LCDB, Le Culte Des Banni(e)s – Arnaud LABELLE-ROJOUX
(Les Presses du Réel)
Tout d’abord, une mention pour les éditions des Presses du Réel, vaste maison dijonnaise au catalogue fourni depuis plus de 20 ans et qui a publié en 2023 tour à tour deux essais somptueux (parmi beaucoup d’autres) soit : Shock Factory de Nicolas BALLET, somme sur la culture visuelle des musiques industrielles (1969-1995), retraçant la post-modernité anglaise radicale des groupes tels THROBBING GRISTLE et Genesis P. ORRIDGE, son mentor, autour de autour de l’occultisme, de la pornographie, la criminalité et le contrôle mental d’artistes souvent méconnus, mais qui ont fait des carrières au-delà de leurs époques, et cette publication qui nous intéresse aujourd’hui : Le Culte des Banni(e)s soit LCDB, un ouvrage dense et étrangement construit d’Arnaud LABELLE-ROJOUX, auteur connu pour être artiste et essayiste, historien de la performance (L’Acte pour l’Art en 1988) et esthéticien ou esthète du sentimentalisme avec l’ouvrage Je suis Bouleversé (2008), étude décalée digne des aphorismes les plus têtus et distanciés sur un sujet pas si anodin qu’il n’y parait.
L’ouvrage, sorte d’essai (appelons-le ainsi), fort de 815 pages se présente comme étant une gageure brinquebalante mais obstinée de la concrétisation d’échanges forcément désinvoltes lors de conversations un peu expéditives et doucement estivales sur la très réservée île d’Elbe autour de sujets primordiaux tels le film Moonrise Kingdom de Wes ANDERSON (2012) et son appartenance au cinéma (ou pas) pour tous ou pour une élite dont ferait partie l’auteur en tant que plasticien renommé et incontournable ou alors comme érudit bordélique ou boulimique ou pierre de lune du gai savoir et sa notion définitive du « tout juste assez bien ou bon pour lui-même » pirouettes incessantes et kaléidoscopiques d’essais trans-théoriques (en bref : un joyeux méli-mélo très organisé).
Ces catégories empiriques commencent dès l’ouverture de l’ouvrage lorsque l’auteur prend son sujet à bras le corps autour de la notion de « culte », le C de LCDB (qui aurait pu être le C de Club) en partant de ce mot très chargé qui pourtant signifie tout simplement : action de cultiver et d’ailleurs permet à LABELLE-ROJOUX de démarrer en trombe sa liste avec experts, initiés, bannis, pas forcément maudits ni damnés, mais davantage que déclassés, marginaux, ou oubliés, comme une sorte de société secrète dont il entretient le culte avec assiduité et opiniâtreté. Ne voyez aucune malice dans ces lignes, l’auteur s’en détache d’ailleurs fort bien, en annonçant que ces réflexions un peu superficielles (et peut-être un tantinet misogynes – ou pas) l’ont amené à créer un concept tout à fait pertinent d’impureté créatrice et de dérèglement catégoriel dans tous les sens et pour toutes les formes d’art.
En effet, les insolences formelles de William BURROUGHS, Jean-Luc GODARD, de John CAGE et leur « sur-modernité enviable » ont amené l’auteur à créer des catégories inédites et empiriques et qui tiennent la route comme pour créer un dérèglement catégoriel assumé des « artistes POUR » : Cinéastes POUR Artistes, Artistes POUR Cinéastes, Musiciens POUR Artistes, Musiciens POUR Cinéastes, (même chose pour les Chorégraphes, Metteurs en scène de théâtre, Architectes, etc.), déclinaison argumentée avec chapitre et renvois aux œuvres, extraits, considérations personnelles, rappels sous formes d’intermèdes et ce leitmotive surprenant utilisé à foison de Parenthèses assorties dans l’annexe (pages 740 à 780) de « j’aime/j’aime pas/j’aimais/je n’aimais pas/j’ai peur », etc. le long de 96 notes ouvrant sur un index (pages 783 à 809) aux entrées parfois loufoques, vues comme un générique d’une super production (c’est l’auteur qui le dit) et qui ravit le lecteur/fouineur toujours curieux, souvent ébahi et jamais rassasié (il manque pas mal d’entrées c’est vrai).
Wes ANDERSON (WA) y trouve une belle place (18 entrées et cela dès la page 28) derrière Andy WARHOL (AW, grand gagnant avec 45 entrées et des rappels incessants plus ou moins admiratifs (l’avis de Frédéric ROUX, amateur de musiques diverses « tant qu’elles ne sont pas chiantes », est définitif en page 707) ; d’autres artistes plus ou moins consacrés se trouvent également en bonne place : Antonin ARTAUD (23 entrées), Guy DEBORD, GODARD et William BURROUGHS, Marcel DUCHAMP, peu d’acteurs, et pour le domaine musical, mis à part les BEATLES, Bob DYLAN et John CAGE, Lou REED + VELVET UNDERGROUND dépassent Léonard COHEN de peu, THE RESIDENTS, etc.
Mais cet ouvrage n’est pas que cela, il est un guide qui permet de partir dans des directions inattendues : en effet, on peut aller et retourner du VELVET à DALIDA, cités toujours à bon escient, en passant par Laurie ANDERSON, Brian ENO, sans oublier les remarques du complice Jean-Michel ESPITALLIER (pages 267 et suivantes), orfèvre inclassable mais pas tout à fait « banni » selon notre auteur. En tous cas, l’auteur installe par ses procédés une absence de hiérarchie salutaire, anti-académique forcenée et qui creuse son chemin, son sillon tous azimuts (on voit que l’auteur a passé beaucoup de temps à fouiller les tréfonds de toutes les modernités en laissant de côté le snobisme inhérent des gens qui adorent connaître des gens que personne ne connaît et qui sont forcément les meilleurs des meilleurs de leur club très privé.
Ce LCDB qui n’est ni Le Coin du Boucher, ni les Clés du Bricolage, ni même le manuel des Carreleurs du Beaujolais, mais ne serait-il pas simplement l’ouvrage d’interdisciplinarité féconde, réservé aux gens qui gardent yeux et oreilles ouvertes en cherchant toujours à découvrir par capillarité pour fabriquer pour eux-mêmes le culte de leurs banni(e)s préféré(e)s (LCDBP), soit chacun les siens, tous pour un, Dieu et/ou la Poste feront le tri !
Finissons ce panorama plutôt survolé (l’idée étant de vous donner envie de posséder ce guide du routard culte) de ce livre survolté (ça part partout, ça rhyzome et ça fourmille) en concluant sur la mention très spéciale sur Wes ANDERSON – WA, pour lequel l’auteur a toutes sortes d’attentions admiratives depuis de nombreuses années et pour lequel il consacre un chapitre définitif (page 704 et suivantes) intitulé Wes Anderson appartient à tout le monde, et son annexe n°94 qui détaille tous les morceaux musicaux utilisés par le cinéaste (ça va de NICO, Nick DRAKE, THE KINKS, VELVET UNDERGROUND, THE BEACH BOYS, THE STOOGES, etc. à tout un monde de chansons et en chansons).
Un livre essentiel ? un guide ? une bible ? une somme ? C’est vous qui verrez : en tous cas celui-ci restera pour sûr à votre chevet comme « un compagnon de longue date ».
Xavier Béal
Éditeur : www.lespressesdureel.com