John McLAUGHLIN – Music for Abandoned Heights
(Impex Records)
Une nouvelle parution du maestro guitariste et compositeur John McLAUGHLIN est toujours un événement. Cette année aura été riche pour lui une fois de plus : publication d’un double CD et d’un DVD sur sa magnifique prestation avec son groupe THE 4th DIMENSION à Montreux en 2022, Mind Explosion avec SHAKTI (gratifié d’un Grammy Awards). Mais si sa riche production concerne des concerts publics et des enregistrements studio de ses compositions, il est moins fréquent qu’il s’adonne à la composition pour le cinéma.
Ce fut pourtant le cas lors de sa participation scénique au film Autour de Minuit, où il joue son propre rôle de guitariste dans le film de Bertrand TAVERNIER inspiré de la vie de Dexter GORDON. Il est aussi dommage que la bande originale du film Molom n’ait pas eu le retentissement musical qu’elle méritait. Ce film tourné en 1995 retraçait la vie d’un jeune moine bouddhiste de Mongolie. Déjà, John McLAUGHLIN nous montrait à quel point il était en mesure de traduire en musique les émotions suscitées en lui par ce film – mais il y était probablement très sensible d’emblée puisque sa quête, humaine, humaniste, musicale, spirituelle, est de longue date imprégnée par l’Orient. Il y déploie des tableaux très variés, avec des atmosphères complexes, des moments émouvants, riches et subtils, accompagné en cela par son comparse d’alors, le percussionniste Trilok GURTU. S’y mêlent déjà sonorités acoustiques, climats éthérés, pièces enlevées jouées avec brio, thèmes apaisés, effervescence et sérénité recueillie… Cet album Molom, un peu passé « sous les radars », mérite plus qu’une place anecdotique dans le répertoire de John McLAUGHLIN.
Mais revenons à l’album qui vient de sortir : si c’est aujourd’hui qu’il est publié, John McLAUGHLIN l’a en fait composé et enregistré il y a sept ans.
Héritier spirituel et musical de Miles DAVIS
John McLAUGHLIN ne manque jamais une occasion d’évoquer sa reconnaissance envers Miles DAVIS : il admirait le vieux maître, sa « méthode » managériale notamment, surtout caractérisée par le fait de pressentir le potentiel d’un musicien et de l’inciter à l’exprimer. Parfois déconcertantes, les « consignes » de Miles étaient surtout des aiguillons pour pousser les musiciens à exprimer le meilleur d’eux-mêmes – exemple souvent cité par John McLAUGHLIN où Miles, lors de l’enregistrement de In a Silent Way lui demande de jouer « comme s’il ne savait pas jouer de guitare ». De prime abord décontenancé, John McLAUGHLIN jouera finalement cette délicate mélodie qui deviendra l’introduction et la conclusion de cette pièce considérée comme un chef-d’œuvre, comme un lointain écho à l’Aria qui ouvre et clôture les Variations Goldberg de BACH, toutes considérations stylistiques mises à part.
On peut dire que John McLAUGHLIN a été fortement imprégné de ce positionnement. Il dit lui-même, notamment au sujet de son album : « Miles DAVIS ne disait pas à ses musiciens ce qu’ils devaient jouer. Tout comme Miles, j’attends de mes musiciens qu’ils me donnent à entendre non ce qu’ils imaginent que je souhaite entendre, mais ce qu’eux-mêmes souhaitent entendre ». Nul doute que ce positionnement, outre qu’il incite ses musiciens à la créativité, génère un climat de confiance propre à renforcer encore l’osmose propre aux œuvres de John McLAUGHLIN.
Miles est encore une référence dans cet exercice particulier, délicat et très différent du processus de création d’un album n’ayant d’autre justification que l’inspiration musicale. La musique du film de Louis MALLE, Ascenseur pour l’échafaud, a été enregistré en une nuit par Miles et son groupe à Paris, immergés dans la projection du film et n’hésitant pas à faire la part belle à l’improvisation. John McLAUGHLIN a aussi procédé à cette immersion et a laissé émerger son inspiration dans un premier temps à partir du script puis à partir de la projection, s’attachant à exprimer ce que lui inspiraient soit les personnages, soit les scènes du film.
Le résultat est un ensemble de douze pièces dont les climats sont très contrastés, la guitare passant d’un son clair quasiment éthéré à ces sonorités bien saturées qu’affectionne le maître, le groove alternant avec des pièces suspendues quasiment recueillies, la contrebasse ajoutant cette dimension moelleuse aux harmonies aériennes. Une vraie réussite donc, qu’apprécieront les aficionados du maestro et qui révèle un pendant plus intimiste de l’inspiration de John McLAUGHLIN qui nous montre ici sa capacité à « coller » à différents climats cinématographiques. On connaît aussi les affinités du guitariste avec un certain nombre de ses amis peintres et on ne s’étonnera pas de sa quête de « couleurs sonores ».
