SAODAJ – Lodèr la Vie

0 vue

SAODAJ – Lodèr la Vie
(Kaskas / Buda Musique / Socadisc)

À trop vouloir opposer les musiques traditionnelles, forcément pures et authentiques, aux expériences de métissage de la « world fusion » obligatoirement artificielles, on en vient à oublier que les musiques traditionnelles sont à l’origine des formes de métissage. C’est le cas du maloya réunionnais, mélange d’éléments africains, malgaches et créoles. Car avant de devenir (avec le sega) le marqueur culturel identitaire de l’île de la Réunion, le maloya a puisé ses origines dans les chants et des danses des esclaves malgaches et africains des plantations sucrières, et s’est ensuite étendu à toute la population de l’île. Héritier d’une sinueuse histoire migratoire, il a traversé les époques et les générations en tant que mode d’expression engagé et incantatoire et vecteur de résistance culturelle, employé pour faire valoir le droit du peuple à la liberté, dénoncer ses souffrances, et à exposer son souhait d’un avenir meilleur (une propension universellement partagée).

Devenu porteur de la mémoire du peuple réunionnais, quasiment sauvé de disparition grâce à Firmin VIRY (qui a milité pour l’abolition de son interdiction) et plus récemment porté sur les scènes de la sono mondiale grâce à Alain PETERS, Danyel WARO, TI’FOCK, ZISKAKAN ou encore Christine SALEM, le maloya a su évoluer en tenant compte des bouleversements sociétaux, et ses formes ont muté en diverses orientations stylistiques, les instruments électriques et électroniques se mêlant aux tambours et chœurs plus traditionnels. Depuis presque une quinzaine d’années, le groupe SAODAJ a opté pour une démarche mettant particulièrement en lumière la nature nomade du maloya, dont son nouvel album, Lodèr la vie, fournit une illustration toujours plus audacieuse.

Constitué en son noyau dur de la chanteuse et percussionniste Marie LANFROY et du chanteur et percussionniste Jonathan ITÉMA, SAODAJ a, dès son premier EP paru sur Kadakak Music en 2014, proposé un maloya « ouvert », ajoutant le didgeridoo aux traditionnels roulèr, bobr’, kayanm, sati-pikèr, doum-doum, morlon, n’tama et djembé et faisant sporadiquement usage du chant diphonique en plus de l’usuel chant choral. Dans son deuxième EP, Pokor Lèr, il a élargi son envie de sons d’ailleurs en collaborant avec le multi-instrumentiste et concepteur-bricoleur d’instruments parisien Nicolas BRAS, qui faisait notamment usage d’un « whistle » en pvc, d’une « lyre à bourdon », d’une flûte peul, tandis que le percussionniste Anthony SÉRY ajoutait le dhol indien à son parc percussif créole. Dans son premier véritable album, Laz (paru en 2023), SAODAJ invitait Mélanie BADAL à intégrer le violoncelle dans son maloya.

Côté voix, SAODAJ est depuis ses débuts partisan d’une certaine parité puisque son répertoire alterne des chants en français interprétés par Marie LANFROY et des chants en créole par Jonathan ITÉMA, chacun assurant les chœurs quand il n’est pas la voix principale, et les autres musiciens ajoutant également leurs voix aux parties chorales. Polyphonie et polyrythmie sont au cœur de son expression créative.

Sur Lodèr la Vie (« Parfum de la vie »), SAODAJ élargit encore davantage son spectre instrumental. Outre les polyrythmies créées par le jeu conjoint de l’ensemble percussif, rouèr et morlon de Jonathan ITÉMA, le sati-pikèr et le tarlon de Frédérick CIPIRIANO (présent dans le groupe depuis ses débuts) et le tambour malbar, le ravane mauricien et la flûte en bambou de Zélito DÉLIRON, les cordes du violoncelle électro-acoustique de Mélanie BADAL font cause commune dans les arrangements avec celles de la guitare électrique du nouveau venu, Blaise CADENET.

Dès Adyé Véli (« À toi mon étoile »), la chanson inaugurale de l’album, la combinaison des cordes classiques et des cordes électrifiées propulsent la voix, les chœurs et les percussions dans une dimension plus abrasive. Cette dernière prend encore plus d’ampleur avec le bien nommé Foli, dans lequel les secousses sismiques de la guitare et des tambours entraînent la voix et les chœurs dans leur transe amplifiée, tout juste interrompus au milieu par un solo de flûte en apesanteur. Vous cherchiez des contrastes climatiques à la Réunion ? Vous les avez trouvés avec la Foli de SAODAJ !

Le gain de sève régénérante apporté par la guitare de Blaise CADENET permet de même à SAODAJ de proposer une relecture ragaillardie du titre éponyme de son deuxième EP, Pokor Lèr (« Ce n’est pas encore l’heure »), ici interprété dans une version 2.0.

Avec Fnjan, SAODAJ illustre son goût du voyage et des autres, puisque ce thème instrumental est en effet un morceau traditionnel d’Arménie sur lequel, outre les percussions créoles, le violoncelle de Mélanie BADAL, la flûte de Zélito DÉLIRON et la guitare de Blaise CADENET se lâchent, dialoguent à cœur joie et génèrent une danse extatique par-delà les frontières culturelles. Le groupe RENÉSENS avait inventé le créolo-celtique, SAODAJ invente le « créoloriental » !

Le maloya étant traditionnellement une musique rendant hommage aux anciens, SAODAJ se plie lui aussi sur ce disque à l’exercice de l’hommage : il y a celui rendu à Firmin VIRY, dont la chanson Somin Grand Bois est reprise par SAODAJ en version intégrale (chose peu courante) alternant passages aériens et séquences plus agitées, et Lodèr la vi, qui chante le souvenir d’un proche du groupe depuis ses débuts et disparu prématurément, Adrien LAXENAIRE.

Quand l’électricité se met en pause, on peut aussi compter sur le violoncelle de Mélanie BADAL pour, à l’occasion, mettre de l’eau sur le feu et ajouter une touche de suavité rassérénante, notamment quand il s’agit de célébrer l’émotion suscitée par l’arrivée d’une nouvelle vie, comme le fait Marie LANFROY dans Zanfan (« Enfants »), seule chanson en langue française.

Enfin, sur Domin (« Demain »), SAODAJ se déleste de ses habits électriques et classiques et se met à nu (voix, chœurs et percussions « only ») pour résumer en moins de deux minutes l’origine du maloya, sa raison d’être, et la nécessité de le transmettre aux générations futures, reliant ainsi le passé avec le présent et l’avenir.

Que SAODAJ montre les dents en intégrant des sonorités rock, qu’il file le coton classique ou qu’il incite à danser avec « ceux d’en face », il le fait toujours sans jamais perdre de vue ses racines et le sens de celles-ci. Le « parfum de la vie » qu’il distille dans cet album génère un souffle migrateur à la fois âpre, rebelle, opiniâtre et extatique qui a toutes les compétences pour transmuer les parts d’ombre du monde en lumières poétiques et ainsi redonner à la créolité ses couleurs plurielles.

Stéphane Fougère

Page : https://saodaj.bandcamp.com/

Label : https://budamusique.com/fr/artistes/view/search/saodaj/348/saodaj/?of=0

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.