LE VENT DU NORD
Entretien
LE VENT DU NORD est sans conteste le groupe phare actuel de la musique traditionnelle québécoise.
Après avoir chroniqué leurs albums pendant plusieurs années, nous avons eu enfin le grand bonheur de les rencontrer puis de les écouter lors de leur venue à « Scène du Monde » de Savigny-le-Temple (77).
Racontez-nous vos débuts ?
Nicolas BOULERICE : J’ai rencontré Olivier au CEGEP (Collège d’enseignement général et professionnel qui propose une formation technique et pré-universitaire) à l’âge de 18 ans. Nous étions étudiants en musique. Un jour, il y a eu une alarme de feu, on s’est retrouvé dehors, il avait son violon dans les mains, je lui ai demandé s’il connaissait des airs venus de la tradition… Depuis ce jour là, nous ne nous sommes plus quittés (rires) ! On a joué dans le TRIO MONTCORBIER et le DUO BOULERICE-DEMERS (deux CD, dont le meilleur album trad au Canada en 2006, Un peu d’ci, un peu d’ça) et on a fondé la compagnie de disques Roues et Archets.
Olivier DEMERS : En plus de nous deux, la formation originale a débuté réellement en 2002 en compagnie de Sébastien DUFOUR et Frédéric SAMSON qui étaient plutôt des jazzmen. Très rapidement, on a rencontré Bernard SIMARD (voix et guitare) puis Benoît BOURQUE (voix, accordéon diatonique, mandoline, os et podorythmie) lors du mariage de sa fille. Ces derniers partis (respectivement en 2004 et 2007), Simon (BEAUDRY) puis Réjean (BRUNET) nous ont rejoints. Aujourd’hui, nous sommes encore tous les quatre ensemble, on se connaît de plus en plus, on évolue tout en gardant une grande cohésion …
Quels étaient vos liens avec l’héritage musical québécois ?
Simon BEAUDRY : Je suis originaire de Saint-Côme (région de Lanaudière). Mes grands pères étaient chanteur et violoneux et m’ont beaucoup influencé. Après mon diplôme au CEGEP de Joliette, j’ai joué en solo ou avec mon frère Éric. Par la suite j’ai accompagné la troupe LES PETITS PAS JACADIENS de Saint-Jacques-de-Montcalm avant de me joindre au VENT DU NORD.
NB : J’ai appris à jouer du piano avec ma grand-mère. Elle jouait, chantait, giguait tout le temps… Mon père a fait du collectage et m’a transmis sa passion pour les chansons traditionnelles. J’ai hérité de tout ça… Plus tard, j’ai voyagé en France et en Irlande pour y apprendre le jeu de la vielle à roue. Puis j’ai sillonné le circuit folk pendant une dizaine d’années (AD VIELLE QUE POURRA, MONTCORBIER).
OD : Je suis violoniste « classique » de formation. Mais on écoutait aussi beaucoup de chansons francophones dans la famille. J’ai d’abord interprété de la musique de chambre, puis du jazz, ce qui m’a amené à travailler avec des artistes aussi différents que LE CIRQUE DU SOLEIL, LA BOTTINE SOURIANTE, Michel FAUBERT et beaucoup d’autres…
NB : Réjean, on l’avait déjà rencontré lors de différentes manifestations comme au Festival Interceltique de Lorient. Il a commencé son apprentissage de la musique trad’ tout jeune, il a joué et enregistré trois albums en duo avec son frère André avant d’intégrer le groupe La VOLEE D’CASTORS (7 disques entre 1994 et 2010). Il est non seulement musicien professionnel mais il enseigne aussi l’accordéon diatonique au CEGEP de Joliette.
D’autres influences ?
NB : Mon père adorait LE RËVE DU DIABLE. Je préférais LA BOTTINE SOURIANTE. Quand ils ont sorti Je voudrais changer de Chapeau (1988) avec le pianiste de jazz Denis FRECHETTE et le quatuor à cordes de Lisa ORNSTEIN, j’étais subjugué, le terme n’est pas trop fort, par cette fusion qui a inspiré beaucoup de jeunes québécois.
Dès votre premier opus (Maudite Moisson, 2003. Prix JUNO 2004. Nomination à l’ADISQ 2004) jusqu’au Grand prix Musique du Monde de L’Académie Charles-Cros en 2012, vous avez eu de nombreux récompenses ?
OD : Cette première galette s’est réalisée rapidement. Quand on a rencontré les deux Bernard, on avait déjà un son, un répertoire, celui qu’on interprétait en duo… Cela faisait plusieurs années qu’on travaillait sur ce projet et on avait avancé des sous pour le réaliser. Avant la première répétition, on avait des tournées de prévues aux États-Unis, en Ontario, un peu partout…
NB : Cette reconnaissance nous fait bien plaisir évidemment ! On tourne beaucoup l’étranger, maintenant, on aimerait faire encore plus de spectacles au Québec même !
