UNIVERS ZÉRO – Live at the Triton 2009 (CD + DVD)

0 vue

UNIVERS ZÉRO – Live at the Triton 2009 (CD + DVD)
(Sub Rosa)

Selon la sagesse populaire, tout vient à point à qui sait attendre. Mais dans certains cas, il convient d’être très, mais alors vraiment, très patient ! On a beau avoir appris à l’être avec UNIVERS ZÉRO, l’attente – inexorable comme dirait l’autre – est toujours une rude épreuve… au point qu’on finit par ne plus vouloir attendre, ou bien par oublier d’attendre. C’est un peu ce qui s’est passé avec cet enregistrement live, dont la sortie, généreusement décalée dans le temps, a fini par nous rappeler qu’on en avait effectivement entendu parler à l’heure des faits, et qu’on n’avait fini par l’oublier. Alors oui, en juin 2009, UNIVERS ZÉRO, ce héraut du « rock de chambre » stravinsko-huybrechto-bartokien, est revenu jouer dans la salle lilasienne du Triton pour la quatrième fois depuis son retour scénique (que l’on attendait plus non plus…) en 2004, soit 5 ans après son retour discographique, lui-même consécutif à 12 ans d’une absence que l’on croyait définitive. Je sais, c’est compliqué à suivre ; mais c’est à l’image de la musique du groupe, qui n’a jamais eu la réputation de faire dans la facilité de toute manière.

Bref, c’est un constat : l’actualité discographique et l’actualité scénique d’UNIVERS ZÉRO n’ont pas toujours marché côte à côte, et à vrai dire de moins en moins au fil des décennies. Nous en avons une nouvelle preuve avec ce Live at The Triton 2009 qui paraît 16 ans après « l’événement ». Dans la foulée sort tant qu’à faire une nouvelle réédition remastérisée du quatrième album du groupe, Uzed, qui date de 1984, histoire d’embrouiller encore un peu plus les pistes spatio-temporelles… Et ces deux galettes font suite à la sortie, l’an passé, d’un nouvel album presque entièrement conçu par Daniel DENIS, Lueur, et crédité à UNIVERS ZÉRO, sans que cela ait bien sûr auguré d’un possible retour scénique du groupe, c’eut été trop facile.

Ainsi la carrière d’UNIVERS ZÉRO nous rappelle-t-elle que sortir un disque et se produire en concert sont deux réalités distinctes pour une formation évoluant dans un circuit parallèle que même les jeunes amateurs de musiques marginales avant-gardistes auraient du mal à découvrir, tant son existence est joyeusement obscure et profondément dissimulée. (Nous parlons du créneau de ce qui a été jadis appelé les musiques nouvelles européennes, et du mouvement Rock in Opposition, si ça dit encore quelque chose à quelqu’un…)

Bornons-nous donc à célébrer la publication de ce Live at The Triton 2009 qui, s’il s’est fait attendre, ne sort pas par la porte de secours mais débarque par la grande porte, en présentant non seulement un CD, mais aussi un DVD vidéo !

Évidemment, pour qui est habitué aux rééditions « définitivement » interminables des albums classiques d’un KING CRIMSON (ou même d’un MAGMA) sous forme de coffrets gargantuesques mêlant CDs, DVDs, Blu-Rays, bouquins, posters, pin’s et fac-similés de divers documents, la parution d’un simple digipack CD+DVD fait « petit joueur ». Mais on n’évolue clairement pas dans le même monde, même si tous ces gens-là se distinguent par une haute exigence artistique qui leur aliène forcément l’attrait d’un large public. Il est assurément trop tard pour que Daniel DENIS bénéficie de la même reconnaissance qu’un Christian VANDER, qu’un Tony WILLIAMS ou qu’un Bill BRUFORD, mais ça n’ôtera rien au fait qu’il reste non seulement un batteur et percussionniste d’exception et compte parmi les meilleurs, et qu’il est doublé d’un compositeur extraordinaire et génial qui a su créer un univers musical unique et très original… mais aussi trop exigeant pour plaire à un plus grand nombre.

En conséquence, il nous serait facile de dire que cet album live ne s’adresse qu’aux fans indécrottables, et il y a du reste de fortes chances pour que ceux-ci soient les seuls à vouloir se le procurer. Pourtant, nous n’avons pas affaire à une archive façon « Collector’s Club » au rendu sonore plus ou moins chaotique, ni à un « radio broadcast » à la bande abîmée ou tronquée qui en conditionne l’achat aux seules oreilles rodées aux documents audio de moindre qualité.

