NADISHANA TRIO (NADISHANA / Steve SHEHAN / Armin METZ) – Far&Near
(Sound Microsurgery Department)
Se réclamant d’une ancienne ethnie disparue (les Kuzhebar), l’artiste sibérien Vladiswar NADISHANA joue plus d’une centaine d’instruments, certains étant de sa propre création. Globe-trotter d’une certaine fusion world, il ne cache pas son admiration pour la démarche du percussionniste Steve SHEHAN, qu’il considère comme l’une de ses sources maîtresses d’inspiration. NADISHANA ayant collaboré à l’album Awalin de Steve SHEHAN, ce n’est au fond guère une surprise que de les voir à nouveau tous deux réunis au sein d’un trio cette fois mené par NADISHANA, tant leur association paraissait inévitable. Le troisième larron est un bassiste allemand, Armin METZ, dont les techniques de jeu très originales qu’il a développées sur ses instruments (basse fretless et six-cordes fretless) font de lui un compagnon de route tant musical que spirituel tout désigné pour ce trio exceptionnel.
De prime abord, le parallèle avec le HADOUK TRIO est difficilement évitable, en raison bien sûr la présence de Steve SHEHAN, dont le kit percussif multi-timbral prodigue des enchantements permanents, mais aussi de par la configuration instrumentale mis en œuvre. Le NADISHANA TRIO, à l’instar du HADOUK TRIO, manipule une vaste panoplie d’instruments à cordes, à vent et de percussions et génère une fusion ethnique dans laquelle se manifeste une myriade d’influences mondiales (asiatique, est-européenne, africaine, etc.) et un souffle jazz allié à des grooves de diverses natures et un sens mélodique très affiné.
Néanmoins, le NADISHANA TRIO délivre sur ce premier CD un son bien à lui, rendu en bonne partie unique par les singuliers instruments ethniques reconstruits ou inventés par Vladiswar, à commencer par ses flûtes (la kaval hybride, la futujara, le bansuri, le hu-lu-si…), mais aussi cette sorte de guitare-sitar qu’il a baptisée dzuddahord, son arc à bouche, sa guimbarde, son tambujira, etc.
Compte-tenu de la large palette de percussions de Steve SHEHAN, des sons très variés que créé Armin METZ avec ses basses et des parcours et des bagages très différents des uns et des autres, on imagine l’immensité de combinaisons instrumentales et de paysages sonores que peut prodiguer ce trio !
La plupart des compositions sont signées de NADISHANA, mais METZ et SHEHAN ont aussi mis la main à la pâte. Chaque pièce présente une combinaison instrumentale différente, la majorité sont jouées en trio mais on en trouve de même en duo (la six-cordes frettée dialoguant avec une guimbarde, un hadgini udu ou la kaval hybride). Quelques pièce solistes (une à la six-cordes, une pour arc à bouche chromatique et fretté, et une à base de percussions, incluant cet étrange et envoûtant knong wong) ont également été incluses.
C’est ainsi pas moins de seize morceaux qui composent ce CD plein comme un œuf puisqu’il atteint la généreuse durée de 74 minutes. C’est beaucoup, sans doute trop, mais il n’y a aucun temps mort, aucune baisse d’inspiration à signaler d’un bout à l’autre. L’auditeur ne risque pas d’avoir fait le tour complet de l’univers de ce trio même après plusieurs écoutes. Il restera constamment fasciné par cette musique aux timbres à la fois rares et familiers qui distillent des résonances incroyables émanant de plusieurs cultures, livrant un son majoritairement acoustique à la modernité très organique.
Cette musique se caractérise par son élasticité polychrome, laquelle s’épanouit en un perpétuel mouvement entre deux pôles complices, la proximité et la distance, qui agissent ici à la manière du symbole du yin-yang pour aboutir à une entité unique, le « Far&Near » du titre. En explorateurs expérimentés et assermentés, NADISHANA, METZ et SHEHAN nous convient à une expédition sans pareille dans un monde ethnique parallèle aux richesses captivantes.
Et pour qui est encore amateur d’objets, ce CD est un investissement de premier ordre : présenté en format digipack, il est illustré d’un superbe dessin en léger relief conçu par la styliste Julia SURBA et comprend de splendides photos du trio et de son invraisemblable instrumentarium. Le livret n’est pas en reste, proposant des bios des artistes et d’autres magnifiques photos. Voilà une autoproduction exemplaire dans tous ses aspects, de la prise de son impeccable de son contenu à la remarquable facture esthétique de son enveloppe. C’est un « labour of love » qui mérite bien qu’on lâche sa compulsion au téléchargement de mp3 au kilomètre pour réapprendre le goût du support matériel.
Stéphane Fougère
Site : http://nadishana.com
Page : https://nadishana.bandcamp.com/album/far-near
(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS en 2011)