zombie Skin clôt l’album sur ses minutes les plus glaciales et les plus belles. Les voix superposées de HARRIS flottant et se mélangeant les unes à côté des autres comme un chœur de fantômes.
Vingt ans plus tard, Way Their Crept sonne toujours aussi inédit, ou plutôt, il semble avoir posé les bases d’un courant particulier de musique ambient qui n’existait pas vraiment avant sa création. Cette réédition offre l’opportunité d’entendre les origines musicales de GROUPER, de comprendre ses fondements avant les développements et variations ultérieurs, de réaliser que ce qui paraissait abouti en 2005 n’était en réalité que le point de départ d’une exploration continue des limites de l’obscurcissement sonore avant disparition complète, et de comprendre l’importance de ce seuil.
Ce que Way Their Crept a instauré et que Liz HARRIS a peaufiné pendant ces deux décennies est une musique ambient qui refuse de se fondre dans le décor, une musique qui vous happe plutôt que vous envelopper, des morceaux à la fois singuliers et insaisissables. C’est aussi une sorte de musique presqu’ambient qui refuse de simplement submerger l’auditeur ; c’est un courant qui emporte tout et vous entraîne en même temps dans ses tourbillons. La réponse réside peut-être dans ce qu’elle retient plutôt que dans ce qu’elle révèle, dans la façon dont la réaction en chaîne que ces morceaux génèrent, semble produire suffisamment de brume et de fumée pour maintenir la magie.
La structure de cet album de 40 minutes est soigneusement épurée (voix, guitare, piano, traitement du son), mais, au sein de cette limitation, Liz HARRIS crée une tension montante et une détente alternée qui constituent le cœur émotionnel de l’album. Les morceaux existent dans un espace temporel étrange, faciles à ressentir mais difficiles à mémoriser, comme s’ils tentaient d’effacer votre esprit et y parvenaient.
Chaque morceau sonne comme s’il n’avait jamais été conçu pour être entendu hors de la pièce où il a été enregistré. Cette intimité teintée de distance crée une sorte de paradoxe au cœur de l’œuvre et la musique semble profondément personnelle et pourtant fondamentalement insaisissable, présente et pourtant s’estompant, claire et pourtant obscure. Le traitement du son enfouit les détails tout en mettant en avant la texture, la voix émerge et disparaît, les mélodies se suggèrent, se suivent mais sans jamais se résoudre pleinement. Il ne s’agit pas d’ambient immersif mais de quelque chose de plus troublant, de moins abouti et forcément d’un mur du son d’ambiance chorale. En fait on peut affirmer que sans Way Their Crept, l’album Dragging a Dead Deer aurait été inconcevable, ainsi que tout le cheminement menant jusqu’à Shade.
Maintenant que la source a été révélée à nouveau, on ne peut qu’espérer que notre chanteuse, dont le silence dure depuis maintenant près de quatre ans, nous renvoie à nouveau quelques discrets signaux et puisse récupérer ces échos lointains de chants (monastiques) et de murmures suspendus dans les brumes, portés par le vent, accords qu’elle sait si bien attraper et transformer en morceaux « ambiants-troublants », dont nous avons grand besoin au-delà des étiquettes et des références.
Impossible de ne pas se laisser emporter par les voix superposées de Liz HARRIS, glissant et murmurant des mots indéfinis (et incompréhensibles), les unes à côté des autres ; impossible de ne pas garder et aimer, comme la marque de sa fabrique, ces résonnances luxuriantes et impressionnistes qui courent dans ses morceaux, alors que la plupart des autres ingénieurs du son s’évertuent à éliminer, raboter, nettoyer et égaliser la/leur musique inutilement et de façon dérisoire.
C’est elle qui a raison, ne passez pas votre chemin, venez partager et vous enfouir dans ses sortes de béatitudes extasiées, ne la laissez pas seule avec sa musique si mystérieuse et si belle, si troublante et si émouvante dans son extrême simplicité.
Xavier Béal
