Jean MALAURIE – Musique inuit (de Thulé au Détroit de Béring)
(Ocora Radio France / Outhere)
Il y a deux ans, le 5 février 2024, disparaissait l’ethnologue, géographe, écrivain et éditeur français Jean MALAURIE, à l’âge de 101 ans. C’est une belle longévité pour un scientifique et un explorateur qui a affronté le froid polaire lors d’une trentaine de missions dans l’Arctique, où il a noué de belles relations d’amitié avec les peuples premiers du Grand Nord, les Inuit – autrement dit, les « Humains » ou les « Hommes » en langue inuktitut. Le terme inuit est préféré à celui d’Esquimaux pour désigner l’ensemble des peuples autochtones partageant des similitudes culturelles et une origine ethnique commune, car ils vivaient tous à l’origine dans la Sibérie, d’où ils ont émigré vers l’Arctique et l’Amérique du Nord.
Outre qu’il fut le premier homme au monde à avoir, en 1951, atteint le Pôle géomagnétique Nord en compagnie de Inuit KUTSIKITSOQ avec deux traîneaux à chiens, Jean MALAURIE est devenu célèbre pour avoir consacré sa vie et une grande partie de ses recherches aux Inuits, dont il n’a cessé de défendre la cause au fil de ses multiples expéditions polaires dans les années 1950, avec juste une déviation vers le désert du Hoggar, preuve qu’il était vraiment un explorateur des extrêmes.
Son immersion au cœur des terres glacées habitées par ces Inuit, Jean MALAURIE l’a racontée dans son fameux ouvrage les Derniers Rois de Thulé, première référence de la collection Terre humaine qu’il a fondé en 1954 et publiée aux éditions Plon. La popularité internationale atteinte par son ouvrage (traduit en vingt-trois langues) a poussé Jean MALAURIE à réaliser en 1969 un film pour la TV qui porte le même titre.
Au cours de ses nombreuses missions d’étude anthropogéographique dans le Grand Nord, entre ce farouche défenseur des ethnies minoritaires circumpolaires a effectué, entre 1960 et 1987, quelques quarante heures d’enregistrements de chants et de musiques inuit. Une première sélection a permis de réaliser un premier LP en 1965 pour Le Chant du Monde, Chez Les Esquimaux Netsiligmiout (Arctique Central Canadien), jamais réédité sous un quelconque format. Il a fallu attendre 1988 pour voir apparaître, cette fois en CD, une autre sélection de ces enregistrements sous le titre Chants et Tambours Inuit de Thulé au Détroit de Béring chez Ocora – Radio France, qui vient de le rééditer dans sa collection Archives.
Ce disque fait écouter différents types de chants inuit (voix mâles rauques, chants de gorge, chœurs guerriers, mélopées féminines, chants récitatifs épiques) et des musiques de danses cérémonielles jouées aux tambours, tous enregistrés dans six secteurs circumpolaires. Le voyage débute donc dans le nord-ouest du Groenland, à Siorapaluk et à Thulé, passe au nord-est du Canada, à Iglulik, la Baie d’Hudson et Spence Bay (dans la péninsule de Boothia) puis s’achève en Alaska, dans l’île saint-Laurent, à Savoonga, dans le Détroit de Béring.
On y fait connaissance avec plusieurs chanteurs et chanteuses que Jean MALAURIE considère comme comptant parmi les meilleurs (il évoque certains d’entre eux dans Les Derniers Rois de Thulé), ceux-là même qui maîtrisent les intonations, les inflexions – les silences, aussi – propres à ces chants ancestraux que les oreilles occidentales non averties jugeront primitifs et ennuyeux, alors qu’ils véhiculent au contraire les légendes, les mythes fondateurs du peuple inuit, les événements de sa vie (la chasse, les règles sociales, la faune environnante…) et se prêtent à d’innombrables variantes, sur des rythmes variés, des répétitions nuancées.
Ces chants, dont les paroles, usant parfois de termes archaïques, sont faites de syllabes répétées et résonnant comme des mantras (« ayaya » « aya, aya », « ueye, ueye »), permettent de pénétrer le territoire sacré des Inuit. Ils sont pour ces derniers le moyen d’entrevoir une dimension invisible, qui échappe à la rationalité, tant pour leur interprète, chez qui ils génèrent un état proche de la transe susceptible de le faire sortir de son corps, de dédoubler sa personnalité physique, que pour leurs auditeurs, chez qui ils ont un effet cathartique, entraînant des pleurs, des cris ou des rires. Selon Jean MALAURIE, « L’Esquimau qui, pour survivre, doit être exceptionnellement fort, se débarrasse ainsi des angoisses et des zones de fragilité qu’il a refoulées en profondeur. » Les chants réunis dans ce disque sont généralement interprétés « a capella », mais certains (les « ingmerneq ») sont accompagnés d’un tambour « piksi » dont ils suivent le rythme.
Enfin, les extraits réunis dans la partie finale du disque (section Alaska) font entendre de furieux rythmes syncopés joués sur des tambours et accompagnés de vocalisations guerrières qui font l’effet d’une sorte de spectacle à la fois dansé et théâtral, rituel.
Il y a donc une dimension chamanique inhérente à la pratique de ces chants et de ces musiques percussives, même si on ne trouvera paradoxalement dans cet album qu’un seul exemple (piste 16) de ce célèbre jeu vocal nommé « kattajaq », un chant de gorge exclusivement pratiqué par les femmes inuit, et qui se font face pendant leur exécution. Il est vrai que cette pratique est davantage illustrée par un autre disque paru chez Ocora, précisément titré Canada : jeux vocaux des Inuit (1989), dont on espère également la réédition prochaine.
La sélection de Jean MALAURIE couvre une étendue géographique plus large et présente des pratiques vocales plus diverses, dans la perspective de valoriser les us et coutumes artistiques, culturels et spirituels, fondés sur le respect absolu des lois naturelles, de ces minorités ethniques boréales peuplant ces amples et désertiques étendues glacées et glaciales où la nuit peut durer plusieurs semaines et les températures chuter à – 60°. L’aridité de cet environnement pour le moins difficile se reflète dans l’apparent dénuement rustique de ces voix et des frappes de tambour dont chaque note, chaque son, transpire d’une sagesse et d’une force dont les plus douillets peuples occidentaux seraient bien incapables, les pratiques artistiques d’un peuple étant tributaires de son environnement et de son mode de vie.
« Entendre sa musique est essentiel pour comprendre un peuple », affirme Jean MALAURIE. Encore aujourd’hui, ce disque permet donc en creux de se mettre à l’écoute d’une autre forme de civilisation qui a su, contre les agressions tant naturelles qu’humaines qu’elle a subi, préserver ses fondamentaux.
Stéphane Fougère
PS : Cette réédition de Chants et tambours inuit de Thulé au Détroit de Béring apparaît sous forme d’un CD digipack sous le titre à peine modifié Musique inuit, de Thulé au Détroit de Béring, avec une nouvelle photo de couverture. De plus, une erreur dans la numérotation des pistes présentées sur la jaquette arrière de l’édition originale et qui concernait les deux chants du chanteur TEERTA – soit-disant regroupés sur la piste 16, alors qu’ils étaient chacun sur une piste différente, ce qui créait un décalage par rapport aux pistes indexées sur le CD (28 contre 27 indiquées sur la jaquette) – a été ici dûment corrigée.
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