THE NECKS – Vertigo
(ReR Megacorp / Orkhêstra)
Chaque fois que paraît un nouveau CD de THE NECKS on se dit qu’on connaît la musique, la formule, la thématique, la façon d’opérer et on craint, voire on attend la redite, l’album de trop… Celui-ci a tout pour correspondre au profil : c’est le 18e album du trio, et il a été baptisé Vertigo. Pouvait-on imaginer titre plus paresseux pour THE NECKS, dont la musique, depuis ses origines, provoque indubitablement et immanquablement le vertige ? S’agit -il alors d’un best-of ? Non. Mais si l’on veut bien, en tant qu’auditeur, faire abstraction de sa lassitude, on découvrira une fois encore un opus irréprochable, parfait, maîtrisé (mais on s’en doutait même inconsciemment), et qui s’avère troublant, bluffant, et se paye même le luxe de prendre une direction que l’on n’attendait pas.
Et pourtant, depuis le temps, le mécanisme de THE NECKS n’a plus vraiment de secret : le piano de Chris ABRAHAMS, la contrebasse de Lloyd SWANTON et les percussions de Tony BUCK procèdent toujours par touches décalées, par déplacements sournois, par glissements furtifs, par apparitions, disparitions et réapparitions spectrales, par condensation des forces et délitements de celles-ci, fluidité et floutage, reliefs et clairs-obscurs, moirage et pointillisme, dérobades et lézardes, brumes et buées, qui donnent l’impression de se mouvoir en faisant du surplace, à moins que ce ne soit le contraire.
Quelle que soit l’évolution des thèmes, les détours pris et les retournements de situation, l’effet de déphasage, voire de sortie astrale, est garanti à tous les coups. Quel que soit le format adopté aussi, même si c’est sur le long format (la plage unique de 45 à 60 minutes, voire au-delà) que la persuasion onirique de THE NECKS s’imprime plus durablement dans les esprits. Là aussi, Vertigo s’inscrit dans la tradition : il se déploie sur 44 minutes. Rien que très habituel… limite normal, si tant est que cet adjectif paraît forcément incongru quand on parle de l’univers du trio australien.
La plénitude rassérénée atteinte avec le précédent album, Open, aurait fait un merveilleux générique de fin à la carrière de THE NECKS. Mais voilà, les Australiens persistent et continuent à signer (en l’occurrence avec le label de référence ReR Megacorp) et prennent l’auditeur à rebrousse-poil, le plongeant dans un univers plus lugubre et chthonien. Si Open élevait, Vertigo enfonce, opérant ainsi un virage à 180°, un renversement de vapeur, un retournement de sablier.
Bienvenue en terre inhospitalière, aux accords pianistiques menaçant, aux cordes subrepticement grinçantes, aux percussions qui claquent sans prévenir. Les toiles cycliques auxquelles nous avait habitués THE NECKS sont ici victimes de passages inopinés de comètes les traversant de part en part. Les spirales necksiennes ne font plus flotter, elles flottent elles-mêmes dans un éther malsain, décousues, lâches, s’emparant du vide sidéral pour en faire une composante de leur processus évolutif, privilégiant les bourdonnements aigres, les drones gluants, les chutes de pierres provenant de reliefs froids et métalliques.
Éclatements, assourdissements, dissonances et parasitages sculptent l’image d’un monde dévasté, la projection d’un chaos suspendu, la fixation d’une explosion qui a déjà eu lieu avant le commencement du voyage et dont l’écho nous revient non par l’espace, mais par une terre souterraine, des bas-fonds aux brouillards atomisés. Et malgré tout, dans ce paysage englué de « sombritude », des interstices de lumière parviennent à frapper aux carreaux et à générer des espaces de contemplation certes instables, suscitant des frissonnements incontrôlables…
Vous aimiez les périples ascensionnels de THE NECKS ? Goûtez donc leur exploration des profondeurs. C’est dans ces moments d’apesanteur torpide que vous sera révélé le secret des pôles communicants.
Stéphane Fougère
Site : www.thenecks.com
Label : www.rermegacorp.com
Distributeur : www.orkhestra.fr