Comment se réalise un album du VENT DU NORD ?
OD : Recherche ou création…on s’y met chacun de nos côtés. Quand on sent que c’est le moment (on se connaît assez pour ça !), on met tout en commun et on fait un premier tri. Nous discutons beaucoup… Il faut vraiment que les pièces plaisent à tout le monde !
NB : Chacun doit être complètement satisfait de la proposition. Quand nous sommes d’accord sur le contenu, les arrangements se font à quatre, exactement comme lors de cette discussion, autour d’une table, avec un verre de vin, les enfants qui crient (rires) et puis on ajoute, on enlève, on argumente… On passe beaucoup de temps à harmoniser les compositions, à travailler la qualité des voix… mais dans le même temps, on essaye d’arriver à une certaine forme de simplicité.
SB : J’ajoute que nous n’aimons pas trop rejouer une mélodie connue et la réarranger à notre façon… Si une chanson a déjà été enregistrée trop souvent, on la laisse de côté… On préfère faire découvrir un air que personne ne connaît !
OD : Mais on ne s’interdit pas grand-chose ! Cela peut être par exemple un mélange de trad’ suivi d’un nouveau titre…Quand on arrive en studio, tout est pratiquement prêt, on a plus qu’à peaufiner, même si parfois, on rajoute un ou deux morceaux pour rendre l’ensemble plus cohérent !
NB : On a beaucoup de plaisir à faire de la recherche, à se constituer régulièrement un nouveau répertoire et renouveler le show. A quelques exceptions près, nous jouons tous les quatre et en direct. En revanche, dans nos deux CD en public (NDLR : Mesdames et Messieurs ! Au festival Mémoire et Racines. Lanaudière, 2008 et Symphonique au Grand Théâtre de Québec, 2010) nous avons de nombreux invités. Les groupes DE TEMPS ANTAN, LES LANGUES FOURCHUES, THE MACDADES pour le premier et l’ORCHESTRE SYMPHONIQUE DE QUEBEC sous la direction d’ Airat ICHMOURATOV en ce qui concerne le second !
SB : Depuis Dans les airs (2007), nous enregistrons dans mon Studio de la Côte jaune que je partage avec mon frère. L’ingénieur du son Mark BUSIC nous accompagne depuis de nombreuses années et il mixe aussi nos spectacles.
Et les textes !
NB : Ils racontent l’histoire de ce pays, la situation politique spécifique au Québec à travers des faits réels, des événements historiques. C’est aussi une façon de parler de ce qui nous tient à cœur…mais on pose des questions plutôt que de donner des réponses !
OD : Dans les chansons issues de l’héritage, les problématiques sociales sont évoquées d’une manière ou d’une autre… C’est un art incroyable qui peut canaliser les émotions. Par les mots, tu peux faire rêver les auditeurs mais tu peux aussi parler de choses terribles : d’enlèvements, de meurtres, de guerres…
SB : On peut s’exprimer sur des sujets sérieux mais avec un sourire… Finalement, chaque disque tourne autour d’une certaine thématique parfois abstraite, que ce soit la terre, l’eau, l’air, le feu, le temps…
Le dernier se nomme d’ailleurs Tromper le Temps (2012) ?
OD : Oui, il y a plusieurs compositions originales. Il y a une version du Le Cœur de ma mère (NDLR : appelée aussi La Glu) tirée du roman de Jean RICHEPIN sur une musique de Charles GOUNOD.
NB : Le Diable et le Fermier a été composé pour dénoncer l’exploitation aveugle du gaz de schiste au Québec et ailleurs. On l’avait d’abord enregistré avec LES CHARBONNIERS DE L’ENFER et GALANT, TU PERDS TON TEMPS pour la mettre uniquement en ligne sur YouTube… ça s’est tellement bien passé que le titre a depuis été repris lors de différents événements.
SB : Là, nous sommes uniquement tous les quatre. C’était une volonté commune afin de refaire ensuite exactement la même chose en « live ».
Justement, comment se passe l’élaboration d’un spectacle ?
NB : On travaille entre nous mais aussi avec des metteurs en scène. Il y a eu Daniel GODET, Stéphane ARSENAULT, Michel FAUBERT…
OD : Et le chanteur Michel RIVARD pour le dernier show ! Il connaît bien le public québécois, il est engagé socialement et manie très bien l’humour. Il ne vient pas du milieu trad, même s’il apprécie cette musique et a un certain recul que nous n’avons pas (sourire) !
SB : La présentation, les déplacements, les éclairages… C’est bien d’avoir un « œil extérieur » qui contribue à la ligne directrice du show !
Une conclusion ?
NB, OD et SB : Nous voyageons et passons du temps sur les routes. L’identité du VENT DU NORD n’est pas un visage ou un chanteur, mais plutôt le groupe dans son ensemble et cela nous satisfait.
Propos recueillis par Frantz-Minh Raimbourg (2014)
Site : www.leventdunord.com