Kali MALONE / Drew McDOWALL – Magnetism
(Ideologic Organ Records)
Kali MALONE / Stephen O’MALLEY – Does Spring Hide its Joy
(Ideologic Organ Records)
Depuis All Life Long, dernier album relativement solo de Kali MALONE paru fin 2024, celle-ci publie dès le début de l’année 2025 une réédition plus compacte de The Sacrificial Code, originairement sorti en 2019 en version beaucoup plus longue, ainsi qu’un triple album d’une durée de près de trois heures intitulé Does Spring Hide its Joy entourée de ses complices Lucy RAILTON au violoncelle et Stephen O’MALLEY (de Sunn O))) à la guitare électrique. Mais elle n’en reste pas là et clôture l’année avec une autre collaboration, peut-être plus inattendue, en tous cas plus ardue et moins facile à la première écoute, cette fois avec Andrew McDOWALL (ex-COIL) pour l’album Magnetism sorti depuis peu comme les deux précédents chez Ideologic Organ Records.
Revenons un instant sur Does Spring Hide its Joy, soit trois heures d’une expérience sublime avec Kali MALONE, qui joue des oscillateurs à ondes sinusoïdales aux côtés de Lucy RAILTON au violoncelle et de Stephen O’MALLEY (de Sunn O))) à la guitare électrique. Un exercice d’accordage, de théorie harmonique et de durée ; une musique méditative, enveloppante, et tout à fait propice à une écoute profonde.
En effet, si Living Torch, œuvre de 2021 avec trombone et clarinette basse paru en 2023 était, dira t-on, une version miniature de Kali MALONE, commandée par le label INA/GRM, sorte de condensé concis et percutant de sa philosophie musicale à l’ARP 2500 et à la « Boite à Bourdons », Does Spring Hide its Joy (2023) pousse le concept à l’extrême, déployant son exploration de la théorie harmonique en trois morceaux d’une heure chacun. À bien des égards, il s’inscrit dans la continuité de son album révélation de 2019, The Sacrificial Code (réédité en 2024), invitant l’auditeur à se connecter à la pureté du son et à l’harmonie dans leur interaction mutuelle.
L’œuvre avait été conçue dès le printemps 2020, lorsque Kali MALONE a été invitée au studio Funkhaus pour créer une suite musicale en utilisant leur vaste espace d’enregistrement. Quelques techniciens sont venus prêter main-forte (dont Jake MUIR, figure emblématique de l’électroacoustique et de l’ambient). Se sont développées leur inspiration et la perception du temps, une notion qui avait pris une dimension nouvelle pour beaucoup lors du confinement. Le temps semblait suspendu jusqu’à ce que de subtils changements dans l’environnement suggèrent un passage, explique MALONE. « Les souvenirs se brouillaient, la réalité se délitait, des liens inattendus se tissaient et disparaissaient, et pendant ce temps, les saisons se succédaient sans tous ceux que nous avions perdus ».
Musicalement, MALONE et ses collaborateurs incarnent cette intemporalité en proposant une structure mouvante plutôt qu’une composition trop figée. Cet album contient trois interprétations d’une même pièce, que le trio a jouée de nombreuses fois à travers l’Europe depuis son enregistrement, en l’adaptant à chaque représentation pour refléter l’atmosphère et la dynamique propre à chaque lieu. L’écouter d’une traite pendant trois heures peut paraître une épreuve, mais c’est le meilleur moyen de saisir la complexité des thèmes abordés par le trio et de percevoir l’intensité sous-jacente de leur œuvre.
De son côté, Stephen O’MALLEY n’a jamais paru aussi sobre : sa guitare, si souvent symbole de postures à la sauce métal, est si épurée qu’il est souvent difficile de la dissocier des sonorités de Kali MALONE et des mouvements maîtrisés de Lucy RAILTON. Le son intrinsèque – un roulement amplifié à la BLACK SABBATH, ramené à un sifflement résonnant – nous permet de l’appréhender sous un autre angle et de replacer l’intérêt de longue date d’O’MALLEY pour la musique minimaliste. En réalité, on a l’impression que MALONE et O’MALLEY ne font qu’un, leurs sonorités se confondant parfois totalement, laissant à Lucy RAILTON le soin d’enrichir leur palette sonore par ses interventions plus traditionnelles au violoncelle.
