THE PLASTIC PEOPLE OF THE UNIVERSE & AGON
ORCHESTRA – Obesel ja poli pet (CD + DVD)
(Guerilla Records)
Cette musique est plus que l’addition d’un groupe de rock et d’un orchestre classique de quinze membres. Cette musique est d’abord une composition, celle d’un bassiste, Milan HLAVSA (décédé en 2001), qui rêvait de jouer dans le VELVET UNDERGROUND.
À cette époque, où la musique fut écrite et jouée pour la première fois, 1979, le groupe avait pris un chemin musical nettement aventureux avec des pièces et des albums concept qui abandonnaient le format rock habituel pour des morceaux plus longs et inspirés, denses et déclamatoires. Une sorte de réaction musicale à la répression (prison pour la moitié des membres du groupe en 1977).
Le fait que cette musique soit composée par un bassiste a son importance dans le résultat final : une musique qui incline plus vers la pulsation et la répétition jusqu’à la transe. La présence de l’orchestre accentue les harmonies qui enveloppent l’ensemble. Le groupe apporte l’énergie du rock, même si elle est parfois latente, et de l’improvisation.
Nous ne sommes pas ici dans les mariages pompiers que le rock « progressif » a pu nous apporter dans le passé. Trois morceaux font cette œuvre dont le livret s’appuie sur des textes du philosophe clochard tchèque Ladislav KLIMA traduits en français, notamment aux Éditions de la Découverte. Assez illuminé, il recherchait dans l’alcool une expérience d’approche de la mort pour y voir les « mouches du rhum ». Milan HLAVSA et Vratislav BRABENEC, le saxophoniste littéraire du groupe, vouaient un culte à ce personnage dont ils avaient décrété qu’il y aurait une « journée Ladislav KLIMA » qui se traduisait par de sérieuses cuites dans les rues de Prague !
L’enregistrement que nous propose aujourd’hui le label Guerilla est issu d’une tournée que le groupe a donné entre 2002 et 2003. Nous retrouvons donc sur disque THE PLASTIC PEOPLE et AGON ORCHESTRA ensemble après le lumineux et terrible Passion Play (Guerilla, 2004).
La musique prend une dynamique et des couleurs qu’on ne lui connaissait pas dans les versions historiques. Les textes parlés ou parlés-chantés sont en tchèque, traduits en anglais. Les trois morceaux sont introduits et conclus par une séquence assez incongrue, à la croisée de la musique de fanfare, de musique populaire et de Dixieland.
Sur scène, il s’agissait de la musique de fond enregistrée pendant que les musiciens sont assis à une table, à boire un verre pendant que leur manager, Ivan JIROUS, lisait du KLIMA. Slavná Nemesis (Nemesis glorifiée) débute ce voyage musical sur des notes mélancoliques qui, rapidement, se poursuivent sur une scansion métronomique, basse-batterie. Les violons insistent d’un crissement continu qui rend l’atmosphère inquiétante. L’impromptu de voix masculine d’opéra imbibée rompt à peine ce sentiment d’oppression.
Jak Bude Po Smrti (Ce qu’il y aura après la mort) suit, après une longue lecture à deux voix de textes de KLIMA, Eterna / K Denici Mluvící Dryáda (Aeterna et La Driade parle à l’étoile du jour), sur un rythme lent au piano. Ce morceau conte l’histoire de ce marchand, grossiste en mercerie, qui se voit mourir après avoir bu 20 bières et 8 shots de Slivovitz (!). Le saxophone se fait carrément free, suivi par la guitare électrique. L’orchestre et les percussions font éclater des bulles de clusters qui font monter la tension. À la fin, la batterie finit par marquer le rythme et l’orchestre conclut de ses couleurs ce qui devient une exaltation désespérée : « Je me désintègre en atomes dans les profondeurs de la terre écœurante ». Jsem Absolutní Vůle (Je suis la volonté absolue) termine magistralement par son rythme rock répétitif obsessionnel et le surlignement orchestral de la phrase titre récurrente, qui explose aux oreilles comme une incantation.
L’œuvre est assez courte (moins de 50 minutes), mais les bonus sont nombreux.
D’abord, un DVD. Le film du concert du 15/12/02, enregistré à plusieurs caméras, qui donne à voir une musique dont les premières écoutes peuvent s’avérer « compliquées » pour reprendre les termes du livret de présentation. Une représentation pas du tout statique pour un orchestre classique et une musique assez sombre : les musiciens sont impliqués et l’humour n’est jamais bien loin. Dommage que le son s’éloigne à deux reprises de façon incompréhensible.
Des bonus DVD font apparaître d’autres extraits de concerts, un documentaire sur les concerts et, surtout, un court métrage, Host, qui illustre à sa manière la nouvelle de Ladislav KLIMA, Jak Bude Po Smrti (Ce qu’il y aura après la mort) avec force films d’animation et scène de pub pragois où les membres du PLASTIC PEOPLE apparaissent et jouent la bande-son.
Sur le CD, les trois morceaux présentés plus haut apparaissent dans un enregistrement datant de 1980, enregistré à l’occasion d’un concert dans un pavillon privé, seule occasion pour le groupe de jouer sa musique à cette époque. Le son est de bonne qualité et cette version, même jouée par le groupe seul, confirme la dimension dramatique de la composition. Certes, la musique se suffit à elle-même, la musique de Milan HLAVSA et la musique des paroles en tchèque. Mais il est intéressant d’aller plus loin pour découvrir l’œuvre de Ladislav KLIMA marquée par le renversement du rêve et du réel appliqué à la vie quotidienne (philosophe), aux croisements de styles littéraires (écrivain) et l’humour absurde (tchèque).
Le livret du CD présente les textes en traduction anglaise. C’est heureux car, s’il est possible de trouver facilement en français Ce qu’il y aura après la mort et Aeterna, présentés dans le même ouvrage par les Éditions de la Différence, Je suis la volonté absolue publié par Café-Clima à Langres en 1984, est introuvable.
Bonne découverte !
Frédéric Vion
Site : www.plasticpeople.eu
Label : www.guerilla.cz
(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°29 – novembre 2010)