Corée – L’Art du sinawi, un héritage chamanique – Ensemble THE SINAWI
(INÉDIT)
Nombre de musiques traditionnelles ont dû, pour survivre dans un XXe siècle globalisé, s’arracher au contexte social qui les a fait naître et à la tâche fonctionnelle qu’on leur avait attribué et se sont transformées, pour répondre à une volonté socioculturelle et idéologique, en « musiques d’écoute » destinées à l’appréciation esthétique. Ainsi, des musiques à caractère populaire liées à des célébrations locales sont devenues en Occident des musiques « artistisées » faisant l’objet de récitals et de spectacles comme n’importe laquelle de nos musiques classiques, et tournées vers un public un tant soi peu avisé (et avide) des différences culturelles affichées. Le sinawi coréen n’échappe pas à la règle, et son évolution est même symptomatique de cette métamorphose.
Trouvant ses racines dans le monde mythique et millénaires des rituels chamaniques dans lesquels il accompagnait les chants et les danses des chamanes, le sinawi a été repris de nos jours par des musiciens professionnels pour devenir une musique d’improvisation savante et exigeante, mais aux racines plongeant dans les musiques populaires.
Car au pays du matin clair, si les musiques de cour (hyangak) et aristocratiques (jeongak) se caractérisent par leur tempos lents, en rapport avec le rythme de respiration, les musiques populaires (minsogak) se distinguent par des rythmes plus relevés et leur pratique de l’improvisation.
Essentiellement joué par un ensemble instrumental, le sinawi a inspiré d’autres formes musicales populaires de Corée sans doute plus connues chez nous, comme le pansori (opéra épique et narratif), le samulnori (musique percussive), et le sanjo (musique soliste instrumentale).
Il est du reste symptomatique que les musiciens regroupés pour former l’ensemble générique THE SINAWI sont tous de brillants et renommés musiciens solistes (certains étant même considérés comme des « trésors vivants ») qui ont déjà œuvré au développement du sanjo et ont laissé des traces discographiques de référence. Chacun des artistes formant THE SINAWI a, préalablement à la sortie de ce CD, enregistré un disque solo pour le label INÉDIT (Lee JAE-HWA pour la cithare à six cordes geomungo, Kim YOUNG-GIl pour la cithare à cordes frottées ajaeng, Ahn SUNG-WOO pour la flûte daegum et la percussionniste Yu KYUNG-HWA pour la cithare « glissando » cheolhyeongeum). Seul le sanjo de cithare à douze cordes gayageum de Kim AE-SOOK a été signé par Ocora/Radio France.
Lors de ses performances scéniques, THE SINAWI présente généralement un programme mêlant justement sanjo et sinawi, comme on a pu le constater lors de l’édition 2015 du Festival de l’Imaginaire, durant lequel il s’est produit à l’Auditorium du Musée Guimet de Paris pendant deux soirées, avec deux programmes différents.
Outre des traits stylistiques communs et une progression rythmique semblable, le lien entre le sanjo et le sinawi est précisément cette grande liberté d’improviser qu’il donne aux artistes, leur offrant l’occasion d’épanouir la pratique de leurs instruments. À ceci près que, dans le sinawi, l’improvisation, qui évolue dans un cadre métrique et modal établi à l’avance, se développe dans un jeu collectif. Les instruments sont accordés dans la même tonalité, les schémas mélodiques sont harmonisés, les musiciens se retrouvent sur certaines notes-pivots, puis se séparent, reprennent les motifs des uns et des autres, les transposent dans d’autres échelles, superposent librement des lignes mélodiques indépendantes, font des variations de rythmes et aboutissent à une musique polyphonique entrecoupée de soli, sans équivalent dans les autres musiques coréennes.
Le premier sinawi de ce disque, le Namdo sinawi, est assez représentatif de l’évolution du genre. Fondé sur des rythmes à douze temps, le Namdo sinawi est ici joué dans une version qui brise le carcan rythmique des origines en multipliant les variations rythmiques, tout en autorisant chaque instrument à déployer sa palette de timbres et de nuances dans un esprit très contemporain. Pièce de prédilection chez les musiciens, le Namdo sinawi illustre avec brillance et audace ce mélange de dissonance et d’harmonie que les Coréens nomment la « discorde harmonieuse ».
Le Pungnyu sinawi incarne pour sa part le rapprochement entre le fond rituel chamanique à base d’improvisation et la très formelle musique de chambre du XVIIIe siècle (le jeongak, ou « musique correcte ») qui s’adresse aux lettrés et aux esthètes. Il évolue dans un continuum tout en suspension et lenteur, la progression rythmique se faisant subrepticement, tout en nuances.
Enfin le Jindo sinawi, divisé comme ses prédécesseurs en trois parties enchaînées, témoigne du fort ancrage chamanique de l’île du même nom localisée au sud-ouest de la péninsule coréenne, puisqu’il est directement lié à la pratique d’une cérémonie de purification et de consolation de l’âme défunte, un rite appelé « ssitgimgut », dont il constitue un condensé. On y sent défiler des émotions très contrastées, de la tristesse à l’allégresse, de la solennité à la sérénité, sur des rythmes aux pulsations extatiques qui correspondent au chavirement des pas de danses chamaniques.
C’est donc à rebours que le CD l’Art du sinawi propose de voyager dans le fil évolutif du sinawi, partant de son identité évolutive contemporaine pour reculer vers l’époque où le sinawi a été transformé en musique de chambre savante, puis pour présenter un sinawi plus enraciné dans un chamanisme local.
Trois sinawi, trois époques, trois regards sur une pratique musicale unique, peut-être déconcertante pour les oreilles non préparées, mais aussi indiciblement envoûtante. Elle séduira tous ceux qui souhaitent approfondir leur exploration de l’âme musicale coréenne. S’agissant d’une musique d’ensemble proposant des timbres variés, le sinawi s’avérera même une porte d’entrée plus amène qu’un disque de sanjo, qui ne fait entendre qu’un seul instrument, aux oreilles plus habituées à la musique d’ensemble.
Maîtrisant des codes ancestraux tout en donnant libre cours à sa créativité, avec son étalage de développements mélodiques et de variations rythmiques, THE SINAWI peut également toucher les amateurs d’un certain jazz nourri par la pratique de l’improvisation et, au-delà, tout auditeur attiré par des sonorités aux échos lointains et transcendants participant à une forme singulière de chaos organisé.
S’agissant du premier disque consacré exclusivement à cette forme d’improvisation collective, on mesure toute l’importance de l’Art du sinawi, au-delà même du cercle des initiés aux musiques traditionnelles savantes.
Label : https://www.maisondesculturesdumonde.org/
Stéphane Fougère
Voir le diaporama photos du concert de THE SINAWI à l’Auditorium du Musée Guimet en novembre 2015.