Roland BROU et Patrick COUTON
Deux Nantais sur le pont
Collecteurs d’histoires et de chants et cuisiniers à l’occasion, le chanteur Roland BROU et le guitariste Patrick COUTON se sont taillés une véritable réputation d’historiens de la tradition orale de Bretagne, tradition qu’ils réinventent avec de nouvelles musiques, de nouvelles interprétations, que ce soit en formule duo ou au sein de groupes comme ROQUIO et LE GRAND CARAQUIN, ils évoquent dans leurs chansons des faits, des anecdotes, des situations qui témoignent de réalités sociales, et même culinaires !
Douze ans après le CD Complaintes et Chansons, ils ont enregistré un nouveau disque, cette fois entièrement consacré aux Chansons nantaises. Quoi de plus normal de la part de deux Nantais ? Ne croyez donc pas que Nantes n’est qu’une ville de prisons, oubliez de même la récente actualité qui a fait du pays nantais le théâtre d’une polémique nationale due à une vieille histoire de projet d’aéroport qui est parti à vau-l’au, et écoutez les deux compères BROU et COUTON narrer la ville de Nantes (An Naoned) au gré de petites histoires d’il y a longtemps, ou tout juste d’hier. Voici Nantes à travers son port, ses matelots, ses bateaux, ses négriers, son roi de légende, ses meurtriers, son andouille de porc (!)… Que l’on reste à quai ou que l’on embarque, il y a toujours une histoire nantaise qui éclaire les mémoires d’un nouveau jour. BROU et COUTON en ont retrouvé les mots, les ont mis en musique, et même en images ! Pour RYTHMES CROISÉS, Roland BROU en dit plus long. Suivez le guide…
Entretien avec Roland BROU
Le précédent album en duo avec Patrick COUTON remonte à douze ans ?
Roland BROU : Oui, le premier disque qu’on avait fait ensemble c’était Complaintes et Chansons en 2005. Pour le premier album, on avait fait un choix de celles qu’on aimait le mieux de notre répertoire, avec une belle place aux complaintes de tradition orale et puis quelques chansons de chansonniers. Le nouvel album, on l’a appelé Chansons nantaises, ça veut tout dire.
Pourquoi avoir choisi la ville de Nantes ?
Roland : On est Nantais tous les deux, c’est une ville qu’on aime bien. On a eu l’occasion de chanter souvent Nantes dans différents groupes : un groupe qui s’appelait ROQUIO consacré à la Basse-Loire et une autre formule, LE GRAND CARAQUIN. Et puis on a rassemblé tout ça. Il y a un peu de chansons de tradition orale, des chansons sur feuilles volantes qui racontent l’histoire de Nantes et puis une bonne partie de chansons nouvellement écrites pour nous avec pas mal de musiques de Patrick COUTON.
De quels auteurs sont les nouvelles chansons ?
Roland : Il y en a plusieurs. Michel BOUTET, c’est de la chanson française. Il avait déjà écrit pour nous dans ROQUIO, il écrit très, très bien. C’est un vieux copain de Patrick COUTON. Ils ont un trio ensemble et un duo aussi de chansons rigolotes. Il nous a écrit trois chansons sur cet album. Il y a aussi Henri PHILIBERT, un copain instit nantais qui est en retraite maintenant. Il avait fait déjà une chanson pour nous dans ROQUIO. Et puis Aurèle SALMON, qui est la fille de Hélène et Jean-François, un couple célèbre de Nantes qui a beaucoup chanté cette ville aussi. On lui avait commandé une chanson sur la civelle.
Les chansons de Michel BOUTET sont aussi des commandes ?
Roland : Patrick et lui font pas mal d’échanges de musiques et de textes, donc il y en a quelques-unes que Michel chante, d’autres pas du tout. Il y en a une qui parle de l’esclavage, Matin Gris, qui est une chanson spéciale avec une écriture très particulière. Le passé négrier est une des faces de Nantes qu’on voulait évoquer.
Plusieurs chansons évoquent la vie sur les bateaux ?
