SOURDURENT – L’Herbe de Détourne

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SOURDURENT – L’Herbe de Détourne
(Les Disques Bongo Joe / Murailles Music / L’Autre Distribution)

Projet solo d’Ernest BERGEZ depuis 2015, SOURDURE est connu pour marier le folk auvergnat chanté en occitan avec d’audacieuses et frondeuses expérimentations avant-gardistes qui échappent aux formatages mercantiles des usuelles hybridations musiques trad’/musiques actuelles. Après plusieurs albums publiés par des labels de pointe (tanzprocesz, Les Disques du Festival permanent, Pagans, In Paradisum…), voici que la nouvelle galette créée par Ernest BERGEZ sort sous le nom SOURDURENT ! Y aurait-il un méchant bug orthographique dont personne, dans la chaîne de fabrication, ne se serait soucié ? Doit-on y voir une forme perfide de sabotage promotionnel ? Non point. Le nom SOURDURENT a été sciemment choisi pour se démarquer des productions de SOURDURE pour la bonne raison que L’Herbe de détourne n’est pas une création soliste, mais un album de groupe ! En lieu et place d’une erreur d’orthographe, c’est donc une logique grammaticale qui s’impose et qui fait muter la première personne du singulier (et ô combien singulière!) à la troisième personne du pluriel : « Je SOURDURE… Ils SOURDURENT » !

Déjà homme-orchestre à lui seul, puisqu’il officie au chant principal, au violon, à la podorythmie, aux circuits électroniques et au piano, Ernest BERGEZ a convoqué quelques complices, dont le cabrettiste Jacques PUECH (par ailleurs impliqué dans LA TÈNE et collaborateur assidu du collectif LA NÒVIA), qui avait du reste déjà eu l’occasion de jouer, à titre d’invité seulement, dans les albums de SOURDURE La Virée (2015) et De Mòrt Viva (2021). Outre ses cornemuses auvergnate (cabrette) et du limousin (chabrette), il étend ici sa palette sonore au fifre et au hautbois et assure également quelques « tapages de pied ». Autre ancienne participante à l’album De Mòrt Viva, Elisa TREBOUVILLE revient gratter son banjo et fait sonner quelques autres fifres. Enfin, Loup UBERTO complète le quartette au luth basse, à la mandore (ancêtre de la mandoline), au piano, à la zurna (hautbois d’origine anatolienne), à la trompette, ainsi qu’à d’autres vents et tâte de plusieurs percussions. De plus, chacun des membres assure un renfort aux voix.

Avec SOURDURENT, c’est donc plus de cordes qui grincent ou qui se font pincer, plus de voix qui scandent, plus de peaux qui sont frappées, plus de vents qui tournent, et ce sont autant d’échos du répertoire traditionnel du Massif central qui, anamorphosés par une palette de pédales, de capteurs et de modules électroniques, se répandent sur des chemins de traverse inattendus pour mieux se refléter dans des mirages formels aux saveurs méditerranéennes, arabo-andalouses, maghrébines, persanes…

Disponible en formats CD et LP, L’Herbe de détourne offre une grande richesse d’inspiration : l’album alterne en effet pièces chantées et pièces instrumentales, morceaux à tiroirs et interludes expérimentaux, et chaque piste succède à l’autre en faisant montre de contrastes climatiques saisissants et déroutants à la fois. Franc de Bruch ouvre les hostilités en faisant grincer violon et résonner cabrette de manière solennelle, avant qu’un motif rythmique percussif n’incite à la danse, et on retrouve un temps un son proche de HEDNINGARNA, et plus encore d’ARONDE quand le chant occitan fait son entrée, avant que le final de la pièce ne s’étire en mode « drone ». Le décor est tout cas planté : SOURDURENT cultive une approche hypnotique et extatique. Les sons grinçants des vents et les accordages non standard des cordes y sont mêlés à des textures bourdonnantes et à des « beats » électro ou à des rythmiques rustiques à base de tapotements ou de claquements (comme dans Petafinats).

