THEE HYPHEN – Incidental Tools of Confusion
(BOREDOMproduct)
Voici un album qui transcende consciencieusement le simple fait d’être un album pour se parer des allures d’une machine à remonter dans le temps. C’est en octobre 2015, ça aussi ça ne date pas d’hier, que j’avais chroniqué ce qui était alors le seul album officiel de THEE HYPHEN, Consolidated Green. Alors, pour vous la faire claire et brève, THEE HYPHEN est l’enveloppe discographique de MEMBER U-0176, qui est lui-même l’axe central du groupe d’électro-pop marseillais CELLULOIDE et la colonne vertébrale du label ô combien estimable BOREDOMproduct. Autant dire que le « one-man band » THEE HYPHEN et son Consolidated Green constituait un cas des plus intéressants, puisque l’album en solo d’un producteur. THEE HYPHEN/MEMBER U-0176 avait créé là un album de très haute volée, dense, profond, assis sur des rythmes taillés dans la masse, des séquences ultra-efficaces et des mélodies aussi minimalistes qu’envoûtantes.
Dans d’autres genres, j’ai en tête les albums en solo de Brian ENO et de Rupert HINE. Il est toujours fascinant d’entendre jusqu’à quel point de perfection les producteurs poussent leurs propres albums. Et Consolidated Green ne faisait clairement pas exception à la règle dans ce domaine. Avec en prime, ici, la personnalité qu’on devine riche et complexe de MEMBER U-0176 gravée au fond des pistes de ce magnifique opus. Certes, nous étions au cœur de l’électro-pop à la française, élégante, travaillée et superbement addictive. Mais avec ici un trait plus épais, plus froid et un tantinet plus sombre. Mais je n’ai dit ni glacial ni obscur. Tout est dans la nuance, dans l’intelligence de l’œuvre. Et Consolidated Green était redoutablement rusé de ce côté-là, osé même, à la fois radical et carré, sans concession et cependant splendide, obsessionnel et pourtant pop.
C’est ce qui rendait cet album si précieux dans son genre. Il n’était le fruit d’aucune convention stylistique, d’aucun calcul commercial, c’était du pur MEMBER U-0176 pur, brut et massif, avec toute son érudition musicale, son savoir-faire technique et sa volonté ferme et entière d’être à la hauteur de son défi personnel. Cet album donnait aussi à réfléchir sur l’expertise considérable sinon décisive qu’apportait, et qu’apporte toujours d’ailleurs, MEMBER U-0176 aux opus des groupes qu’il signe. C’est avec tout ce que je viens d’écrire qu’on se rend compte de l’importance cruciale de la sortie, à nouveau, d’Incidental Tools of Confusion.
Car, oui, l’album était déjà sorti en… 1994 ! Mais alors THEE HYPHEN était juste l’enveloppe discographique d’un jeune musicien marseillais fou l’électro-pop et prêt à se lancer dans l’arène musicale avec toute sa fougue, son savoir-faire encore en herbe et ses rêves d’égaler un jour ses idoles. MEMBER U-0176 n’existait pas en tant que tel ce temps-là, ni le brillantissime CELLULOIDE, et je ne vous parle même pas du fantastique label BOREDOMproduct. Mais à l’écoute de cet Incidental Tools of Confusion version 2021, peut-on dire que le jeune musicien d’alors était déjà un pré-MEMBER U-0176 plein d’avenir ?
À la vérité, je n’en sais rien. Car de l’aveu même du boss en chef de BOREDOMproduct, ce nouvel Incidental Tools of Confusion version 2021 est très différent, comprendre nettement supérieur, à la version 1994. Tout ce que je peux dire, c’est qu’en réécoutant Consolidated Green et en le comparant à Incidental Tools of Confusion version totalement remixée/remastérisée 2021, je me sens dans le même univers et surtout dans la même exigence/urgence qualitative. Ce qui veut dire simplement que l’Incidental Tools of Confusion version 1994 contenait déjà en germe et en puissance sa suite dans une droite lignée, jusqu’au Consolidated Green de 2015. Car sont sortis ensuite Re.Sound en 1996 et Organique en 1998, lesquels vont également faire l’objet dans les mois à venir d’une nouvelle sortie sous une forme totalement remixée/remastérisée.
