Meredith MONK – Cellular Songs

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Meredith MONK – Cellular Songs
(ECM New Series)

Dans la grande famille de la musique minimaliste américaine, se trouvent curieusement en majorité des hommes (John CAGE, Robert ASHLEY pour les décédés) (Philip GLASS, Steve REICH, David BERHAM, Terry RILEY pour les survivants) ainsi que quelques femmes (Pauline OLIVEROS, Laurie ANDERSON, Eliane RADIGUE) et en outsider et toujours bien vivante, Meredith MONK qu’on peut ajouter en marge de tous ceux-ci. Cette dernière, après avoir été abritée à ses débuts chez Lovely Records (label de Robert ASHLEY and family) a trouvé, après trois albums parus fin des années 1970, chez ECM le cadre accueillant et le havre parfaits pour la publication de ses œuvres depuis l’album Dolmen Music paru en 1981.

En 2022, à l’occasion du 80e anniversaire de la compositrice, est sorti un beau coffret (noir et blanc) de 13 CDs chez ECM (soit ses 12 albums chez l’éditeur allemand, dont un double Atlas de 1992), belle boîte avec un copieux livret intitulée The Recordings  qui intégrait On Behalf of Nature paru en 2015/16, premier volet d’une trilogie à paraître pour inaugurer l’ensemble interdisciplinaire de performances auxquelles se consacrera désormais Meredith MONK et dernière issue en date de l’œuvre de la musicienne.

Dans le livre de Jean-Louis TALLON paru chez le Mot et le Reste en 2022 Meredith MONK : Une voix mystique, celui-ci indique que la suite de Behalf of Nature intitulée Cellular Songs a été présentée en live lors de concerts en Europe en 2017, le troisième volet, dénommé lui Indra’s Net, devait être créé à l’automne 2020, mais les représentations n’ont pas pu avoir lieu à cause du Covid 19.

En 2020, Meredith MONK a également « participé » à un album bizarre intitulé Memory Game qui ressemble plutôt à une parodie de ce qu’elle a pu faire à ses débuts (les morceaux, la plupart inédits, datent des années 1983-1986), tout cela orchestré par BANG ON A CAN ALL STARS, qui, sous couvert de promotion, n’est pas à sa première tentative de destruction en règle des œuvres minimalistes ou ambiantes (voir ENO et autres). Pour le deuxième volet de cette trilogie débutée en 2016, la sortie discographique (six ans après ses débuts sur scène) est maintenant chose faite puisque ECM a finalement édité en automne dernier Cellular Songs (le label pourtant fidèle prend semble t-il son temps pour la parution des œuvres de certains de certains artistes de son très chic catalogue).

Ce treizième album (on oublie Memory Game), nous replonge dans les enregistrements de l’artiste avec son ensemble favori, le VOCAL ENSEMBLE, et renoue avec la foison de 15 titres sur une durée de près de 66 minutes dont deux morceaux imposants, Branching et Nyems (qui ferme l’album), tous deux de plus de 9 minutes. Alors qu’On Behalf of Nature était une méditation sur l’état de l’écologie mondiale, Meredith MONK décrit sa nouvelle œuvre ainsi : « En tant qu’artistes, nous nous interrogeons tous sur la voie à suivre en ces temps difficiles. Je souhaitais créer une pièce qui puisse être vécue comme une alternative au comportement humain, où les valeurs de coopération, d’interdépendance et de bienveillance prédominent, en réaction aux valeurs actuellement véhiculées ».

En effet, si la musique de Meredith MONK privilégiait auparavant la superposition, celle-ci explore et se dirige ici vers une dimension plus sculpturale. La musicienne cherche ainsi à créer un paysage sonore tridimensionnel en rotation, et cette œuvre est peut-être sa plus ambitieuse à ce jour.

Paradoxalement, aussi ambitieuse que soit la composition musicale et les suites de différents morceaux (les trois Cell Trios, Lullaby for Lise et Generation Dance), il s’agit peut-être aussi de son enregistrement le plus accessible. En témoigne le morceau d’ouverture, Click Song #3 Prologue (repris plus tard dans l’album), dans lequel Meredith MONK et son ensemble vocal (Ellen FISHER, Katie GEISSINGER, Joanna LYNN-JACOBS, Allison SNIFFIN et MONK elle-même), accompagnés du percussionniste/vibraphoniste John HOLLENBECK, vont droit au but.