Roland : Oui, sur le disque, il y a une belle chanson qui raconte l’histoire d’un bateau nantais, un clipper, d’une compagnie qui s’appelait Théodore Barbey, qui avait été retrouvée dans un cahier de chansons il y a longtemps de ça. Patrick en a fait la musique. Elle fait partie de ces chansons écrites par les gars à bord des bateaux et est vraiment très descriptive de la vie à bord. Il y a tout un tas de détails dans cette chanson-là et dans d’autres de la même famille, qui donnent vraiment une image de la vie du petit peuple marin à cette époque-là.
Une autre chanson qui s’appelle À la ferraille raconte les conditions de vie à bord des matelots. Pas ceux qui partaient pour le commerce, qui étaient sur les bateaux de la marine nationale, de la royale. La chanson décrit la prison à bord des bateaux qu’on appelait « la ferraille » où les gars étaient enchaînés. C’est un marin qui a composé ce texte-là, certainement à la fin 19e siècle, sur un air préexistant comme ça se fait dans la tradition, qui était un air de BRUANT, À Saint-Lazare. Quand on tombe sur ces chansons-là qui sont un peu rares et un peu exceptionnelles, là aussi on sent toute la force, l’émotion et puis la volonté de ces gens qui les chantaient.
Feuilles sanglantes
Il y a deux chansons sur des meurtriers qui ont marqué la ville de Nantes.
Roland : Oui, Julien Lebreton et Le Sanguinaire Carrier. Là, il s’agit de deux feuilles volantes. Le Sanguinaire Carrier, c’est une chanson imprimée pendant la révolution que j’avais retrouvée dans les archives de la bibliothèque municipale de Nantes. J’avais retrouvé un carnet de chansons sous forme de feuilles volantes mais qui avait été reliée, enfin cousue, dans lequel il y avait plusieurs chansons sur lui. CARRIER, les Nantais le connaissent bien parce que c’est un gars qui est arrivé à Nantes en 1793 pour réprimer la contre-révolution et tuer du Vendéen, tuer du catholique, etc., et il a très bien fait son travail. Il est célèbre parce qu’il avait inventé un système de bateau à trappe. Les prisonniers étaient attachés sur ce bateau, souvent deux par deux, ils ouvraient les trappes et les gens se noyaient dans la Loire. Il était plein de bonnes idées ! Il avait inventé le « mariage républicain » aussi : on attachait une jeune fille et un jeune homme et on les jetait dans la Loire. On avait déjà enregistré cette feuille volante dans un disque qui s’appelait Nantes en chansons, édité avec Dastum il y a longtemps, en 1996 je crois, où on retraçait l’histoire de Nantes. Cette chanson-là était belle. On avait retrouvé l’air aussi, donc on a décidé de la remettre.
Et puis Julien Lebreton, c’est une feuille que j’ai retrouvée en allant faire une collecte chez une dame de Treillières, qui est une petite commune du côté de Nantes. J’étais allé la voir il y a cinq ou six ans de ça, elle m’avait confié des cahiers de chansons et au milieu de ces cahiers, il y avait une feuille volante.
Qu’est-ce exactement qu’une feuille volante ?
Roland : Une feuille volante est imprimée pour des chanteurs de rue. Dès le début de l’imprimerie, il y a eu la parution de feuilles volantes, jusque dans les années 1950 et même encore un petit peu plus tard après. Ce sont des chansons qui sont imprimées pour relater des faits divers sanglants ou la mort d’un président ou d’un roi, ou le succès d’un général sur une bataille. Tout est chanté et imprimé sur feuille volante.
Et quand j’ai retrouvé cette feuille, ça relatait l’arrestation et l’exécution place Viarmes, la place où se trouvait la guillotine à Nantes à l’époque, de ce Julien LEBRETON qui avait commis des méfaits dans une petite commune de Pont-Saint-Martin à côté de Nantes. Là j’étais tombé sur le texte, et j’avais retrouvé l’air aussi grâce à un bouquin qui s’appelle La Clé du Caveau. La première édition est de 1810. Ce sont de grands amateurs de chansons qui se réunissent et décident de publier une collection d’airs à la mode de l’époque et même plus anciens. Quand on a une feuille volante, on a simplement le texte, on ne sait pas comment ils se chantent, si ce n’est que sur la plupart, c’était marqué « sur l’air de ». J’avais réussi à retrouver l’air et je suis allé aux archives départementales à Nantes où j’ai retrouvé toutes les pièces de l’enquête criminelle, etc. J’ai trouvé ça intéressant de livrer ça. La feuille volante, c’est aussi une façon de lire l’histoire.
