PRIMA KANTA – In a Purple Time
(Linoleum Records / Rewind)
C’est en 2021, à l’occasion de la sortie de son premier album, 7 Variations sur le Tao, que nous avons découvert le groupe PRIMA KANTA, frère non jumeau de l’OKIDOKI QUARTET, tous deux fondés par le compositeur, saxophoniste et clarinettiste Laurent ROCHELLE. Quatre ans plus tard, PRIMA KANTA revient nous livrer son second album, In a Purple Time, non sans avoir fait une légère cure d’amaigrissement : de sextet qu’il était à l’origine, le voilà devenu quartet. Cette « décharge instrumentale » n’augure pas nécessairement d’une musique plus légère qu’elle ne l’était déjà, vu que les 7 Variations sur le Tao affichaient une inclinaison stylistique tendant vers une forme de lyrisme impressionniste velouté et raffiné. On vous rassure tout de suite, la musique de PRIMA KANTA reste toujours aussi diaprée et bigarrée sur ce nouveau disque, en dépit du risque de colorisation uniforme que laisserait supposer son titre.
Si le « cri primal » (traduction de « prima kanta ») de Laurent ROCHELLE délaisse donc l’évocation des principes de la philosophie taoïste au profit de celle, plus « plasticienne », d’une parcelle de temps teintée de rouge violacé, ce n’est pas tant pour faire référence à un film de Steven SPIELBERG ou à la culture de l’Antiquité méditerranéenne perpétrée par les costumes de certains dignitaires du clergé, mais sans doute davantage pour exploiter le meilleur filon poétique de cette couleur, le pourpre, qui ne fait pas partie du spectre monochromatique. Pas plus qu’avec le précédent album il ne faut donc s’attendre à avoir affaire à un univers uniformément coloré, mais au contraire à un champ d’expression tendance « jazz de boudoir » qui se déploie dans la nuance et la variété climatiques et qui puise son inspiration dans les arabesques minimalistes dentelées d’un Terry RILEY, d’un Steve REICH, d’un MOONDOG et d’un Philip GLASS, avec une propension affermie pour l’improvisation.
Au demeurant, PRIMA KANTA se distingue toujours par la singularité chromatique de sa formation instrumentale : la harpe électro-acoustique de Rébecca FÉRON, les synthés et piano de Frédéric SCHADOROFF et le violon d’Arnaud BONNET répondent toujours présents aux côtés des clarinettes, saxophone soprano et balafon de Laurent ROCHELLE, offrant la promesse d’un monde musical aux moult métamorphoses harmoniques et timbrales, les arrangements restant une fois encore le fruit d’un travail collectif.
Les percussions, auparavant assurées par Juliette CARLIER, n’ont pas complètement disparues puisque deux compositions sont soutenues par celles de l’invité Loïc SCHILD, ancien complice de Laurent ROCHELLE au sein de MONKOMAROK (et sollicité récemment par Denis FRAJERMAN et Marc SARRAZY pour peindre des Paysages du temps). Et quand bien même celle de Fanny ROZ n’est plus présente, la voix n’est pas totalement aux abonnés absents de ce nouveau paysage temporel purpurin, les cordes vocales de FÉRON, SCHADOROFF et BONNET s’intégrant par-ci, par-là aux moirures instrumentales pour en renforcer, si besoin était, le pouvoir visionnaire et cinématique…
Aux monochromes figés du quotidien des existences, In a Purple Time offre son bouquet de onze pièces aux chamarrures oniriques tout en contours mouvants et en éclosions ondoyantes, et nous propulse Là-Haut, dans un Au-delà des Brumes diapré de Sombre Lumière où des « Sources » blanches (White Springs) décorées À fleur de Lys projettent leurs Mirages selon un « Cycle perpétuel » (Perpetual Round), offrant à vivre pleinement Un instant pourpre après l’autre…
Au fond, PRIMA KANTA ne fait rien moins que déplier un calendrier dépeignant les quatre saisons de l’âme et des sensations, impressions et émotions qui se rattachent à chacune d’elles, avec une prédilection pour ces entre-deux saisonniers plus propices à faire courir les rêveries en équilibre sur un fil et les faire subitement sauter sur un autre fil.
Le spectre émotionnel y est on ne peut plus élastique : on y flâne, on y gambade, on y sourit, on y contemple, on y doute, on y frissonne, on y grince, on s’y affole, on y glisse, on y chavire, on s’y extasie, selon que l’on s’accroche à un motif mélodique, que l’on saisit au vol un accord, que l’on se laisse happer par une combinaison harmonique, que l’on suit subrepticement une déambulation soliste, que l’on s’enroule dans des textures atmosphériques, que l’on perde pied sur un terrain plus bruitiste, que l’on retrouve son chemin dans une hypnose rythmique, que l’on crie en silence ou que l’on se taise en échos puissants…
Ces moments empourprés générés par PRIMA KANTA sont autant de résonateurs aptes à décadenasser les canaux d’écoutes encrassés par les brutalités aléatoires du monde, auxquelles ils substituent la poussière émancipatrice des rêves, soufflée par des notes enrobées de pulsations magiques.
Stéphane Fougère
Page : https://primakanta.bandcamp.com/album/in-a-purple-time
Label : www.linoleum-records.com



