KILA – Gamblers’ Ballet
(Kila Records)
Avec KILA (je dis cela à ceux qui ne le sauraient pas encore), on est dans une Irlande ouverte au monde, qui se nourrit des autres cultures pour dynamiser et élargir ses propres horizons gaéliques. L’album précédent, KILA & OKI, témoignait du reste d’une collaboration assez inédite de KILA avec la culture ainoue de l’île d’Hokkaido, incarnée par l’artiste OKI.
Gamblers’ Ballet, déjà le huitième album studio du combo, permet de retrouver un KILA plus « classique » et reconduit l’inspiration vraisemblablement intarissable des frères Ó’SNODAIGH et de leurs camarades de frasques. Ils alignent des pièces qui n’ont aucun mal à faire remuer bras et jambes – ce que n’importe quel bon groupe de musique traditionnelle irlandaise se doit de faire – tout en faisant montre d’arrangements originaux et d’une grande variété. Englobant des influences émanant de divers continents, ils livrent une musique au son unique que l’on peut se délecter à simplement écouter pour sa virtuosité et son inventivité.
Certes, par rapport aux pièces montées labyrinthiques de Luna Park, les compositions de Gamblers’ Ballet affichent un profil moins volumineux et partant moins rebutant pour l’auditeur moyen. Du reste, le morceau qui ouvre ce disque, Leath Ina Dhiaidh A Hocht, a fait l’objet d’un single.
Mais pratiquement tous les autres morceaux pourraient être livrés en pâture aux radios tant ils ont tous des points d’attache assez accessibles, sans que l’on puisse cependant accuser KILA d’une quelconque compromission. Non, les morceaux sont plus directs mais n’en sont pas moins goûteux, sophistiqués et possèdent un groove phénoménal.
Par exemple, Electric Landlady combine une rythmique percussive grisante avec une mélodie prenante au fiddle et un climat tout en apesanteur servi par les célestes cordes d’un dulcimer et des notes sporadiques de guitare « space ». On retrouve cette même guitare spatiale dans Cardinal Knowledge, qui se distingue aussi par ses interventions appuyées de flûte et de mandoline.
Il faut aussi souligner les effets « sidéraux » égrenés par le producteur Karl ODLUM, qui fonctionnent à plein régime sur le quasi-extatique Boy Racer, avec ses sonorités hallucinantes et hallucinatoires, brassant guitare électrique, boucles, pipes, kora africaine, sarangi indien, orgue à bouche thaïlandais, et autres « percussivey funny noisey yokes » et « wiggildedee tings » !
Impossible non plus de résister à Dúisigi, son parfum des îles et son refrain onomatopéique au phrasé ludique, dans lequel la voix chaude de Ronan O’SNODAIGH excelle. (Il en avait déjà enregistré une version sur son album solo Tonnta Ró.) Avec Fir Bolg, on est transportés dans des Mille et une nuits à portée de fiddle, avec son thème orientalisant et ses teintes arabisantes renforcées par des clarinettes, tablas et dumbek.
Les fidèles suiveurs reconnaîtront dans ce disque trois compositions déjà gravées auparavant par KILA : les deux dernières pièces, l’instrumental addictif Her Royal Waggledy Toes (avec son whistle jazzy à souhait), et la chanson radieuse Cabhraighí Léi ouvraient en effet le Live in Dublin, et les versions présentées ici offrent des arrangements différents qui n’amoindrissent pas la vigueur des versions scéniques. De même, Seo Mo Leaba, qui clôturait dans un style épuré (Ronan au chant et Zakir HUSSAIN au kanjira) l’album Live in Dublin, et qui figurait également sur le Tonnta Ró de Rónán Ó’SNODAIGH, revient ici dans une version plus habillée qui donne un autre relief au climat de la pièce.
Plus de vingt ans après sa création, KILA reste increvable, débordant d’énergie et d’idées pour engendrer une conception moderne et fusionnelle de la musique irlandaise doublée d’une compétence musicale infaillible et de talents individuels décidément épatants. Loin des collages artificiels et poussifs, le septet semble avoir une facilité déconcertante à écrire des compositions à la fois ambitieuses et accrocheuses, pétries de rythmes, de mélodies et de climats époustouflants d’expressivité. Croyez-moi, la contagieuse frénésie colorée de KILA aura raison de vos déprimes passagères !
Stéphane Fougère
Site : www.kila.ie
(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°38 – printemps 2008)