Cet Incidental Tools of Confusion version 2021 n’est donc que le début d’une série en 3 saisons que s’offre MEMBER U-0176 en tant que directeur du label BOREDOMproduct, une nouvelle chance donnée au jeune musicien marseillais qu’il était dans les années 90 et à ses albums dont aucune maison de disques n’avait voulu à l’époque. De fait, cet Incidental Tools of Confusion version totalement remixée/remastérisée 2021 est beaucoup plus qu’un superbe album d’électro-pop un peu sombre et magnifiquement spatialisé, c’est également, dans le fond, une sacrée revanche. Ou l’accomplissement net et sans bavure du Destin, pour un peu qu’on croit à ce genre de choses-là.
Le MEMBER U-0176 de ce siècle offrant au THEE HYPHEN du siècle passé un nouveau départ discographique, l’histoire est assurément très belle. Il ne lui reste plus qu’à lui offrir un futur. On peut douter qu’il le fera, car MEMBER U-0176 est parti depuis quelques années déjà sur d’autres types de projets. Mais il serait cependant intéressant d’écouter ce que ferait le THEE HYPHEN de maintenant, avec tout son savoir-faire et sa technologie d’aujourd’hui, avec les projets et les rêves du THEE HYPHEN d’hier.
Dix Questions à MEMBER U-0176
Pour celles et ceux qui ne te connaissent pas encore, pourrais-tu dévoiler un peu qui tu es humainement ?
MEMBER U-0176 : Dévoiler, c’est pas tellement un mot qui me plait… J’avoue que je préfère la discrétion et l’anonymat… Dans un monde où tout le monde se met en scène sur internet, c’est probablement pas la tendance mais tout ce qui est savoir sur moi, est dans le contenu de mes productions…
On te connaît actuellement et principalement en tant membre de CELLULOIDE et directeur du label BOREDOMproduct. Pourrais-tu nous rappeler ce qu’est ce groupe et ce label ?
MEMBER U-0176 : Après THEE HYPHEN, Patryck (qui tenait les machines sur scène pour THEE HYPHEN) et moi avons créé CELLULOIDE… Dans le but principal de nous amuser à faire quelques chose de plus léger – plus léger à fabriquer en tout cas, que THEE HYPHEN… Mais plutôt que de chercher un label cette fois, j’ai décidé d’en créer un pour sortir un album (de CELLULOIDE), avec l’idée que s’il y avait quelques bénéfices on produirait d’autres groupes si c’était possible.
Dans ce contexte, pourrais-tu nous expliquer qui est le THEE HYPHEN d’aujourd’hui ?
MEMBER U-0176 : THEE HYPHEN, en tant que tel, n’existe plus… mais les archives sonores sont là… du moins en partie. Je suis tombé dessus récemment et j’ai trouvé dommage de ne pas leur donner le son qu’elles auraient mérité à l’époque… alors comme je l’avais fait pour NOVOCIBIRSK, je me suis dit qu’il y avait peut-être moyen de sauver le son pour un résultat qui serait à la hauteur des ambitions de l’époque. Donc, le THEE HYPHEN d’aujourd’hui se contente de sauver ce qui peut l’être.
Qui était à l’époque le THEE HYPHEN de 1994, celui-ci qui était alors dans l’espoir de faire sortir son premier album par une maison de disques ?
MEMBER U-0176 : À l’époque, je voulais faire quelque chose de nouveau, quelque chose de personnel, qu’on reconnaitrait immédiatement quitte à avoir besoin de plusieurs écoutes pour appréhender entièrement… j’aurais voulu être aussi novateur que KRAFTWERK, mais avec des mélodies aussi efficaces que DEPECHE MODE, et avec un son moderne comme celui de Lassigue BENDTHAUS. C’était probablement un peu au-dessus de ce que je pouvais faire. Et puis mélanger toutes mes autres influences pour en faire quelque chose de cohérent, je crois que je n’y suis pas arrivé sur le moment. Oui j’aurais voulu que ces albums sortent sur un label, mais je comprends qu’ils ne l’aient pas été… le mixage, le mastering, les effets sur les voix, tout allait dans le mauvais sens, difficile d’y voir clair quand le son n’est pas à la hauteur… c’est ce qu’on a essayé de corriger aujourd’hui – je pense qu’on y est arrivé. (Je dis « on » car j’ai travaillé avec l’aide précieuse de Laurent qui s’occupe du son pour toutes les productions du label)
Cela ne s’est donc pas passé selon tes rêves, ce qui ne t’a pas empêché de continuer sur ta lancée. Peux-tu nous raconter cette période ?