Dès le deuxième morceau, l’utilisation du chant a cappella dans Cell Trio à trois voix et en trois parties est un voyage envoûtant à travers l’harmonie ternaire et un constant déplacement d’accentuation, où chaque voix peut s’exprimer individuellement dans la partition et se répondre de manière délicieusement mélodique et rythmique. Leurs claquements de langue font penser à des gouttelettes dans une grotte lointaine, transportant chacune des minéraux et des émotions insoupçonnées jusqu’à ce que, au fil des millénaires, des stalagmites s’élèvent, témoins de leur passage.

Une approche similaire est adoptée dans Dyads, qui permet aux voix individuelles d’échanger des phrases (plutôt des onomatopées) au fur et à mesure que la pièce se développe. On y retrouve également deux des trois voix (sans Meredith MONK), auxquelles s’ajoute le vibraphone de John HOLLENBECK qui reprend la ligne mélodique et conclut ce morceau magnifique mais un peu trop bref.

L’utilisation d’instruments supplémentaires aux côtés de la voix est superbement juxtaposée dans Happy Woman, qui est également la seule composition mise en musique avec paroles. L’ensemble vocal de MONK, composé de cinq voix, s’harmonise parfaitement avec le vibraphone de HOLLENBECK, seul homme à bord et un peu en retrait.

Meredith MONK et le VOCAL ENSEMBLE s’approprient en plans larges Branching, une composition magnifique et captivante qui semble intégrer de nombreux aspects de l’approche complexe de la compositrice en matière d’écriture vocale, le tout dans une pièce d’une grande beauté mélodique. Passing et Nyems explorent quant à eux le côté plus abstrait et audacieux de la vision musicale unique de MONK.

Faisons un petit détour dans les mythologies et quelques clichés tenaces. Trop souvent, les femmes artistes ont été dépeintes comme des créatures vindicatives (sorcières ou séductrices), dont la seule raison d’être est de distraire et/ou de détruire. Qu’il s’agisse des sirènes de chez Ulysse ou de la Dame de Shalott d’Alfred TENNYSON, elles chantent, tissent et créent dans la solitude, loin des communautés des hommes, privées des plaisirs de l’amour, de la paix et de la communauté. Et si l’œuvre de la chanteuse et compositrice Meredith MONK a toujours exploré la question du libre arbitre, cela n’est jamais apparu aussi clairement qu’à la parution, en 2022, du coffret regroupant ses enregistrements chez ECM.

Comme le suggère Bonnie MARRANCA dans les notes de pochette de Cellular Songs, composer et contempler sont synonymes, ce qui fait de Meredith MONK une méditatrice des mondes, une artiste qui réduit l’acte de communiquer à un ensemble microcosmique de consonnes, de voyelles et de groupes de consonnes.

À l’instar des Cell Trios I, II et III qui suivent, ces pièces constituent un code interne immuable. Harmonies et dissonances fluides embrassent toute la richesse de la vie, une réalité où la voix est centrale, poreuse, enjouée et dramatique dans sa grâce nomade.

Le vibraphone de HOLLENBECK apparaît de façon organique dans quelques morceaux, tel un élément infime au cœur de cette musique. Qu’il s’agisse de documenter une grammaire universelle dans les puissantes syllabes des Dyads, d’accompagner le piano dans Dive ou de frapper une surface vitreuse avec son archet dans Melt, il s’allie aux fondements de l’existence, défiant les structures monstrueuses si souvent façonnées à partir d’eux. Il est la veine de chaque feuille vocale, cherchant la photosynthèse sans chair et appréhendant l’entropie comme la dissolution du temps.

Le jeu pianistique d’Allison SNIFFIN est tout aussi cathartique dans Lullaby for Lise, tout en murmures et halètements où elle est rejointe par Katie GEISSINGER. Plutôt que de s’appuyer sur le lyrisme pour explorer le fantastique, en effet la voix se situe dans tous ces morceaux relativement courts à la frontière entre l’éveil et le rêve, reconnaissant que l’expérience vécue est toujours un mélange des deux ; ça pourrait être comme une chanson adressée à un enfant à naître, qui grandit et se développe avec toutes les possibilités du temps inscrites dans son corps et son esprit, ouvrant enfin les yeux dans le splendide Generation Dance, piano à deux voix de près de cinq minutes. Ainsi, elle découvre la vision de sa mère et de sa grand-mère maternelle, et tandis qu’elle expire et sifflote dans le morceau très court Breathstream, (1:59) le solo de Meredith MONK donne forme à des traumatismes enfouis, hérités, désormais utilisables au nom de la guérison.

