Tenzin GÖNPO – In Memory of Tibet & Homage to Tibet
(The:Hours / Cie Tshangs-Pa)
Quand on parle musique tibétaine, on pense généralement aux chants gutturaux et aux trompes des moines bouddhistes. Mais à côté de cette musique monacale et rituelle subsiste aussi une musique profane, ou plutôt des styles de musique laïque, au rang de laquelle se classent les chants populaires (lu / shye), l’opéra tibétain (lhamo), la musique de cour du dalaï-Lama (gar) et la musique aristocratique (nangma). Tous ont pu être sauvegardés grâce aux pratiques dispensées par le T.I.P.A. (Tibetan Institute of Performing Arts), fondé par le Gouvernement tibétain en exil, à Dharamsala, en Inde du Nord.
Tenzin GÖNPO fait partie de ces Tibétains exilés qui, dès l’âge de douze ans et du fait d’un certain talent pour la danse, a intégré le TIPA, où on lui a enseigné les arts de la danse, du chant, la pratique de divers instruments et l’opéra vernaculaires. Après en avoir été l’élève, il en est devenu un instructeur et a enseigné à son tour les divers aspects des arts traditionnels tibétains.
Pendant deux décennies, Tenzin GÖNPO a ainsi accompagné le TIPA en tournée internationale avant de s’installer en France, où, avec son atelier culturel la Compagnie Tschangs-Pa, il présente désormais ses propres spectacles et collabore à diverses créations. On l’a ainsi vu aux côtés de la chorégraphe Carolyn CARLSON, du conteur Pascal FAULIOT, du poète André VELTER et du compositeur Jean SCHWARTZ, du musicien breton Yann DOUR, et dans la troupe du Théâtre ZINGARO de BARTABAS.
À l’occasion du spectacle La Légende du Prince Chasseur, présenté pendant quatre jours à La Pépinière Théâtre, à Paris (du 2 au 5 septembre 2008), le label The:Hours a judicieusement réédité sur un seul CD la majorité des enregistrements contenus dans les deux premiers albums solo de Tenzin GÖNPO, In Memory of Tibet (1999) et Homage to Tibet (2000), publiés à l’époque par Recall Publishing.
In Memory of Tibet comprenait notamment un répertoire de chants traditionnels de plusieurs régions du Tibet que Tenzin interprète a capella ou en s’accompagnant à la flûte (lingbu), à la vièle (piwang), au luth (dranyen), à la percussion (nga) ou simplement en frappant des pieds !
L’album s’achevait sur l’émouvante chanson La Porte de Lhassa, première composition de Tenzin GÖNPO jouée à la guitare acoustique, seul instrument « moderne » joué sur ce CD. (D’autres chansons à la guitare ont depuis été enregistrées sur le CD du spectacle La Traversée du Tsangpo, avec Jean SCHWARTZ et André VELTER.)
Signalons qu’à l’origine, In Memory of Tibet s’ouvrait sur un rituel d’offrande aux divinités de la nature célébré par Tenzin seul, assurant le chant, les tambours et les cymbales, se livrant à une prestation théâtrale impressionnante de beauté sauvage sans chercher à arrondir les angles.
Sur cette réédition, cet imposant rituel a été remplacé par un extrait inédit de l’opéra Sukyi Nyima, capté live lors d’une représentation exceptionnelle à Venise en 2001, et pour laquelle Tenzin GÖNPO retrouvait son maître d’opéra Norbu TSERING, avec lequel il n’avait pas joué et enregistré depuis fort longtemps. (Leur premier enregistrement – paru chez Sonodisc – remonte à l’époque où Tenzin faisait encore partie du TIPA et présentait la pièce de théâtre Prince Norsang. Ce disque, qui avait reçu le prix de l’Académie Charles-Cros, a depuis été réédité en CD sous le titre Heritage of Tibet, crédité à Tenzin GÖNPO & Tibetan Institute of Performing Arts et publié par la Compagnie Tschangs-Pa.)
Le mini-album Homage to Tibet avait quant à lui été conçu en l’honneur du soixantième anniversaire de l’intronisation de Sa Sainteté le Dalaï-Lama, alias Tenzin GYATSO, chef temporel et spirituel des Tibétains. Tenzin GÖNPO y interprétait l’hymne national tibétain composé par le 13e Dalaï-Lama au début du XXe siècle. Cet hymne dit entre autres : « Les qualités de la Doctrine et du peuple Tibétain, resplendissent tel un soleil aux cent mille rayons bienfaisants. Puisse leur pouvoir éclatant être victorieux du combat contre la sombre ignorance. Puisse le Tibet garder à tout jamais son indépendance. »
Intransigeant quant à la qualité et l’authenticité de son travail, l’ancien membre du très réputé Tibetan Institute of Performing Arts (TIPA) tenait ainsi à rappeler à qui voudrait volontiers l’oublier que la culture tibétaine laïque (c’est-à-dire pas seulement monastique) a aussi droit de s’illustrer au sein des cultures du monde.
Homage to Tibet comprenait également une Prière de longue vie pour le 14e Dalaï-Lama, interprétée par Tenzin GÖNPO à la manière de l’opéra tibétain, deux enregistrements de musique de cour et de monastère jouées à l’époque au Tibet pour accueillir le Dalaï-Lama et, enfin, deux chansons traditionnelles de l’Amdo, interprétées par Tenzin GÖNPO en duo avec Yangdu TSO, Tibétaine élevée dans l’Amdo, région natale du 14e Dalaï-Lama. (L’un de ces duos figure dans cette réédition en version écourtée.)
En combinant ces deux albums (l’ordre des morceaux a été quelque peu repensé), cette nouvelle édition donne donc une image encore plus panoramique des multiples talents de Tenzin GÖNPO ainsi qu’un belle illustration de ces musiques tibétaines laïques, assurément moins connues que les musiques rituelles mais autrement envoûtantes et imprégnées d’un même élan spirituel.
Stéphane Fougère
Site : Chaîne YouTube
Page : https://www.discogs.com/fr/artist/1526700-Tenzin-Gönpo
(Chronique publiée dans
ETHNOTEMPOS n°40 – hiver 2008,
et remaniée en 2019)