Kudsi ERGUNER – Taj Mahal
(Al Sur)
La fascination des esthètes turcs pour la musique hindoustanie (du Nord de l’Inde) ne date pas d’hier. N’est-ce pas Amir KHUSRAU, célèbre poète de la cour d’Allauddin KHILJI à Delhi, au XIVe siècle, qui a écrit : « Bien que Turc, je ne cherche pas mon inspiration en Egypte et je ne chante pas les beautés de l’Arabie. Ma lyre ne répond plus qu’à la musique de l’Inde. » De plus, quel empereur moghol, hormis AURENGZEB l’ignare, n’a pas cherché à s’entourer d’artistes indiens, quitte à les recruter de force ?
Bien que l’on puisse rester dubitatif à l’idée que les invasions mongoles et persanes aient pu favoriser une forte influence de l’art persan sur la musique indienne, qui était déjà suprêmement raffinée, il y a au moins un point commun entre la musique née à Dehli et celle née à Constantinople (aujourd’hui Istanbul) : elles relèvent du système modal.
Aussi, quand bien même chacune a ses formes et ses constructions spécifiques, la musique indienne et la musique turque accordent une place non négligeable à l’improvisation et à travers cette pratique, comme on dit couramment, « on peut causer ». D’où l’idée de Kudsi ERGUNER d’élaborer un projet réunissant d’illustres praticiens du « makam » ottoman et du « raga » indien.
Le maître de la flûte ney, versé dans la tradition du soufisme, a déjà prouvé à maint reprises ses capacités d’écoute et d’ouverture à d’autres expressions artistiques en travaillant avec des personnalités aussi variées que Michel PORTAL, Nguyen LÊ, Peter GABRIEL, Georges APERGHIS ou encore Peter BROOKS. S’il a baptisé son projet Taj Mahal, c’est parce que le célèbre mausolée de Ãgra est une construction commune à des architectes turcs, indiens et perses ; manière d’illustrer symboliquement la démarche ouverte qui a présidé au concert du festival d’Istanbul en 1999, concert que ce CD permet de goûter à sa haute valeur.
Le répertoire ne laisse planer aucun doute sur la paternité du projet puisqu’il est constitué de trois compositions du Kudsi ERGUNER et de trois thèmes traditionnels arrangés par lui. Cela dit, il y a suffisamment de brèches au sein de chaque composition pour qu’aucun artiste ne soit lésé et que les diverses sensibilités en présence aient tout loisir pour s’épanouir.
Côté turc, on appréciera la virtuosité gracile du joueur de kanûn (cithare) Hakan GÜNGÖR et la maîtrise rare du jeu de Derya TURKAN, jeune joueur de kemencé (« violon caucasien »), auquel fait écho le sarangi (vièle) de Sultan KHAN, un extraordinaire musicien indien surtout connu comme accompagnateur (de Lata MANGESHKAR entre autres), mais qui s’est aussi taillé une honorable réputation comme soliste.
L’inévitable tabla indien est tenu par Fazal QURESHI, frère de Zakir HUSSAIN et membre à ses heures du groupe indo-world-jazz MYNTA, tandis que les autres percussions (zarb, daf, bendir…) sont assurées par un vieux complice de Kudsi ERGUNER, Bruno CAILLAT. Ce dernier n’est du reste pas le seul musicien « occidental » présent, puisque c’est Ken ZUCKERMAN, ancien élève du maître indien Ustad ALI EKBER, qui joue du sarod et que le talentueux Renaud GARCIA-FONS distille les notes graves et profondes de sa contrebasse.
La rencontre proposée dans Taj Mahal ne se cantonne donc pas strictement à la bipolarité turque-indienne. Les développements mélodiques et rythmiques et les propositions improvisées de chacun effacent les frontières stylistiques avec une application confondante. Kudsi ERGUNER a prévenu : « Il ne s’agit pas là d’une musique traditionnelle au sens rigide du mot et d’aucun pourrait en faire le reproche… » Pas nous, en tout cas.
Stéphane Fougère
(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°8 – avril 2001)