Terry RILEY – Atlantis Nath
(Sri Moonshine / Orkhêstra)
Terry RILEY nous livre avec Atlantis Nath l’un de ses plus beaux albums, l’un de ses plus personnels aussi. Si personnel qu’il a décidé de monter son propre label, Sri Moonshine, pour le publier. Sri Moonshine n’est autre que le nom de son ranch situé dans les montagnes de la Sierra Nevada en Californie. Atlantis Nath est son premier véritable album studio depuis Shri Camel de 1979. Il bénéficie d’un superbe packaging cartonné, orné de dessins de Chris HARVEY mêlant ésotérisme, déluge, Orient et Occident, dans un délire graphique plutôt kitsch relativement réussi (mis à part le dessin de Terry RILEY survolant les vagues déferlantes en tenant un sitar…). Depuis 2002, date de sa publication, Atlantis Nath était seulement disponible en le commandant directement sur le site Internet de Terry RILEY. Il est désormais disponible via Orkhêstra.
Cet album a été enregistré entre 1992 et 1998, alors que Terry RILEY était en résidence au festival Manca à Nice. Ce festival de Musiques actuelles est dirigé par le compositeur et acousmaticien Michel REDOLFI, surtout connu pour ses concerts subaquatiques, d’où peut-être ce clin d’œil marin dans le titre de l’album.
Un bref retour sur le parcours de Terry RILEY permet de comprendre en filigrane toutes les influences qui se télescopent sur Atlantis Nath. En 1959, il rencontre La Monte YOUNG et intègre le Theatre of Eternal Music. Vers 1962/63, il gagne sa vie à Paris en tant que pianiste dans des clubs de Pigalle. Parallèlement, il expérimente l’utilisation des bandes magnétiques, notamment sur Music for the Gift (1963) avec le trompettiste Chet BAKER.
En 1964, de retour à San Francisco, Terry RILEY crée l’œuvre In C, fondatrice du courant minimaliste répétitif. Face au succès d’In C, Terry RILEY est un peu désorienté. Il décide de partir avec sa famille traverser le Mexique dans un van Volkswagen ! De retour aux États-Unis, il troque son van contre un loft à New York où, pendant environ quatre ans, il joue, chante et compose au saxophone au sein du Theatre of Eternal Music.
Au début des années 1970, Terry RILEY souhaitait abandonner la musique occidentale pour s’investir totalement dans le chant raga. Son professeur Pandit PRÂN NATH, grand maître du Kirina, le chant raga d’Inde du Nord, l’incite plutôt à travailler parallèlement les deux traditions musicales. À noter que Pandit PRÂN NATH enseigna aussi à La Monte YOUNG, Rhys CHATHAM et Don CHERRY… Pandit PRÂN NATH est décédé le 13 juin 1996. La Monte YOUNG et THE JUST ALAP RAGA ENSEMBLE ont commémoré les 10 ans de sa mort lors d’une série de concerts à New York en juin 2006.
Mais revenons à Terry RILEY au début des années 1970. Il devient professeur au Mills College d’Oakland où il enseigne l’improvisation, notamment à travers le chant raga. Parallèlement, il continue à se produire en public en improvisant aux claviers. Ce sont les fameux concerts marathons qu’il donne à cette époque. Ce n’est que dans les années 1980 qu’il se remet réellement à la composition, en écrivant plusieurs quatuors à cordes pour le KRONOS QUARTET. Selon une interview accordée à Stéphane LELONG pour le livre Nouvelle Musique (éditions Balland, 1996), ce fut psychologiquement très difficile pour lui de reprendre son activité de compositeur, surtout après avoir passé des années à chanter le raga et à improviser.
Terry RILEY prend alors conscience que ce qu’il concevait jusque-là comme des activités complémentaires, mais séparées (chanter, improviser aux claviers, composer), forment finalement un tout. Ainsi, de 1992 à 1998, au festival Manca, Michel REDOLFI découvre cet autre Terry RILEY qui ce cache dernier « le pape du minimalisme ». Celui qui « est à la fois jazzman, homme orchestre, écrivain mystique et anarchiste ».
Michel REDOLFI lui propose donc « la composition d’un disque témoignant de sa nouvelle sensibilité, en usant des multiples ressources du studio CIRM ». On trouve donc sur Atlantis Nath toutes ces facettes relativement peu connues de RILEY, notamment sa voix qui ne s’exprimait qu’en concert ou dans le cadre de ses cours. Elle se faisait encore plus rare sur disque. Sauf erreur, la seule trace discographique de Terry RILEY au chant était jusqu’ici The Ten Voices of the Two Prophets (Kuckuck, 1983), réédité sur un double CD contenant également The Descending Moonshine Dervishes (Celestial Harmonies, 1992).
Atlantis Nath permet enfin d’apprécier pleinement la voix de Terry RILEY, une voix qui se situe tout de même quelque part entre celles de Robert WYATT et de Nusrat Fateh ALI KHAN ! Terry RILEY a largement utilisé le studio CIRM de Nice. Sur plusieurs titres (Crucifixion Voices, Emerald Runner, Gha Ten In in Darbari, Only a Day…), il démultiplie sa voix par le re-recording, chantant en canon avec lui-même ou formant un chœur à lui seul.
Terry RILEY prend ainsi une très grande liberté avec la tradition qui lui a été enseignée. Il nous livre des moments de véritable transe chamanique. Sur d’autres titres, l’atmosphère est tout aussi méditative, mais beaucoup plus jazzy, notamment sur Emerald Runner et Remember This. Sur ce dernier, Terry RILEY chante dans un style « gospelisant », en tout cas très bluesy, en se faisant accompagner par un quintet à cordes de l’Opéra de Nice.
Sur la longue pièce Ascención, on retrouve le RILEY des longs récitals au piano des années 1980/1990, piano qui était alors généralement accordé en « intonation juste ». Le titre Derveshum Carnivalis est aux antipodes, avec ses rythmiques d’orchestre aussi étranges que déglinguées, apparemment inspirées par une musique de carnaval.
Tout au long de l’album, voire au cours d’un même morceau, Terry RILEY jongle ainsi avec différents registres et traditions (indiennes, médiévales, contemporaines…), s’accompagnant souvent d’orchestres virtuels, créés au synthétiseur.
Sur le dernier morceau de l’album, The Crucifixion of my Humble Self, travaillant toujours sa voix en re-recording, Terry RILEY accompagne une lecture par John DEADERICK d’un texte d’Adolf WÖLFLI (1864- 1930). WÖLFLI, interné pour déviances pédophiles en 1895, passa les 35 dernières années de sa vie en hôpital psychiatrique à dessiner, composer et écrire sa propre encyclopédie d’environ 25 000 pages…
Terry RILEY aurait mis en boîte d’autres projets destinés à être publier sur Sri Moonshine. La deuxième référence de son label, I Like Your Eyes Liberty (Sri Moonshine, 2005) est un album enregistré en duo avec le poète de la Beat Generation Michael McCLURE récitant ses propres textes. I Like Your Eyes Liberty est malheureusement assez inaccessible et difficilement appréciable pour qui n’est pas parfaitement anglophone.
Eric Deshayes
Site : http://terryriley.net/
Distributeur : www.orkhestra.fr
(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°20 – juillet 2006)