Pepe WISMEER / Thierry MÜLLER – Curieuse Quiétude
(KlangGalerie)
L’ami MÜLLER/ILITCH l’avait promis au cours de l’entretien fin 2022, lors de la sortie de son PTM Works 2 chez TrAce Records : il y aurait bien une suite à l’Echo des Chiens (dans le sang de la tactique) double album magnifique de 2020 en collaboration avec Pepe WISMEER ( chez TrAce Records également), duo qu’il avait rencontré il y a quelques temps (et qui faisait partie comme lui avec l’album Un- de 2012, du catalogue Becta Lactam Ring Records) et avec qui MÜLLER avait joué en show case chez Souffle Continu en janvier 2019, le disquaire label bien aimé de cette rédaction.
Pepe WISMEER est un duo fort de près d’une vingtaine d’albums depuis 2000 en éditions ultra limitées dont beaucoup sont en auto production, pratiquement tous en format CD (sauf le dernier, La Clef, paru en 2022 format USB avec 9h46 de musique, 50 titres et 38 vidéos groupant 20 ans de CD-R et autres supports, qui dit mieux !) enveloppés souvent dans des boites en bois et céramique plutôt ouvragées, assortis de pochettes aux variations un peu psychédéliques (les branches d’un hêtre tortueux d’une forêt proche) pour les douze volumes de No Re Re Night Fever improvisations enregistrées depuis 2015 avec la participation périodique de Léa BLASZCZYNSKI au violoncelle dans leur studio des Ardennes.
Thierry MÜLLER, qu’on ne présente plus, continue à être l’infatigable passeur, l’habitué aux collaborations riches et diverses, la mémoire et l’homme (le chamane) de bon goût de la musique expérimentale, allant du dark ambient à l’electro-pop (PTM, Philippe DORAY, MUSHY, Aaron MOORE, etc.), resté fidèle aux amitiés et rencontres en jouant et paraphant cette rencontre entamée en 2019, donc à nouveau en duo avec Pepe WISMEER, aventuriers comme lui de la musique bigarrée aux confins de la musique expérimentale, de l’ambient, du dark folk et du post rock soit quelque part vers l’inclassable.
Après le double album et sans trop tout compliquer, les trois PWTM (Anne-Laure THERME, Damien Van LEDE du côté PW et Thierry MÜLLER pour le côté TM) se sont retrouvés entre juillet 2021 et septembre 2022 pour enregistrer, mixer cet album de 10 morceaux pour une durée de 53 minutes intitulé Curieuse Quiétude et sorti début 2024 chez KlanG Galerie, label qui aime les CDs de façon obstinée (et qui a raison) avec un catalogue magnifique et toujours en exploration.
L’album Curieuse Quiétude est l’heureux mélange entre les climats de cold ambient de PPW et les routes sinueuses et entrelacs d’une rêverie et d’une langueur qui fait tout de suite et dès le premier morceau aux heavenly voices penser aux chœurs aériens entendus il y a fort longtemps chez POPOL VUH et l’album indépassable pour la musique d’Aguirre, film de Werner HERZOG de 1972. Mais là, plutôt que de gravir des montagnes embrumées aux sommets inaccessibles, le trio s’enfonce dans les sous-bois évoqués sur la pochette dans lesquels l’on peut se perdre tout autant, mais plutôt dans l’obscurité et la pénombre (là où on pourrait retrouver cette curieuse quiétude, un peu inquiétante tout de même). Suivent une longue suite de chants mi religieux, mi extatiques sortis de brouillards extasiés (c’est la marque des vocaux de Damien Van LEDE, à la fois languides, murmurés et mélancoliques) ainsi que des incantations parfois hachées, susurrées et implorantes en langue inventée avec un peu d’anglais par ci par là.
Sur cette Curieuse Quiétude la brume est incessante et s’installe partout de façon persistante, collant à l’atmosphère angoissée et anxiogène et se répand même si elle est déchirée par les envolées assurées par la guitare, la basse et les synthés : (La Faiblesse des Anges, avec voix d’anges) ; sur ces morceaux tout s’assombrit et vrombit comme si tous les synthétiseurs se répondaient pour une danse frénétique, s’éteignant sur la voix vocoder de Damien Van LEDE.
Suit une jolie ballade Eerie Quietness soutenue par la guitare en majesté et en apesanteur doucereuse ; le violoncelle et les pianos viennent à leur tour bercer An Aim upon a Like, avec les « You sign a line, same as yours, you save my life », (si ce n’est pas ça ils rectifieront et mettront les « lyrics » la prochaine fois !), les morceaux qui suivent sont eux remplis de déflagrations sourdes et abrasives mêlées aux onomatopées vibrantes et inquiétantes. Des prières ultimes : « Save your soul ou You are not alone » psalmodiées, comme si les trois étaient devenus des charmeurs de serpents aux yeux fermés, enrobant ce tourbillon post-rock de réverbérations magistrales et de mélopées de derviches tourneurs au ralenti mais toujours vaillants, hallucinés et parfois menaçants. Tout cela aboutissant à un maelström retentissant et fondant les univers du trio parfois perçus comme un peu glaciaux ou au contraire trop brûlants.
C’est pour cela qu’on pourrait leur dire (sauf si ça les vexe) que leur album pourrait être la bande son d’un film à la pellicule un peu trop rayée, au noir/gris et blanc parfois saturé, aux flashes surexposés et au scénario un peu inquiet, incertain, empli d’une curieuse quiétude, comme celle du Berceau de Cristal, film de Philippe GARREL sorti en 1975, musique d’ASH RA TEMPEL et ultime portrait/hommage à l’égérie à l’index de velours qui s’éloigne pour toujours du cinéaste afin de poursuivre son « rêve éveillé » avec Lutz ULBRICHT, le guitariste en extase.
Ici c’est la petite fille (Maya) qui part en négatif dans les sous-bois alors que le mannequin sans tête de l’album précédent est rangé (au chaud) dans la maison pour s’y reposer ou se faire oublier. Quelques invités fidèles (le violoncelle) et un peu de Sigmund FREUD pour y imprimer l’inquiétude de l’Inquiétante Origine en tout dernier morceau (Gustave COURBET n’est sans doute pas loin), un peu de GODSPEED YOU BLACK EMPEROR ou de EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN (Zerstörte Zelle) pour les variations mélodiques en répétition et les samples pour une touche de réverbérations analogiques et de mélancolie sur cordes synthétiques.
Cet album gris et blanc, qui dans son titre et son énoncé ne comporte ni la lettre A ni la lettre O (hommage en douce à PEREC ou jeu de mot très privé), qui ne se prive pas de clins d’œil et convoque du chanté, du récité et du live sans re-recording (enregistré sur 8 pistes avec l’appareil à bandes Tascam dans le home studio des PPW) est de plus magnifiquement produit et mis en place pour dépasser à tout jamais les étiquettes trop collantes (dark ambient et univers sombre !) et devenir la toute dernière pièce d’un puzzle fabriqué par le trio, pour atteindre une épiphanie, un accomplissement ou une complétude (qui irait bien avec le titre de l’album) et s’étendre en mélodies ascensionnelles du plus bel effet.
Xavier Béal
Pages : https://ilitchmusic.bandcamp.com/album/curieuse-qui-tude
https://pepewismeer.bandcamp.com/album/curieuse-qui-tude
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