MEMBER U-0176 : Non, personne n’a été intéressé suffisamment pour sortir ces albums. Quelques morceaux sont sortis sur des compilations, il y a eu quelques concerts, mais pas de sortie officielle finalement. Alors petit à petit la lassitude gagne et il faut démarrer un autre projet, repartir à neuf… On ne peut pas rester à la même place tout le temps.
Comment décrirais-tu dans leurs esprits et dans leurs sonorités l’Incidental Tools of Confusion de 1994 et les deux autres albums qui ont suivis, Re.Sound en 1996 et Organique en 1998 ?
MEMBER U-0176 : Je crois que j’ai toujours voulu trouver un équilibre entre les mélodies et une musique froide très électronique… ça n’est pas simple. alors ça s’est fait progressivement… Incidental Tools Of Confusion est probablement le plus mélodique, même si on entend déjà les tentations expérimentales… Re.Sound, est celui qui est probablement le plus intermédiaire… le plus expérimental… je veux dire par là que les mélodies sont moins évidentes, les voix parfois plus aigües, j’essayais des choses que je ne maîtrisais pas vraiment… il y a des morceaux très réussis, originaux je crois, et d’autres où je n’ai pas réussi à faire quelque chose d’abouti, mais l’expérimentation mérite d’en garder une trace. Organique est probablement celui ou l’équilibre est atteint (avec le suivant, Consolidated Green), malheureusement, pour celui-là, rien ne garantit pour le moment qu’on pourra le restaurer et le ressortir…
À ton avis, qu’est-ce qui n’a pas fonctionné pour ces albums à l’époque ?
MEMBER U-0176 : Je pense que je voulais faire trop de choses en même temps, et je n’en étais pas capable… Donc, j’ai probablement ruiné le résultat en voulant en faire trop, je n’ai pas été capable de mettre en avant ce que je voulais faire… Mais aujourd’hui avec le recul, j’ai pu identifier les problèmes et essayer de les résoudre. je trouve que c’est pas trop mal. je n’étais pas sûr qu’on s’en tire aussi bien.
Et donc, ce sont ces trois albums que tu sors à nouveau, mais entièrement remixés et remastérisés. Peux-tu nous dire pourquoi et, quand la chose a été décidée, ce que ça t’a fait de voir ces albums renaître du passé ?
MEMBER U-0176 : Je suis retombé par hasard sur les cassettes 4 pistes des 2 premiers albums, les enregistrements d’origine… on pouvait séparer la musique de la voix donc refaire un nettoyage en règle et remonter le mixage proprement pour en faire quelque chose… C’était tentant. Pour Organique malheureusement, les enregistrements d’origine sont sur DAT, et la bande n’est pas lisible… Je doute qu’on puisse y faire quelque chose… Ça m’ennuie, parce que ça pourrait être définitivement perdu. D’un autre coté, en fouillant, j’ai retrouvé de nouvelles versions de ces morceaux d’Organique, probablement enregistré en 2005 ou 2006, après Consolidated Green… Je pourrais peut-être terminer ces versions, ça serait déjà quelque chose.
À bout de ces trois renaissances, THEE HYPHEN fera-t-il un bel et nouvel album ?
MEMBER U-0176 : Évidemment, il ne faut jurer de rien, mais ça m’étonnerait beaucoup… Je me suis lancé dans SIGNAL~BRUIT et c’est vraiment ce que j’ai envie de faire aujourd’hui. Tout ce qui pourrait arriver c’est peut-être cette nouvelle version d’Organique… À défaut de retrouver l’originale…
Au final, que retiens-tu de toute cette longue aventure à rebondissements ?
MEMBER U-0176 : À vrai dire pas grand-chose… Je ne tire aucune morale de l’histoire… Je voulais juste rendre justice à ces enregistrements parce qu’ils me tiennent encore à cœur, mais je n’avais pas l’intention de faire un bilan… Donc je préfère aller de l’avant.
Chronique et entretien réalisés par Frédéric Gerchambeau
Page : Incidental Tools Of Confusion | THEE HYPHEN (bandcamp.com)
Label : BOREDOMproduct