Nadine GABARD & Érik BARON – Noches Buenas
(Ethnea / Musea)
Noches Buenas célèbre une bien étrange mais non moins magnifique rencontre entre une mezzo-soprano et un bassiste autour d’un répertoire de monodies séfarades. C’est le type même de projet artistique dont le dispositif minimaliste et la démarche non conventionnelle pourront être jugés hérétiques par les oreilles puristes habituées à n’entendre ces complaintes et romances nostalgiques de l’ancien peuple juif espagnol que sous forme a capella ou accompagnées d’instruments traditionnels acoustiques.
Chanteuse baroque, soliste d’oratorio, récitaliste, Nadine GABARD s’est déjà commise au sein des MANUFACTURES VERBALES et de la Cie ÉCLATS, où elle a travaillé sur des œuvres de John CAGE, Georges APERGHIS et Luciano BERIO ; c’est dire si l’expérimentation ne lui fait pas froid aux cordes vocales.
De même, le compositeur et bassiste Érik BARON s’est investi dans diverses expressions artistiques avec pour souci majeur d’explorer toujours plus avant la matière sonore de la basse électrique, au point de créer son propre groupe constitué de basses et de guitares, l’ensemble DÉSACCORDES, avec lequel il a notamment revisité des opus de Terry RILEY et de Jannick TOP. Comme si ça ne suffisait pas, il diffuse aussi ses talents sur des instruments moyen-orientaux (saz, rûbab, santour) et africains (gumbri, n’goni, gongoma).
Ici, c’est uniquement avec des basses électriques qu’il sévit, enrobant, impulsant ou mettant en résonance la sensualité courtoise et ciselée du chant de Nadine GABARD, qui rappelle avec véhémence combien la voix féminine est la plus apte à traduire l’expression poétique de l’amour dans ce répertoire lyrique méditerranéen.
La diversité des guitares basses employées (fretless, piccolo, acoustique, basse Arco, contrebasse) ouvre un vaste champ de couleurs, de timbres, de rythmes et d’effets. La basse peut se faire vièle, drone, percussion, piano, épousant les affects créés par les inflexions de cette langue castillane du XVe siècle qui s’est elle-même régénérée au contact d’autres apports culturels digérés par les Séfarades lors de leur exil dans le bassin méditerranéen, après leur fatidique expulsion d’Espagne en 1492.
Au sombre souvenir de cette historique « nuit » séfarade, la voix de Nadine GABARD et les basses d’Érik BARON, occasionnellement soutenus par un autre murmure vocal ou des percussions, substituent de passionnantes et intenses illuminations vocales et musicales qui rendront à n’en pas douter à l’auditeur les « nuits (plus) belles »…
Si la formule peut de prime abord paraître ascétique, le résultat brille par les interventions perpétuelles qui émaillent l’interaction entre la voix et les cordes, le mot et le son.
Noches Buenas prouve ainsi que l’épure est plus apte qu’une masse instrumentale à donner naissance à une musique nouvelle, fut-elle d’inspiration ancestrale. Dans sa tentative de rallier une expression traditionnelle avec des arrangements modernes, voire avant-gardistes, Noches Buenas (Belles Nuits) ne rate pas son but et accrédite au contraire à merveille pour toute tradition qui veut rester vivante de rester en mouvement.
Stéphane Fougère
(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°43, été 2009,
et dans TRAVERSES n°26, août 2009)
Page : www.erikbaron.com/albums/noches-buenas/
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