RADIO TARIFA – La Noche
(Buda Musique / Socadisc)
Dans tout style musical, il y a des retours attendus, et il y a des revenants auxquels on ne croyait plus, comme RADIO TARIFA. En 1993, ce groupe originaire de Madrid avait défrayé la chronique et avait connu un succès international avec son premier album, Rumba Argelina, qui rénovait le flamenco en le combinant avec d’autres sources musicales du bassin méditerranéen, comme la musique arabe, ainsi que la musique médiévale. Trois albums studio et tournées attenantes plus tard, RADIO TARIFA avait éteint son émetteur en 2006. C’est donc une sacrée surprise de le voir réapparaître avec un nouvel album, La Noche, deux bonnes décennies plus tard ; d’autant qu’après la disparition de l’un de ses membres, son retour paraissait définitivement compromis.
Créé en 1990, RADIO TARIFA était formé de deux musiciens qui s’étaient déjà investis dans la formation ARS ANTIQUA MUSICALES, Faín Sánchez DUEÑAS, originaire de Valladolid, et le Montpelliérain Vincent MOLINO, et d’un « cantaor » (chanteur de flamenco), Benjamin ESCURIZA. Le choix du patronyme RADIO TARIFA renvoyait lui-même à l’idée d’une culture musicale hybride, en l’occurrence arabo-andalouse, puisque Tarifa est le nom d’une ville située à la pointe Sud de l’Andalousie et qui se trouve être la plus proche de l’ancien empire chérifien, autrement dit le Maroc. Il a suffi au trio d’imaginer que sa musique serait comme la bande-son d’une radio qui aurait existé à Tarifa…
Dès son premier album, RADIO TARIFA a été considéré comme l’un des groupes phares de cette « world music » alors en plein essor, et a continué à « émettre » sa bonne parole pendant une bonne quinzaine d’années. Après la cessation d’activité du groupe, le chanteur Benjamin ESCURIZA a poursuivi sa carrière artistique avec deux albums solo, ¡Alevanta! et Mirando P’l Este, avant de disparaître brutalement à l’âge de 58 ans des suites d’une maladie pulmonaire. Logiquement, toute réactivation du canal RADIO TARIFA dans sa formule originelle était impossible. Or, c’est pourtant bien la voix de Benjamin ESCURIZA que l’on entend dans la pièce liminaire et éponyme de ce qu’il faut assurément considérer comme un nouvel album de RADIO TARIFA !
Car La Noche n’est pas une compilation ni un recueil d’archives inédites, mais présente bel et bien un nouveau répertoire. Cependant, Faín Sánchez DUEÑAS et Vincent MOLINO ont tenu à tracer un trait d’union entre le passé et le présent en introduisant leur nouveau disque par un enregistrement inédit de la voix de leur ancien camarade, célébrant sa mémoire en procédant, autour de sa voix et de son texte, à des arrangements maison, typiquement « radio-tarifiens ». De fait, voilà pourquoi on serait tenté, à propos de La Noche, de parler de revenant plutôt que de retour…
Mais les treize autres morceaux du disque démontrent que DUEÑAS et MOLINO ont réellement ressuscité l’esprit de leur démarche créative tout en l’inscrivant dans le présent. Benjamin ESCURIZA étant par définition irremplaçable par un autre cantaor à temps plein, les deux musiciens ont fait appel à plusieurs « cantaores » de la jeune génération : on peut ainsi écouter Javier CASTRILLÓN sur trois titres, Jose GONZÁLEZ sur deux morceaux, Bianca PALOMA sur deux autres pièces, et Eliseo PARRA et Juan Miguel CABRAL sur un titre chacun. Faín Sánchez DUEÑAS et Vincent MOLINO font de même entendre leurs organes vocaux respectivement sur un morceau chacun, et se partagent une bonne partie des instruments.
À la matière de base de RADIO TARIFA, le flamenco, s’ajoutent dans ce nouveau disque des influences sans doute encore plus variées qu’auparavant : outre des adaptations d’une chanson folklorique castillane (Picaba En Vano) et d’une composition médiévale de l’Italien Francesco LANDINI (Quel Sol Che Raggia), on emprunte à une mélodie bretonne sur La Niňa del Almendre Viejo, on détourne les vers des poètes français Blaise CENDRARS, Paul VERLAINE et et Paul FORT dans Songe obscur, on fait double escale en Grèce en reprenant les chansons Ay Ojos Negros et Sabah, et on s’offre même le luxe de dépasser les rives de la Méditerranée pour s’offrir un léger (hum..) détour par le Japon, dont on reprend le classique Sakura, chanté pour l’occasion par une chanteuse (et actrice) du cru, Mizuki WILDENHAHN.
Compte tenu de la diversité des étapes de cette randonnée nocturne à laquelle ils nous convient dans ce disque, les deux membres fondateurs de RADIO TARIFA déploient un large assortiment d’instruments : guitares acoustiques et électriques (parfois passées à l’envers), basse, orgue, percussions, gumbri (instrument à cordes gnawa), banjo, bouzouki, koto (cithare japonaise) et synthé Casio VL-Tone pour Faín Sánchez DUEÑAS ; et claviers, piano, hautbois, argul (instrument à vent moyen-oriental), flûte ney, gaita (cornemuse), bawu (sorte de mélodica chinois), cromorne et basse pour Vincent MOLINO.
Mais parce qu’ils ne peuvent pas non plus tout faire (ils n’en étaient pourtant pas loin…), des musiciens additionnels ont été réquisitionnés selon les morceaux : Aziz ZAHRIOU aux violons sur La Noche, Chris WHITE aux violoncelles sur Ay Ojos Negros, Merche TRUJILLO à la gaita dans Quel Sol Che Raggia, Juan Miguel CABRAL aux guitares, banjo et gumbri sur Samai Sintigo, Ramiro AMUSATEGUI au oud dans Songe obscur, Aida BRANDES-HARGROVE aux pianos, percussions et cordes pour Digifonia, et pas moins de trois autres musiciens sur La Niňa del Almendre Viejo : Hames BITAR au oud Jouad IBIKS aux violon et viola, et Wafir SHEIK aux violon et accordéon.
À l’écoute de La Noche, on a du mal à croire qu’une vingtaine d’années séparent ce disque des précédents, tant la signature du groupe y reste aisément identifiable, en dépit de la perte de Benjamin ESCURIZA. Faín Sánchez DUEÑAS, qui a assuré la production et la direction musicale, n’a rien perdu de son savoir-faire ni de son inspiration, toujours à l’affût de nouvelles pistes à explorer avec son complice Vincent MOLINO. Après un long silence que l’on craignait éternel, RADIO TARIFA a choisi de revenir hanter nos jours avec sa « noche », à n’en pas douter pour les rendre plus beaux, plus riches et plus sensibles. C’est ce qui s’appelle répandre de bonnes ondes…
Stéphane Fougère
Site : https://www.radio-tarifa.com/la-noche/
Page : https://radiotarifa.bandcamp.com/album/la-noche
Label : www.budamusique.com