Ça fait beaucoup de recherches pour enregistrer une chanson ?
Roland : Oui ; pour celle-là, c’était le cas.
Un roi à quai
Tu as écrit un texte sur le Roi Baco, qui est-il ?
Roland : C’est une figure légendaire nantaise, ou pas, car certains disent qu’il a existé. Un marin nantais, je dirais du 18e siècle, qui s’est embarqué de Nantes, a fait naufrage et a épousé une reine. Il est revenu avec le trésor, l’a dilapidé et il est mort. Il y a un livre qui est sorti sur ce gars-là. C’était une commande il y a quinze ans de ça. On nous avait demandé d’écrire une chanson sur lui à l’occasion d’une fête nantaise. Pour ce disque, on l’a remaniée, on a changé l’air aussi, Patrick a composé un nouvel air. C’est plus pour s’amuser.
Ce personnage est également évoqué dans le disque de ROQUIO ?
Roland : Oui, dans une chanson qu’on a appelé Le Quai du Roi Baco ; c’était le même.
C’est le seul texte que tu as écrit ?
Roland : Quasiment, oui. J’avais écrit quelques textes pour FILIFALA, j’avais rajouté des couplets ou changé des choses, mais c’est de la bricole, pas de l’écriture.
À quatre, à deux et sur un plateau
Sur ce disque, par rapport au précédent, il y a deux invités.
Roland : Oui, Dina RAKOTOMANGA à la contrebasse, au chant et aux petites percussions, et Etienne BOISDRON qui est un accordéoniste chromatique et qui joue aussi de l’accordina sur un des titres. À quatre on avait créé LE GRAND CARAQUIN. On était venus jouer une ou deux fois ici à Paimpol, mais le groupe n’a pas continué.
Les concerts sont uniquement en duo avec toi et Patrick COUTON ?
Roland : Oui, quand on joue, c’est à deux principalement. À quelques occasions nous avons joué à quatre. On avait fait un concert au Château des Ducs à Nantes il y a deux ou trois ans, à l’occasion de la Nuit des Musées. Nous avions parcouru le château en s’arrêtant devant une peinture, un objet, et en chantant une chanson en rapport avec cet objet-là.
C’était un concert déambulatoire ?
Roland : Oui, c’est ça. C’était vachement intéressant.
Patrick COUTON utilise un nouvel instrument : l’autoharp. Qu’est-ce que c’est ?
Roland : Patrick est LE spécialiste français de l’autoharp, qui est un instrument plutôt connu aux États-Unis, même s’il a été inventé par un Allemand je crois. Il y a deux pochettes de Graeme ALLWRIGHT où il apparaît avec un autoharp. C’est un plateau de bois avec une bonne trentaine de cordes tendues. On en joue en frottant les cordes ou en faisant du picking dessus. On appuie sur des touches qui correspondent à des bandes de bois avec des feutres qui étouffent les cordes dont on n’a pas besoin pour faire l’accord. Tous les accords sont marqués. Patrick est vraiment le spécialiste de cet instrument en Europe. Il est reconnu aux États-Unis comme le roi de l’autoharp. Parce qu’il a une façon bien particulière d’en jouer.
Chant gastronomique
Dans chaque album, vous avez choisi de chanter une recette de cuisine. D’où viennent ces recettes ?
Roland : D’un gars qui s’appelait LEBAS, un cuisinier de l’époque de Louis XV qui a écrit un livre assez épais composé de deux centaines de recettes de cuisine mises en chanson. C’est un très beau livre à destination des maîtresses de maison qui avaient assez d’argent pour se payer des cuisinières, pour que la maîtresse de maison apprenne la chanson à la cuisinière en chantant, dans l’idée que c’est plus facile à retenir qu’un texte seul.
Est-ce que vous envisagez de faire un CD de cuisine ?
Roland : Non, mais par contre, on a fait un clip avec la fameuse recette qui est dans l’album, on a bien rigolé !
Avez-vous fait des concerts en cuisine ?
