James BLAKE – Playing Robots into Heaven
(Republic Records)
La musique électronique surtout anglaise du début des années 1990 a accouché d’un sous-genre baptisé dubstep (lignes de percussions et basses massives ainsi que rythmiques complexes et syncopées, déviations en tous genres du dub), apparu alors que James BLAKE (né en 1988) n’avait à peine que quelques années. En 2011, soit à peu près 20 ans après ce tressaillement, James BLAKE (référence à William BLAKE) alors encore très jeune, fils de musiciens (son père a été guitariste de COLOSSEUM, on ne choisit pas toujours ses parents, il est vrai) annonçait en toute logique avec son premier album (éponyme), le post-dubstep, un genre semblant être fabriqué sur mesure pour ses haikus tristes et emplis de spleen, de boites à rythmes et de séquenceurs et de réverbérations (à l’image des photos floues de ses pochettes froides et sombres).
Suivront de nombreux EPs et quatre albums lo-fi mélangés à des morceaux d’électro pop planants et mélancoliques, aidés et pulsés par sa voix de soul blanche haut perchée, intime et fantomatique posée sur des musiques atmosphériques à la croisée de la pop, l’électro et l’ambiant et soutenus par une sorte de génie du collage qui font remarquer ce chanteur par rien moins qu’ENO ainsi que d’autres artistes mainstream avec lesquels il collaborera (production ou invité).
Ici, en présence du sixième album paraissant deux ans après Friends that Break Your Heart, on peut aisément dire que notre doux sorcier londonien de 34 ans ne s’est pas endormi ni assoupi sur ses lauriers et qu’il a cherché à se renouveler sans perdre de vue son répertoire de beau au bois dormant.
On sent qu’il a cherché à se réactiver tout en faisant le point sur sa carrière (vieille de 10 ans tout de même, Overgrown, le deuxième album, date de 2013). Cette fois-ci il a souhaité faire pratiquement tout en solitaire et n’a pas cherché à s’entourer de collaborateurs prestigieux et admirés. Il a cherché seul à réactiver une sorte de retour aux sources le long des onze titres de l’album (onze ans de carrière) dont près de la moitié d’instrumentaux renouant ainsi avec la démarche de ses débuts sauf que le musicien sait qu’aucune cure de jeunesse ne pourra faire renaître la jouvence des frémissements de ces années perdues.
James BLAKE sait également que tout ce qu’il a pu amasser (il pratique beaucoup les enregistrements « faits à la maison ») lui permet de créer une sorte d’aboutissement tant il se réinvente et revisite brillamment les différentes facettes de son univers, en alternant et en scindant l’album en deux parties : la première en continuité ou à la frontière avec ses ballades punchy et mélancoliques, trouées par des murmures et des voix trafiquées et un songwriting toujours élégant (rien n’est dit au hasard dans ces lyrics minimaux tout comme les « falling, falling, falling » de The Wilhem Scream du premier album), la deuxième phase (les derniers morceaux) cherchant eux à endosser les habits des pépites électroniques faisant la part belle aux atmosphères apaisantes (douces), introspectives et même contemplatives.
La pochette en noir et blanc (la vidéo fait la part belle au flou et aux plans larges à la JODOROWSKY : «Where are my wings, they’re loading, loading») annonce que l’album va être un cheminement (initiatique ?) vers le sommet là où le onzième titre va atteindre l’acmé et la déconstruction du personnage mélancolique et fantomatique du musicien en d’aériens mélanges de trames répétitives et de musique baroque inattendues.
L’album débute avec Asking to Break, hommage et compactage de tous les morceaux faits depuis qu’il publie des albums de mélanges de lo-fi flous et de coups de tonnerre chantés (mais là pas de paroles nettes) et se dilue rapidement dans Loading, noyau (joyau) émotionnel de haute intensité, voix ensorceleuse et habitée au vocoder («Where ever I go, I’m only as good as my mind ; I don’t come back from there ?» répété ad lib), fusion des tambours et de sombres accents d’orgue envoutés cheminant vers l’extase répétitive.
Tell Me avec ses sirènes, ses lignes de synthé saccadées et assombries par des échos décalés, se lâche avec un chant soul alterné entre montées et accalmies et des complexités (Fall back) radicales et flamboyantes qui pourraient il est vrai déstabiliser l’écoute par ses aspérités.
Suivent des titres un peu lents et mélancoliques marquant cette deuxième phase qui se cherche et qui se trouve avec Fire the Editor, petit joyau de pop mélodique et nostalgique (James BLAKE réglant ses comptes avec l’industrie musicale mais « à l’anglaise » soit avec de la distinction et du panache).
Arrive un très court If You Can Hear me magistral et totalement bouleversant appel au papa (le guitariste perdu de vue) avec une pudeur « à l’anglaise » à nouveau, mélangeant la peur de l’échec du musicien, les arrangements sobres au piano et la voix en soupirs tendus et cassés pour ne pas pleurer et dire les choses en les ramassant pour ne rien perdre («Daddy, I followed your dream, I followed it too far ?»).
Avec ce nouvel éloge de la lenteur et de la langueur, du silence et du chaos, du brouillard et du nettoyage par le vide, un peu comme les derniers TALK TALK et l’album solo de Mark HOLLIS, mais en plus luxuriant, James BLAKE réalise la prouesse de ne pas être là où on l’attendait, en tranchant avec Friends that Break Your Heart d’il y a deux ans et en surprenant sa fan base avec une aisance et une maturité incandescente et pleine de retenue.
Il dépasse tous les clichés qu’on lui avait collés. Il réussit à nous ensorceler en se réinventant pour notre plus grande joie et ce musicien « âpre et troublant, tout en contrepieds et en ellipse », nous charme définitivement et prend sa place aux côtés des grandes voix décalées, en mouvement, parfois discordantes, scintillantes, toujours à fleur de peau (c’est idiot de parler de poils !), qui disent et semblent appeler l’auditeur à l’aide comme dans Tell me qui murmure : « Dites-moi si ça vaut la peine de se réveiller ».
Xavier Béal
Site : https://shop.jamesblakemusic.com/products/playing-robots-into-heaven-cd