Le bourdon est un élément essentiel de l’univers de SOURDURENT : on en entend plusieurs sur Chamin ne vòl pas, qui emprunte son thème à la musique traditionnelle afghane, et qui débute comme une prière au parfum oriental, avec chant, banjo, puis les cornemuses ajoutent leur couche de « couinage » avant que le morceau ne s’épanouisse en une danse au tempo cependant ralenti. Voix et cordes évoluent ensuite en apesanteur, avec un léger fond bourdonnant, puis le violon s’exprime en puisant autant dans le folklore auvergnat que dans la musique minimaliste d’un LA MONTE YOUNG ou les traditions moyen-orientales, tandis que le chant se fait volontiers plaintif et ajoute à l’ambiance mi-cotonneuse, mi-chavirante.

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On retrouve également cette ambiance somnanbulique dans l’instrumental Le Rodet, inspiré d’un thème traditionnel aveyronnais, où la mandole évoque un oud, et où les cornemuses et fifres volent au-dessus d’un tapis de percussions molles, bientôt rejointes par un piano errant. L’intermède Alytes (morceau uniquement inclus sur la version CD) fait quant à lui entendre de curieux « sonars » provenant d’on ne sait quelle dimension spatiale et nous conforte dans l’idée qu’on a atteint l’hyperespace sans quitter la Terre ferme.

Mais l’ambiance tourne aussi vinaigre par moments, en l’occurrence sur le très « charivaresque » La Dumenchada, où les sons rustiques et les traitements électroniques ne sont plus fusionnés, mais plutôt juxtaposés en mode « cut-up » pour mieux déstabiliser l’auditeur le long de cette farandole débraillée « pulsée » par des couinements de cabrette et de fifre évoquant quelques volatiles bien pintés, un phrasé vocal presque rap et une ambiance générale de style goliard.

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Le triptyque constitué de Tron de Diu, Fuelha de Peira/Peira de Bòst et Petiofinat forme une suite instrumentale qui nous ballade en territoire toujours aussi flou, avec mélodies régionales, réminiscences orientales, irruptions bruitistes, séquences rythmiques contrastées, climats psychédéliques, entre transe bio et hallucinations virtuelles… On est au Massif central et simultanément sur des massifs montagneux autrement rugueux et « toujours plus à l’est », impression que renforce le diptyque Le Tonnerre/Marche de Palladuc, qui inclut une mélodie de musique religieuse tunisienne et un chant aux inflexions dévotionnelles dont les paroles sont extraites du Coran et traduites en occitan. Après une section centrale très entraînante, la pièce débouche sur un chant polyphonique aux accents là encore orientaux, comme une mélopée de muezzins qui s’achève a cappella…

Sur le CD, après quelques minutes de silence, on peut entendre un « ghost track » très épuré et joué à la mandore qui nous projette une fois de plus de l’autre côté de la Méditerranée…

Jusqu’au bout, SOURDURENT cultive un dépaysement multi-dimensionnel en plus d’être multi-culturel, mais brandit bien haut son appartenance identitaire. D’aucuns verront dans ce défrichage territorial extensible la poursuite d’une forme de subversion tant esthétique que politique, sachant que SOURDURE, par son choix de s’exprimer dans la langue d’Oc, tenait déjà à rappeler que l’aire culturelle occitane ne se limite pas à cet arbitraire découpage géo-politique imposé, par l’administration française, et que l’Auvergne comme la Provence en font partie. SOURDURENT poursuit bien sûr dans cette voie tout en ouvrant un nouvel éventail de possibles par une accentuation du vertige spatio-temporel et de ses brèches hallucinatoires.

Contre les mauvaises herbes du pseudo-folklore sclérosant, goûtez donc cette Herbe de détourne qui ne pousse que hors des sentiers battus…

Stéphane Fougère

Page : https://sourdure.bandcamp.com/album/sourdurent-lherbe-de-d-tourne

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