Enregistré par Bruno RAPAILLE, Live at the Triton 2009 a été conçu dans le respect de cette extrême exigence tant artistique que technique qui caractérise Daniel DENIS, sachant que c’est probablement cette même exigence qui en a différé la publication jusqu’à maintenant. Autrement dit, quelqu’un ou quelque chose a manifestement été suffisamment convaincant pour encourager le mentor d’UNIVERS ZÉRO à publier cet enregistrement qu’il avait rangé dans le double fond du tiroir d’un meuble rangé dans sa cave depuis 2009. Le mixage et le montage en ont évidemment été réalisés par Daniel DENIS lui-même avec le concours de Gabriel SÉVERIN.

Ce double album CD+DVD donne donc la meilleure « photographie » qui puisse exister de ce qu’était et faisait UNIVERS ZÉRO à cette époque. On sait que le groupe est passé par plusieurs phases et que sa formation a connu plusieurs remaniements. L’UNIVERS ZÉRO de 2009 ne cherchait pas à « imiter » celui de 1977 ou de 1984, il reflétait une nouvelle étape de son évolution. Comme on l’a dit, la réactivation scénique du groupe a suivi de quelques années son retour discographique avec trois nouveaux albums (The Hard Quest, Rhythmix, Implosion) et a été célébrée avec la sortie en 2006 d’un premier album live (intitulé simplement Live), lui-même partiellement enregistré au Triton en 2005. Aucun nouvel album studio n’ayant vu le jour entre 2005 et 2009, l’amateur scrupuleux suspectera à bon droit que le répertoire du Live at the Triton 2009 doit présenter de fortes similitudes avec le Live de 2006. C’est à la fois le cas sans être complètement le cas.

Lorsque UNIVERS ZÉRO a repris le chemin de la scène en 2004, Daniel DENIS y était secondé par un autre membre d’origine, à savoir le joueur de basson et de hautbois Michel BERCKMANS. Les autres membres étaient de nouvelles recrues, soit Kurt BUDÉ aux clarinettes et saxophones, Martin LAUWERS au violon, Peter VAN DEN BERGHE aux claviers, Éric PLANTAIN à la basse et Philippe SEYNAEVE aux créations vidéo. Le répertoire scénique était alors majoritairement constitué de pièces provenant des albums The Hard Quest, Rhythmix et surtout Implosion, ne gardant du « glorieux passé » que quelques pièces comme Toujours plus à l’Est, Bonjour chez vous, Dense et Présage. Les deux premières figuraient dans l’album Live de 2006, mais non les deux dernières, au grand dam des fans.

En 2007, le retour dans le groupe d’Andy KIRK (claviers, guitare et percussions) a entraîné de notables modifications du répertoire de scène. Ses anciennes compositions Before the Heat et The Funeral Plain ont ainsi été rejouées, et de nouvelles compositions, encore inédites à ce moment sur disque, ont commencé à être rodées en concert.

En 2009, quand UNIVERS ZÉRO est revenu jouer au Triton pour la quatrième fois, il a notamment intégré à son set d’autres nouvelles compositions qui venaient d’être enregistrées pour être intégrées au disque paru l’année suivante, Clivages. Au passage, on a pu constater quelques nouveaux changements de personnel ; la guitare basse était cette fois tenue par Dimitri EVERS, et les parties de clavier y étaient partagées entre Andy KIRK et un « jeune premier » alors peu connu de la sphère du rock de chambre, un certain Pierre CHEVALIER, qui a depuis connu un parcours émérite en rejoignant les groupes de référence PRÉSENT et ARANIS.

En fait, seulement trois morceaux sont communs au Live de 2006 et au Live at the Triton 2009, à savoir Xenantaya et Civic Circus, issus de The Hard Quest, et le plus ancien Toujours plus à l’est, provenant du rare EP japonais Crawling Wind (1983). Mais trois morceaux, chez UNIVERS ZÉRO, ça peut déjà représenter une moitié de disque, surtout quand on sait que les versions live offraient de belles extensions par rapport aux versions studio originales !

Cependant, Live at the Triton 2009 comble un sacré manque en ce qu’il contient enfin deux morceaux marquants des années 1980, l’envoûtant Présage (qui introduisait l’album Uzed de 1984) et le dantesque et hypnotique Dense (qui ouvrait l’album Ceux du dehors de 1981). Les fans s’étaient toujours demandé pourquoi ces deux pièces maîtresses étaient absentes du Live précédent (alors qu’elles avaient été jouées à l’époque) ; les voilà donc consolés dans les grandes largeurs, d’autant que les versions live présentées ici se démarquent des versions studio par de nouveaux arrangements et des développements solistes qui en étirent substantiellement la durée. Présage gagne ainsi une minutes et demie supplémentaire, Toujours plus à l’Est prend du galon, passant de cinq à huit minutes, Civic Circus s’étend de quatre à sept minutes, Xenantaya s’agrandit de dix à quatorze minutes, et Dense se « densifie » encore davantage, passant de douze à dix-sept minutes.

