SARĀB – Arwah Hurra
(Matrisse Productions)
Sur une carte géographique, les frontières sont des tracés, des cernes plus ou moins épais. Dans la vie des peuples, les frontières sont des fractures, des souffrances, des étouffements. Et parce que les souffrances doivent un jour éclater, se dire, exprimer ce qu’elles sont, leur exorcisme ne peut se faire sans l’effacement de ces cernes qui entravent les rencontres, les dialogues, les épanouissements. Il en va de même des cultures musicales : c’est de leurs rencontres, de leurs échanges et de leurs mises en commun qu’éclosent les langages les plus appropriés à exprimer ce qui préoccupe, ce qui fâche, ce qui fait rêver… Les fusions sont peut-être des chimères, mais nécessaires. Le groupe franco-syrien SARĀB assume parfaitement son statut de projection, de mirage. Mirage, c’est du reste ce que signifie « sarāb » en arabe. Et de fusion il est effectivement question, pas seulement en termes stylistiques, mais aussi en tant que trait de caractère. SARĀB est un volcan qui sait quand se réveiller et quand se rasséréner.
Sa création en 2018 est consécutif à la rencontre du guitariste Baptiste FERRANDIS et de la chanteuse franco-syrienne Climène ZARKAN, auxquels se sont joints assez vite le tromboniste Robinson KHOURY, le claviériste Thibault GOMEZ, le batteur Paul BERNE et le bassiste Timothée ROBERT. Chacun a traîné ses guêtres dans des formations ou auprès d’artistes aux profils très diversifiés, et la mise en commun de leurs compétences a généré un univers aussi original qu’inattendu aux confins de la grammaire harmonique d’un certain jazz contemporain, les mots et les rythmes des cultures arabe et orientale et une énergie incisive résolument rock. C’est dans ce triangle bouillonnant qu’est né le premier album éponyme de SARĀB, paru en 2019, dont les onze compositions faisaient montre d’un bel alliage de fureur et de délicatesse aux multiples nuances inventives, avec en point d’orgue une incursion-excursion dans la poésie de Mahmoud DARWICH.
SARĀB récidive sur son second album dont le titre, Arwah Hurra, résonne quasiment comme un manifeste puisqu’il signifie ni plus ni moins « âmes libres ». Et sa liberté, SARĀB l’affiche dans douze nouvelles pièces qui combinent chants, mélopées de là-bas, d’hier, d’ici et d’aujourd’hui et séquences instrumentales ouvragées et exploratoires, où chaque musicien peut s’exprimer en solo ou en dialogue avec les autres, dans des structures à la fois très écrites et très élastiques rappelant les musiques progressives. Et son âme, loin de la vendre au diable du mercantilisme jetable, SARĀB l’affiche à travers des textes et des chants qui traitent de problématiques à la fois très actuelles et éternelles, en plus d’être universelles, questionnant le rapport à l’autre, aux autres, la relation des êtres humains avec leur Terre, la place de la femme, la force d’aimer…
La voix de Climène ZARKAN décline ainsi plusieurs formes de chant : berceuse, prière, méditation, allocution engagée, coup de sang, cri d’espoir et de dignité… Dans ce qui tient lieu de premier single, elle s’empare d’une chanson de la légendaire diva égyptienne Oum KHALTHOUM, Yally Shaghalt al bāl (Celui qui occupe mes pensées), un hymne à l’amour que SARAB transforme en mini-épopée traversant plusieurs états d’âme au gré des changements de rythmes, alternant riff rock et envolées jazz, tandis que Climène ZARKAN alterne chant en langue arabe et en langue française. Toute l’intention de SARĀB est exposée là, dans cette mise en parallèle de la poésie et de la rythmique des deux langues au sein d’une armature instrumentale qui combine rage et utopie.
Mais cette fois, le sextette a embarqué quelques « autres » dans son épopée, comme Abdallah ABOZEKRY, qui fait danser les cordes de son saz sur Zidni bi farte al hubb et qui intervient sur la reprise d’Oum KALTHOUM, les souffleurs Jules BOITTIN (trombone basse) et Alexis BOURGUIGNON (trompette) ou encore le percussionniste tripatouilleur et touche-à-tout Wassim HALAL sur Inhiār (Collapse).
Bien que Climène ZARKAN ne soit pas à cours de mots à dire et à chanter, des mots « externes » ont été conviés à s’exprimer sur une autre pièce-maîtresse du disque, ceux de l’auteur de science-fiction engagé Alain DAMASIO, qui cherche à nous prouver ici qu’Étranger est un verbe (Nahnu Haraq). Il le fait d’abord d’une voix tout sucre, tout miel, avant de couper court aux éventuels contradicteurs bien-pensants en se mettant dans une saisissante colère noire à laquelle les musiciens répondent par un surplus d’électricité venimeuse, tandis que Climène ZARKAN intervient en un envoûtant contre-chant placer les mots du poète syrien Nizar KABBANI. Heureusement qu’on prend le temps de radoucir les âmes en fin de course…
Mais d’autres déflagrations parsèment l’album. Introduit par quelques effets électro puis par une cavalcade de vents soutenus par endroits par une guitare mordante, avant d’être ralentie puis à nouveau accélérée, Lilith’s Samaii achève sa course dans un embrasement sublime, nourri par un chant tempêtueux et rugueux qui ne laisse pas de prisonniers.
Composé par le tromboniste Robinson KHOURY, Ma bahwa had démarre subrepticement, avant un hallali bien cuivré presque « zeuhlien » qui débarque sans prévenir, avant d’explorer des horizons aux teintes plus mesurées, presque reggae mais traversées d’étrangetés sonores et vocales et de chant aux inflexions rap, sans oublier de faire repartir les troupes à l’assaut.
Entre ces feux de paille bien nourris, on décèle des îlots de rêverie qui dépasse l’exotisme pour atteindre une forme de spiritualité, ce sont les deux Reminisence aux incursions électro et aux atours un rien psychédéliques, et un Choral cultivant une suspension non moins déroutante.
Et c’est une fois de plus en jouant la carte du contraste climatique que se développe le morceau éponyme à l’album, et qui clôt celui-ci. Une douce mélopée chantée sur des notes de piano fragiles comme celles d’une boîte musicale fait place à un solo de guitare bien braisé quand la basse et la batterie se mettent en branle, puis le trombone s’évade une fois encore entre gammes orientales et occidentales, alors que le chant se fait plus sentencieux et vindicatif, arborant son désir de liberté à la boutonnière comme un spectre destiné à faire fuir les obscurantismes. Dommage que ça se termine trop tôt. Mais il y a un générique de fin caché…
Bref, chaque morceau est un voyage à rebondissements harmonique, mélodique et rythmique, invitant l’auditeur à renouveler son écoute pour découvrir des épices et des saveurs nouvelles. Il y a fort à parier que les chemins de liberté que tracent SARĀB sauront eux aussi alimenter vos âmes et occuper vos pensées…
Stéphane Fougère
Site : www.sarab-officialmusic.com/