Dans le déploiement de Branching (premier long morceau de plus de neuf minutes), chaque voix devient la première d’une lignée de sagesse en perpétuelle multiplication. Évoquant les rituels et les sacrifices, leur répétition n’apporte pas de réconfort, mais agit comme un catalyseur né d’une force primordiale et génératrice. Dans Passing, de l’a cappella à nouveau à cinq voix, ces mêmes figures échangent des vocalises avec une précision ouverte au chaos de la nature, tandis que Nyems, le tout dernier morceau (plus de neuf minutes également), révèle la nature ludique de la communication, métaphore éphémère par excellence.

Étant donné que la quasi-totalité des morceaux est dépouillée de sens linguistique, le sixième titre, Happy Woman, arrive tout comme le violon à la Laurie ANDERSON, comme pour une révélation On y ressent une transparence mêlée à une critique discrète, une conscience des multiples rôles que les femmes incarnent, par choix ou par contrainte, entre créature soumise ou rebelle. En effet, le refrain initial et ses variations (« Je suis une femme heureuse », ce qui se traduit successivement par femme affamée, femme insolente, femme avide, femme patiente, femme en colère, femme réfléchie, femme honnête, femme imprudente, et revient à « Je suis une femme heureuse », soient 18 sortes de Women en tout), sont les points de suture d’une mère parmi les mères, se tissant dans la mosaïque de l’histoire.

À la fin de l’album, le caractère sacré de la vibration devient primordial. De ces atomes vibrants émergent une cosmogonie faite autour des animaux, des rivières et des nuages, nous laissant nous interroger sur la place de l’intellect dans ce tableau plus vaste. Car si un battement de cœur est vain sans le silence, alors c’est dans ses divisions que naît le pardon.

Meredith MONK, explique que Cellular Songs fait référence aux cellules biologiques (l’unité fondamentale de la « vie »), et non aux téléphones portables ! La musique, à la fois discrète et affirmée, invite à la réflexion. La compositrice rajoute : « Dans les années 80, je composais des œuvres apocalyptiques (par exemple, Quarry et Book of Days), puis j’ai commencé à me demander si proposer une alternative ne serait pas plus pertinent. Portée par la voix toujours puissante mais indéniablement marquée par le temps, et par une texture épurée évoquant davantage l’univers sonore de ses premiers enregistrements que ses récentes incursions avec des formations plus importantes (comme Songs of Ascension), l’œuvre apparaît définitivement comme un pendant à Dolmen Music soit une douce berceuse pour les fidèles auditeurs de la compositrice, au crépuscule de sa carrière.

Philip GLASS disait de la compositrice dans le film documentaire de Billy SHEBAR (2025) MONK in Pieces : « Ce qui caractérise Meredith (MONK), c’est qu’elle était une compagnie théâtrale à elle seule. Parmi nous tous, elle était la plus douée [en tant qu’interprète]. » Le talent de Meredith MONK comme chanteuse, notamment son étendue vocale de trois octaves et sa maîtrise des ululements et autres techniques vocales étendues, est de toute façon indéniable et n’a rien perdu de son intensité au fil des ans. En mettant l’accent sur la voix, elle se distingue des minimalistes classiques (sauf peut-être Robert ASHLEY et ses splendides opéras mi-chantés, mi-récités) qui avaient tendance à considérer les chanteurs comme faisant partie d’un ensemble instrumental plus vaste.

Par ailleurs, la critique, pas toujours bienveillante, lui a souvent reproché un certain dilettantisme, la qualifiant rapidement de touche-à-tout un peu naïve, un peu enfantine, un peu miaulante (en cela semblable aux sybilles grecques), mielleuse et ullulante (« howling » en anglais académique), lui accordant du bout des doigts le statut de compositrice, à peine chorégraphe ou piètre dramaturge à part entière.

En 2025, Meredith MONK, cette grande dame aux grands yeux un peu moqueurs, s’appuyant plutôt sur son ancrage bouddhiste dans l’art, évoque pour de bon et avec un soupçon tragique dans Cellular Songs les cycles de la naissance et de la mort comme pratique spirituelle. Son œuvre presque ultime rend hommage aux besoins humains d’amour, de joie et de beauté. Par la profondeur et en même temps l’altitude de son propos, Cellular Songs est à la fois de ce monde (le nôtre) et d’au-delà (le sien), et nous emmène bien loin, très loin, tellement loin, à l’instar de toutes les œuvres poétiques et fertiles de l’imagination.

Xavier Béal

Page site Meredith MONK : https://www.meredithmonk.org/repertory/cellular-songs/

Page label : https://ecmrecords.com/product/meredith-monk-cellular-songs-meredith-monk-vocal-ensemble/

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