Enfin, l’autre attrait du Live at the Triton 2009 est de présenter un nouveau morceau écrit par Andy KIRK qui, à l’époque, n’avait pas encore trouvé place sur un album de studio, je veux parler de Warrior, qui a finalement atterri sur l’album paru en 2010, Clivages. Le retour d’Andy KIRK et son implication dans l’écriture avaient suscité de grandes attentes parmi les amateurs d’UNIVERS ZÉRO, et le moins que l’on puisse dire est qu’il ne les a pas déçus avec Warrior. Mais ce fut aussi son chant du cygne puisqu’il a quitté le groupe après la sortie de Clivages.

Le CD Live at the Triton 2009 ne totalisant que 70 minutes de musique, on se doute que le concert ne figure pas en intégralité. Mais le DVD lui procure un intérêt supplémentaire, non pas parce qu’il est plus complet (on y retrouve strictement les mêmes pièces que sur le CD), mais parce qu’il présente pour la première fois des images d’un concert d’UNIVERS ZÉRO, ce qui n’est pas un maigre événement ! Quiconque n’a jamais vu UNIVERS ZÉRO sur scène ne doit évidemment pas s’attendre à un spectacle de type « rock n’roll attitude », avec des musiciens qui en font des tonnes côté grimaces et déconnades, ce n’est clairement pas le genre de la maison.

En revanche, on y voit le jeu des musiciens au plus près, filmés sous des angles variés (il y avait plusieurs caméras autour de la petite scène du Triton). La gestuelle de Daniel DENIS à la batterie et aux percussions vaut notamment le détour tant elle est fascinante de force, de délicatesse et de grande classe, de même qu’impressionne la polyvalence d’Andy KIRK, tantôt aux claviers, tantôt à la guitare, tantôt aux grandes cymbales. Les autres musiciens font tout autant montre d’un investissement total dans cette étrange musique labyrinthique pleine de reliefs saillants, de contrastes climatiques et de rebondissements haletants.

De même que le CD offre une prise de son d’une remarquable précision horlogère, le DVD fait montre d’une captation vidéo non moins admirable (en dépit de couleurs un poil saturées sur certains plans) et d’un montage créatif qui n’hésite pas à superposer des plans différents sur une même image, ce qui permet de voir parfois certains musiciens « en double », en plan d’ensemble et en plan rapproché simultanément, sans que cela nuise à la lisibilité de l’image. Au moins, on voit que les musiciens ne font pas semblant de jouer et que leur haut niveau technique est mis au service d’une réelle musique de groupe qui, sans sacrifier aux espaces d’expression individuelle, façonne une matière instrumentale qui dépasse la somme de ses composantes et qui stimule l’imaginaire de ses auditeurs.

Sur le CD comme sur le DVD, les pièces jouées sont séparées par quelques secondes de silence (et de fondu en noir sur le DVD), les applaudissements et autres manifestations sonores du public ont été radicalement supprimées, au point qu’on pourrait croire que l’enregistrement s’est fait sans la présence d’un public (tout au plus aperçoit-on quelques têtes qui surnagent en bas au premier plan sur le DVD). Certains regretteront donc que l’ambiance de la salle ne soit pas palpable en son et en images. Mais c’est bien ce qui différencie une captation de concert brute de fonte d’un album live monté et peaufiné. Et en l’occurrence, ce Live at the Triton 2009 appartient à cette dernière catégorie. On n’écoute pas juste un concert de passage, on découvre ce que valait et comment « sonnait » UNIVERS ZÉRO en live à cette époque ; la contingence du lieu et de la date s’effacent au profit d’un portrait intemporel en sons et en images.

En conséquence, cet enregistrement live, en tous points somptueux, tant sur le plan audio que vidéo, pourrait bien servir de rampe d’accès à des auditeurs candides ou peu connaisseurs du sujet. Si, pour découvrir UNIVERS ZÉRO, l’acquisition de ses albums « classiques » vous a toujours paru trop onéreuse ou relever d’un choix cornélien (lequel choisir pour démarrer en douceur, sachant que la musique du groupe verse moins dans la douceur que dans la douleur doucereuse… ?), ou si, à moitié connaisseur mais pas forcément suiveur, ou bien connaisseur mais suspicieux des « come back », vous avez raté la réactivation d’UNIVERS ZÉRO dans les années 2000, vous avez, avec ce Live at the Triton 2009, de quoi rattraper votre retard ou tuer dans l’œuf vos indécisions premières.

Stéphane Fougère

Page : https://universzero.bandcamp.com/album/live-at-the-triton-2009

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.