En cette fin d’année 2025, et sans crier gare, Kali MALONE et Drew McDOWALL qui gravitent autour de leurs travaux respectifs sans vraiment s’être rencontrés depuis plus d’une décennie, (même si ce dernier est cité dans les remerciements du livret de All Life Long de 2024), publient le fruit de leur collaboration et des explorations individuelles des sons tenus et de l’espace harmonique suite à leur travail dans le studio de Drew McDOWALL à Brooklyn. L’album Magnetism a donc vu le jour, transcendant toute simple compatibilité musicale. En effet, ces dernières années, Kali MALONE en digne héritière d’Eliane RADIGUE a prolongé les travaux de cette dernière, redéfinissant les possibilités du minimalisme électronique grâce à l’orgue et au synthétiseur. Ses compositions étirent des accords simples en architectures sonores monumentales, traçant des territoires harmoniques qu’Eliane RADIGUE avait initialement explorés dans ses œuvres électroniques pionnières.
Drew McDOWALL, quant à lui, apporte une perspective différente : ancien membre actif de COIL lors des années 1980 et suivantes, il aborde la synthèse avec la patience d’un alchimiste, façonnant des textures électroniques troublantes. Magnetism résout cette apparente contradiction par une sorte de diplomatie sonore. La sensibilité mélodique de Kali MALONE — ces longues lignes exploratoires qui semblent épouser la courbure même de l’espace — trouve une nouvelle expression dans l’arsenal textural de Drew McDOWALL. Là où Kali MALONE construit habituellement ses morceaux avec une précision mathématique, propre à Eliane RADIGUE, Drew McDOWALL introduit le chaos maîtrisé qu’il a perfectionné avec les membres de COIL il y a plus de 30 ans, trouvant et développant une distorsion numérique qui pulse comme de la matière organique, des algorithmes de synthèse qui s’estompent à la vitesse de la mémoire.
L’album révèle leur fascination commune pour les silences entre les notes et les structures associées à des systèmes d’accordage en justesse naturelle permettent alors à Magnetism d’explorer des fréquences inaccessibles aux instruments conventionnels. Mais ici, la technique est au service de l’expression, et non l’inverse. À travers quatre longs mouvements, la répétition se mue en méditation, la saturation en un moyen de transcendance. Le déploiement de ces morceaux revêt une dimension rituelle, leurs cycles harmoniques évoquant des cérémonies ancestrales (secrètes) filtrées par une conscience électronique. C’est une musique qui opère sur un temps quasi géologique tout en vibrant d’une immédiateté numérique.
Cette collaboration marque une évolution significative pour les deux artistes. Kali MALONE apprécie la stimulation créative née de la collaboration avec un autre esprit artistique, tandis que Drew McDOWALL découvre dans sa clarté mélodique une lumière rédemptrice qui rappelle les moments les plus transcendants de COIL. Ensemble, ils ont donc créé une œuvre résolument contemporaine et inédite, preuve que les expressions les plus profondes de la musique expérimentale peuvent émerger de la rencontre de visions artistiques distinctes.
Finissons cette chronique en l’élargissant avec un point/hommage sur Drew McDOWALL. En effet, les œuvres de Drew McDOWALL sont de purs hommages à l’altérité. Artiste qui refuse toute conformité, tant en musique que dans la vie, Drew McDOWALL explore les espaces hallucinatoires qui existent entre réalité et divagations célestes. Ses compositions méditatives, à la fois envoûtantes et spirituelles, mêlent des paysages sonores modulaires complexes à des échantillons découpés, déconstruisant les sons jusqu’à leurs structures et formes les plus fondamentales, les rendant plus frémissantes.