Roland : Oui, deux recettes de cuisine à l’occasion de la semaine du goût. Et on a tenu trois heures avec ça à la Bogue d’Or il y a trois ou quatre ans. Alors là on avait pioché un peu partout, on avait découvert les chansons des CHARLOTS, parce qu’il y en a un paquet de leurs chansons autour de la cuisine. Et puis du trad, des chansons américaines, de tout quoi ! C’est ce qui nous amuse.
Peux-tu nous parler du clip d’une chanson, qui n’est pas sur l’album, Les 7 Z’amoureux en cuisine ?
Roland : On s’était amusés avec ça à l’occasion de la commande de deux chansons sur la cuisine. On avait repris en fait une chanson qui avait été collectée dans la région de Loudéac sur les 7 Z’amoureux tout simplement, et nous avons transformé les métiers. À l’origine : le premier c’est un marin, le deuxième c’est un couvreur, etc., donc on a remplacé par des métiers de bouche. La musique existait et on a fait les paroles.
De l’avion au train
Avez-vous d’autres sujets récurrents dans vos chansons ?
Roland : On en a pas mal. Avec Patrick, nous sommes habitués à ce qu’on nous commande des concerts bizarres. Donc on a eu un concert sur les débuts de l’aviation en Loire-Atlantique, qui va au-delà de la France parce qu’on avait un peu élargi. On peut chanter une heure et quart sur ce sujet-là. Il y en a une d’ailleurs sur le premier album, Complaintes et chansons. Si tu laisses tourner le CD jusqu’à la fin, il y a un morceau caché. C’est une chanson sur LINDBERGH (l’aviateur). On nous avait demandé aussi un concert sur des recettes de cuisine il y a longtemps de ça, un concert sur les vétérinaires, on a tout (rires). Là, on va faire un concert sur les chemins de fer dans peu de temps et au mois de mai un sur les mines.
Donc on vous commande le thème et vous faites des recherches après ?
Roland : Voilà, c’est ce qu’on aime bien !
Autoproduction et après
Le nouveau disque, Chansons nantaises, est auto-produit ?
Roland : Oui. Ça devient une mode maintenant. Tout le monde se met à auto-produire. Et même auto-distribué, tu vois ! Parce qu’on aurait pu le faire distribuer par Coop Breizh, mais en fait on va le distribuer essentiellement dans la région nantaise, et puis on a quelques dépôts dans quelques lieux bien ciblés musiques trad.
Et sur Nantes même, y a-t-il des dépôts ?
Roland : On voudrait travailler avec l’office de tourisme et avec le château, car on aimerait bien que le disque soit vendu au château. On va vraiment travailler là-dessus pour qu’il soit dans tous les Leclerc, les quelques disqu… euh, non, il ne reste même plus de disquaire à Nantes ! …les quelques belles librairies nantaises pour que le disque se vende.
As-tu d’autres projets en cours ?
Roland : Oui, avec Patrick COUTON, on a formé un nouveau groupe composé de deux québécois et deux bretons (nous). Les deux québécois sont Liette REMON, une violoniste de la ville de Québec et Paul MARCHAND, un guitariste de la région de Québec. On a fait la première à un festival qui s’appelle Chants de Vielles en juin dernier. On retourne au Québec en septembre pour un autre festival, Harmonies Celtiques, dans l’idée de panacher un peu les répertoires québécois et bretons. On ne fait pas un catalogue de chansons en disant voilà une version d’ici et une version de là. Un peu d’échanges comme ça et du répertoire original. Le groupe s’appelle LA BELLE ÉQUIPE.
Il y a un projet de disque ?
Roland : Pour l’instant, on est dans le tout démarrage. On a travaillé le concert, on s’était envoyé évidemment des bandes et tout ça mais on a créé le concert trois jours avant de le faire. Et puis on a découvert ce que ça donnait de mélanger le violon de Liette, la guitare de Paul et l’autoharp et la guitare hawaienne de Patrick. On était contents, ça s’est bien passé. Là on va y retourner pour une douzaine de jours, on va continuer à bosser le répertoire et ça va se faire petit à petit.
Propos recueillis par Sylvie Hamon et Stéphane Fougère
au Festival du Chant de Marin à Paimpol (août 2017)
Photos : Thomas Couton (1 et 3), Stéphane Fougère (2),
captures vidéos (4 à 6) et livret CD (7 – collage et peinture Chantal Schmitt)
Lire la chronique du CD, Chansons nantaises.
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