Voici comment il décrit son processus de composition : « Dans mon esprit, j’interagissais avec les différentes personnalités et situations et j’attendais que mon imagination propose des thèmes, des atmosphères et des émotions « couleurs » qui faisaient écho au drame et à l’action. »
Les chorus de guitare électrique passionnés alternent avec des sonorités mélodieuses, aériennes, et sont soutenues avec assurance par les performances virtuoses de ses coreligionnaires : Gary HUSBAND (batterie/claviers), Julian SIEGEL (saxophone), Etienne M’BAPPÉ (basse) et Misha MULLOV-ABBADO (contrebasse).
Difficile de résister à la jovialité du partage de bonheur de John McLAUGHLIN au moment – tout récent – de sa réception de cet album, dont il dit que, « en toute modestie, c’est un des plus beaux [qu’il ait] enregistrés ». Le cœur du film Abandoned Heights est basé sur la notion de rédemption, et c’est ce qui a beaucoup touché John McLAUGHLIN lorsqu’il a eu en main le script de ce film.
Les différents titres de l’album sont aussi en lien avec les préoccupations esthétiques qui jalonnent la carrière prolifique de ce musicien aux nombreuses facettes dont l’œuvre semble intarissable ! Nous nous limiterons ici à évoquer certains titres – sachant que l’ensemble des pièces fait l’objet d’un développement au sein du livret intérieur. Les notes de pochettes ont été rédigées conjointement par Walter KOLOSKY (auteur d’un magnifique ouvrage consacré à l’épopée du groupe MAHAVISHNU ORCHESTRA) et John McLAUGHLIN.
The Scene est un thème en 7/4, mesure chère au maestro, féru de mesures impaires – et qui, pour lui, sont aussi naturelles que les mesures paires qui écument nos ondes lénifiantes. C’est aussi un clin d’œil « climatique » à l’album To the One. John McLAUGHLIN a voulu ici une sorte d’ouverture en forme de « questions-réponses » entre la guitare, le saxophone et le piano.
Curaçao Dream se veut une ballade méditative, apaisée. La pièce, courte, est une référence à Conversations with Myself du pianiste Bill EVANS – auquel John a consacré le superbe Time Remembered à la guitare acoustique avec le quatuor AIGHETTA – un must incontournable. Cette composition est un moment de pure grâce, jouée en sons clairs par une guitare délicate et sensible.
Malcolm Fitzgerald est une allusion à un thème enregistré dans l’album de SHAKTI Natural Elements, précisément la pièce Bridge of Sighs, thème dont John dit volontiers qu’il est « un des thèmes de sa vie ».
Elijah in DC est construit sur une marche harmonique issue, pour partie, de la pièce You Know You Know de l’album The Inner Mounting Flame du MAHAVISHNU ORCHESTRA, qui fut le premier album enregistré par le groupe en 1971. John McLAUGHLIN confesse s’être beaucoup amusé du fait que nombre de reprises de cette pièce, moins simple rythmiquement qu’elle n’y paraît, n’étaient jamais correctes. Dans cette pièce, le compositeur cherche moins à développer une mélodie à proprement parler qu’à instaurer un climat. On se rappellera que, au moment où John McLAUGHLIN enregistre cet album de 1971, il est sollicité pour rejoindre WEATHER REPORT par Joe ZAWINUL qui, quittant lui aussi Miles DAVIS, le navire amiral, va également, à l’instar de John McLAUGHLIN, tisser ses toiles musicales pendant les décennies qui vont suivre.
Voici donc un beau voyage sensible dont on peut souhaiter que les émotions suscitées par le film Abandoned Heights nous parviennent grâce à la musique raffinée, nostalgique mais aussi tonique et enthousiaste de John McLAUGHLIN, ce brillant compositeur virtuose de la guitare sur qui le temps ne semble pas avoir de prise. Merci à vous Maestro !
L’enregistrement est proposé au format LP vinyle HQ-180 g à 33,3 tr/min et en CD (au format SACD). Les deux formats sont d’une qualité sonore remarquable.
Enregistré et mixé par George MURPHY, lauréat d’un Grammy®, aux Eastcote Studios, Londres, l’enregistrement a été masterisé par Chris BELLMAN, lauréat d’un Grammy®, chez Bernie Grundman Mastering. Le LP est accompagné d’un livret « de luxe » avec photographie en studio et nouvelles notes de John McLAUGHLIN et du journaliste musical Walter KOLOSKY. Pressé sur vinyle de la plus haute qualité chez Record Technology, Inc. pour des surfaces plus silencieuses, une réponse en fréquence étendue et des détails musicaux d’une grande précision.
Espérons que cet album sera vite distribué en France, car aujourd’hui il n’est accessible que sur le site de l’éditeur américain (voir ci-après), et la commande, assortie des frais de port, comporte également 19 € de frais de douane (merci Mr Trump!). Alors pensez-y si vous avez quelque chose à fêter.
Philippe Perrichon
Page label : https://elusivedisc.com/john-mclaughlin-music-for-abandoned-heights-180g-lp/