Les mirages ambiants et désorientants qui en résultent suscitent tantôt la terreur, tantôt une douce mélancolie et des lueurs pâles d’une beauté infinie. Son histoire personnelle se lit comme un manuel de littérature psychédélique, tissé de récits d’incroyable, de surhumain et de pure folie. N’oublions pas que Drew McDOWALL trouva refuge au début des années 1980 dans la riche scène musicale écossaise underground de Glasgow. Après un passage au sein de THE POEMS, groupe qu’il avait fondé avec Rose McDOWALL, il rejoignit à Londres les rangs des tenants du néo-folk et de la musique industrielle tels que Genesis P-ORRIDGE, David TIBET de CURRENT 93 (dont on parle encore souvent dans ces pages : https://rythmes-croises.org/current-93-dreamt-by-andrew-liles-like-swallowing-eclipses-coffret-7-cds/ ), Peter « Sleazy » CHRISTOPHERSON, John BALANCE (tous membres de COIL) et d’innombrables autres qui allaient définir l’avant-garde expérimentale naissante de la musique « underground » de ces années post-new wave.
Drew McDOWALL collabora également avec PSYCHIC TV et devint alors membre à part entière de Coil, où son influence marqua les productions ultérieures du groupe pour la période des exercices de pratique magique et de leurs musiques conçues comme un ensemble d’effets psychoactifs. Le musicien, bien qu’il ait toujours privilégié l’électronique, aura su éviter de se cantonner à un seul genre musical et aura présenté pendant de longues années une réinterprétation audiovisuelle en direct de l’œuvre drone emblématique de COIL, Time Machines (1998) soient quatre morceaux portant les noms de quatre hallucinogènes et fêtant de façon quasi hypnotique les quatre solstices et équinoxes païens, dans des festivals et concerts du monde entier. L’album sera d’ailleurs réédité et remasterisé chez Dais Records (2017).
Ce label américain assez pointu a également sorti il y a 10 ans le premier album solo de Drew McDOWALL, Collapse (2015), suivi de Unnatural Channel (2017), The Third Helix (2018) et Agalma (2020). Ces quatre albums studio ont été réunis dans un beau coffret noir et blanc de 6 CDs (only) Lamina, paru en 2023 et comprend quelques démos ainsi que deux disques bonus de raretés (Undulations and Aberrations) et d’enregistrements live de 2015 et 2020.
En 2024 suivra un autre album de McDOWALL, toujours chez Dais mais lui en vinyle only : A Thread, Silvered and Trembling, qui s’inscrit dans la continuité de l’intérêt que celui-ci porte depuis très longtemps au pibroch (« ceòl mòr » en gaélique), un style musical élégiaque pour cornemuse solo utilisé notamment par Patrick MOLARD, l’un des frères MOLARD, très connus chez RYTHMES CROISÉS (cf. https://rythmes-croises.org/patrick-molard-ceol-mor-light-shade/ et https://rythmes-croises.org/la-tribu-des-freres-molard/ ).
Cette forme, traditionnellement employée pour les lamentations et les hommages aux défunts, fusionne des bourdons modaux avec des dissonances scintillantes et une mélodie plaintive, évoquant une atmosphère solennelle plus ou moins médiévale, croisée également de musique traditionnelle hongroise.
L’album intègre et transforme ces éléments grâce à un traitement électronique exploratoire, tissant une tapisserie électroacoustique de cordes, de frissons, de silences et de voix, tour à tour désincarnées et déplacées. On semble, au cours de la longue suite des morceaux qui s’enchaînent, avoir parfois l’impression d’entendre un assemblage de musiques inédites sorties sans aucune ride des greniers d’ASH RA TEMPEL période Schwingungen chez le label Ohr (1972) mêlés avec des chœurs artificiels de POPOL VUH période In den Gärten Pharaos chez Pilz (1971), remasterisés et revisités.
Cette chronique de fin d’année 2025 pourrait se lire comme une double ou triple invitation à poursuivre le travail mené par Kali MALONE dans ses albums solos et à travers ses diverses collaborations, tout en découvrant, en même temps, l’œuvre complexe et d’une rare intensité de Drew McDOWALL, afin de ne pas les oublier, de les laisser partir à nouveau ensemble ou séparément pour poursuivre leurs parcours mêlant une grâce raffinée résolument contemporaine tout en restant ancestrale (la distorsion, l’orgue et la répétition). En tous cas, ces deux là auront réussi à nous enchanter et à remplir nos esprits et nos oreilles païennes de leurs belles musiques pour affronter cette fin de quart de siècle bien âpre.
Xavier Béal
Site : https://kalimalone.com/



